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Yahia Zoubir, Professeur à KEDGE Business School, à propos de l’accord USA-Maroc : «La sécurité nationale de l’Algérie est menacée»

Publié par Karim Aimeur
le 13.12.2020 , 11h00
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Entretien réalisé par
Karim Aimeur

Directeur de recherche en géopolitique à la Kedge Business School (Marseille, France), le professeur Yahia Zoubir analyse dans cet entretien la transaction entre les USA et le Maroc qui consiste à établir des relations entre Rabat et Tel-Aviv en contrepartie de la reconnaissance US de la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental. Il estime que cet accord peut ramener Israël aux frontières algériennes ; ce qui constitue, selon lui, un vrai danger pour la sécurité nationale. Pour faire face à ce danger, il affirme que l’Algérie doit renforcer sa cohésion intérieure en changeant le type de gouvernance (lutter contre la corruption, libérer les journalistes et activistes politiques...), en réformant en profondeur son économie et en révisant sa diplomatie de fond en comble.
«Un véritable sursaut patriotique et une cohésion intérieure, ainsi qu’une véritable stratégie de dissuasion seront les remparts principaux contre un affaiblissement de la position diplomatique de l’Algérie », dit-il.
Le Soir d’Algérie : Quelle lecture faites-vous de l’annonce américaine de la normalisation entre le Maroc et Israël et de la décision US de reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental ?
Yahia Zoubir :
Aussi surprenant que cela puisse paraître, il y a un aspect positif à cette annonce : le monde entier est à présent conscient qu’il existe une autre occupation dans la région Mena. Si à l’Est, il y a une Palestine occupée par Israël, à l’Ouest, c’est le Sahara Occidental qui est occupé par le Maroc. L’annonce de l'accord israélo-marocain, qui n’est pas véritablement une surprise, est « une occupation en échange d’une occupation » comme l’a si bien dit la journaliste israélienne Noa Landau dans le journal Haaretz. Les Marocains ont fait un lobby depuis au moins 2006 pour une reconnaissance des Etats-Unis de la souveraineté marocaine au Sahara Occidental, territoire occupé illégalement depuis 1975. Mais depuis l’alignement des pays arabes du Golfe, on sentait bien que Jared Kushner avec l’appui des Émirats arabes arriverait à convaincre Donald Trump d’accéder à la demande du Maroc en échange de la normalisation de ses relations avec Israël qui étaient, jusque-là, non officielles, et ce, depuis des décennies.

Mais cette décision de reconnaître la marocanité du Sahara Occidental, intervenue en fin de mandat du Président Donald Trump, engage-t-elle réellement l’administration américaine ? Autrement dit, le nouveau Président peut-il l’annuler ?
Il est peu probable que la décision de Trump change l'impasse politique depuis 1991 entre le Maroc et le Polisario et risque de la rendre plus difficile pour les Nations-Unies d'aider à résoudre un conflit qui dure depuis 1975. Des voix se sont élevées aux États-Unis pour condamner cette décision unilatérale (le président de la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, le député Eliot L. Engel, l’ancien secrétaire d’État James Baker, l’ancien directeur de la Sécurité John Bolton, etc.). Cette proclamation n’a pas été pour rendre service au Maroc mais bien pour les intérêts d’Israël ou plutôt de Benjamin Netanyahou. Le Président Trump profite de sa défaite électorale et des semaines qui lui restent au pouvoir pour en abuser et compliquer la tâche de son successeur Joe Biden. C’est un cadeau d’adieu empoisonné en quelque sorte. Quoi qu’il en soit, la reconnaissance officielle des États-Unis ne changera pas grand-chose au droit international. De plus, il faudra que le Congrès entérine une telle décision. Or, s’il y a une question où démocrates et républicains sont d’accord, c’est bien la question sahraouie. Et, comme l’a dit James Baker au sujet de la déclaration de Trump, « il semblerait que les États-Unis d'Amérique, qui ont été fondés avant tout sur le principe de l'autodétermination, se soient écartés de ce principe en ce qui concerne le peuple du Sahara Occidental. »
De toute façon, comme pour la reconnaissance par les Etats-Unis du contrôle israélien sur le plateau du Golan et de Jérusalem-Est, la proclamation de Trump ne changera rien au statut international du Sahara Occidental. Et tout comme la colonisation de la Cisjordanie par Israël, le Maroc a accéléré son annexion infrastructurelle et démographique du Sahara Occidental afin de faire croire que l'intégration est la seule solution possible.

Quelles seront, selon vous, les répercussions de cette décision sur la sécurité de la région de manière générale et sur l’Algérie de manière particulière ?
Le plus grand impact de cette décision est, bien évidemment, le comportement hors-la-loi de certains États. Il est à espérer que ceci cessera avec la nouvelle administration américaine. C’est d’ailleurs pour cela que les pays du Golfe et le Maroc accélèrent ces actions illégales afin de créer des faits accomplis avant l’avènement de l’administration du Président Biden.
Les Émirats se réjouissent de cette normalisation pour laquelle ils ont fait un grand lobbying à Washington. Ils s’immisceront de plus en plus non seulement au Maghreb mais aussi au Sahel.
Avoir Israël aux frontières de l’Algérie est, bien entendu, dangereux ; sa sécurité nationale est menacée d’autant plus que le front intérieur est affaibli (crise sanitaire, crise économique, crise politique, absence du Président…). Le Maroc se sentira revigoré grâce à sa coopération militaire et de renseignement avec Israël en plus de l’accord militaire de 10 ans qu’il vient de signer avec les États-Unis. Le Maroc va servir — comme ce fut le cas durant la Guerre froide — de serviteur des intérêts de ses protecteurs. Ils lui feront jouer un rôle au Sahel et en Libye, tout cela pour affaiblir l’Algérie dont la politique envers le Mali et la Libye est différente de celle du Maroc et de ses alliés.
Au Maroc, il n’est pas certain que le peuple marocain, très pro-palestinien, accepte cette normalisation. Cela risque d’ajouter et d’exacerber les problèmes socio-économiques qui pourraient déstabiliser le pays.

Si cet accord entre Rabat et Washington, comme vous le dites, peut ramener Israël aux frontières de l’Algérie, ce qui est dangereux, surtout que sa sécurité nationale est menacée, peut-il (cet accord) en même temps affaiblir la position diplomatique de l’Algérie sur la scène internationale ?
La diplomatie de l’Algérie a été affaiblie durant la période du Président déchu qui a laissé les mains libres à la diplomatie marocaine qui a conquis le terrain en Afrique sub-saharienne alors que l’Algérie avait des atouts exceptionnels. Bien évidemment, l’Algérie peut se ressaisir. Tout d’abord, en renforçant la cohésion intérieure qui nécessite un changement dans le type de gouvernance (lutter contre la corruption, libérer les journalistes et activistes politiques...). L’économie a besoin de réformes en profondeur et il faudra encourager les initiatives entrepreneuriales. L’économie rentière devrait être remplacée par une économie productrice. Il faut revoir la diplomatie de fond en comble, créer de véritables alliances sans pour autant abandonner les principes fondateurs de cette diplomatie. Reconstituer les liens forts avec les pays africains. Aussi, il y aura bientôt une nouvelle administration à Washington et c’est à ce niveau-là que la diplomatie algérienne devrait faire agir ses véritables talents (il en existe encore quelques-uns). On a répété ad nauseum que l’Algérie est un acteur important dans la lutte antiterroriste au Sahel… Qu’a-t-elle obtenu en échange ? Aussi, avec tout le soutien qu’elle a accordé aux Palestiniens (à juste titre), comment se fait-il que le leadership palestinien puisse prendre une position contre les intérêts de l’Algérie ? C’est aux décideurs algériens d’évaluer et d’agir en conséquence. Réévaluer les relations avec les puissances amies : quels en ont été les coûts et bénéfices ? Être une puissance régionale requiert une stratégie diplomatique et militaire crédible. Dire par exemple que l’Algérie n’entrera jamais en guerre contre le Maroc quelles que soient les circonstances — comme l’avait déclaré le Président déchu en 2010 — a, bien évidemment, montré l’absence d’une dissuasion réelle et encouragé le Maroc à agir contre les intérêts sans être inquiété.
En somme, un véritable sursaut patriotique et une cohésion intérieure, ainsi qu’une véritable stratégie de dissuasion seront les remparts principaux contre un affaiblissement de la position diplomatique de l’Algérie.

Les récentes déclarations et sorties médiatiques de l’armée algérienne, sur la sécurité dans la région et sur les frontières du pays, ne signifient-elles pas qu’Alger a anticipé les derniers développements, notamment cette dernière « transaction » entre le Maroc et les États-Unis ?
Oui, l’ANP a anticipé ces derniers événements. Mais il ne suffit pas d’anticiper ; il faut surtout avoir une stratégie crédible. Encore une fois, sans renforcer la cohésion intérieure, toute stratégie sécuritaire restera affaiblie.

Certains observateurs inscrivent la décision de Trump dans le cadre du plan du Grand-Moyen-Orient. Partagez-vous cet avis ?
Trump n’avait aucun plan pour le Moyen-Orient ; les États-Unis n’ont fait que réagir aux développements dans la région. La seule constante est le soutien inconditionnel à Israël et l’endiguement de l’Iran monnayé par les monarchies arabes. L’administration du Président Trump ne se souciait guère du type de régimes aussi longtemps qu’ils achetaient de l’armement.

Plus que la normalisation entre Rabat et Tel-Aviv, la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur les territoires sahraouis a suscité la désapprobation dans le monde. Dans la foulée, le SG de l’ONU a rassuré que la position onusienne sur la question n’a pas changé. Qu’est-ce que cela implique pour vous ?
Oui, il y a eu désapprobation ; mais, il ne faut pas oublier que l’ONU est responsable de la situation qui prévaut aujourd’hui. Voici 29 ans que le cessez-le-feu entre le Maroc et les Sahraouis a été instauré. La responsabilité de l’ONU et de la Minurso (qui est devenue un simple instrument du Maroc) et ses secrétaires généraux (à part Kurt Waldheim et Ban Ki-moon) est totale. Certains membres du Conseil de sécurité ont laissé la situation pourrir car le statu quo leur convenait. L’introduction de nouveau langage dans les résolutions onusiennes a donné au Maroc une grande latitude. Le secrétaire général de l’ONU aurait dû réagir fermement à la violation du cessez-le-feu par le Maroc le 13 novembre dernier.
K. A.

 

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