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Parkings sauvages, plagistes...

Les Algériens otages de l’informel

Les évènements qui se succèdent depuis un moment à travers le pays ont fini par soulever de lourdes interrogations sur la capacité de l’Etat à faire face aux graves dérives auxquelles on assiste.
Abla Chérif - Alger (Le Soir) - Les faits sont légion. Ils alimentent depuis plusieurs semaines les médias nationaux, intéressent de très près la presse internationale et alimentent de manière intense les débats sur les réseaux sociaux.
Ces faits sont apparus de manière plus flagrante, plus évidente à l’ouverture de la saison estivale, période régulièrement mise à profit par des bandes n’ayant d’autre objectif que de soutirer un maximum d’argent aux citoyens. Ces bandes portent des noms : parasoliers, «plagistes», gardiens de parking… Elles sont composées de jeunes désœuvrés, qui, au fil du temps, ont su s’infiltrer, s’incruster et se développer comme un phénomène presque normal, naturel au sein de la société.
Conscients de la situation dramatique dans laquelle se trouvent ces jeunes sans perspectives, les Algériens ont accepté de bon cœur de les aider à coups de vingt ou cinquante dinars exigés dans les parkings ou en louant des parasols à 200 dinars la journée. Les pouvoirs publics ont alors fermé les yeux encourageant même cette situation en laissant les rues du pays livrées à des groupes uniquement focalisés sur le gain facile. Mais l’aide accordée par les citoyens s’est rapidement transformée en exigence, un droit réclamé par ces jeunes insatiables et surtout sans contrôle. Les 20 DA se sont transformés en 100 DA, ou plus selon les régions et l’heure de la journée, les prix varient selon le client ou la voiture dont il dispose. La somme est exigée avant le départ. Fort de leur situation, les «parkingueurs» n’admettent plus qu’on puisse leur refuser le paiement des espaces où ils évoluent. Sur la plage, les parasoliers font de même. Les larges bandes de sable sont occupées par des chaises, des tables. La location est presque obligatoire. Les sommes dépensées par les familles sur les plages publiques sont faramineuses. Le citoyen est sans protection. Parkingueurs et parasoliers le savent. Ils en profitent. Exacerbés, sous le coup des retombées de la crise économique qui secoue le pays, des Algériens tentent de réagir. La situation dérape rapidement. Le résultat est connu. Trois hommes ont été poignardés depuis de début du mois de juin.
Les déclarations du ministre de l’Intérieur sur la gratuité des plages, le droit des citoyens à refuser la location des parasols, et les mises en garde contre les gardiens de parking n’ont pas été entendus. Il a fallu mort d’homme pour que les autorités compétentes se décident à lancer des opérations sur les plages et dans les rues du pays. La situation demeure cependant précaire. A Bordj-el-Kiffan (il y a deux jours), un homme au volant d’un véhicule flambant neuf a été pris à partie par un jeune qui réclamait d’être payé à l’avance. A l’automobiliste qui lui demandait quand s’arrêterait ce diktat, il répond : «J’arrêterai quand j’aurai une voiture aussi belle que la tienne.» La lutte contre le phénomène s’avère plus difficile qu’on ne pourrait le croire. Les habitudes sont ancrées et la riposte en face bien trop faible. En témoigne la situation qui règne actuellement dans le marché des ovins. En cette veille de l’Aïd, l’achat du mouton destiné au sacrifice, rituel avec lequel ne badinent pas les Algériens, devient quasiment impossible.
Œuvre de spéculateurs devenus maîtres en la matière, les prix ont atteint un seuil inabordable pour le commun des pères de famille. Une société tout entière se retrouve ainsi otage des réseaux de l’informel contre lesquels l’Etat semble avoir du mal à lutter. Laisser-faire ? Laisser-aller ? Incapacité ? La somme des trois a, en tous les cas, favorisé l’émergence d’un autre phénomène bien plus dangereux : l’intolérance, l’obscurantisme affiché ouvertement par des groupes qui n’admettent pas l’organisation de concerts de musique.
La dernière affaire, celle de Laghouat, confirme définitivement la résurgence de l’intégrisme. Comme à Sidi-Bel-Abbès, Tébessa, et dans bien d’autres régions encore, des foules majoritairement jeunes sont sorties prier dans la rue avant de se diriger vers les lieux où se déroulaient les concerts en vue de les interdire.
Face à ce phénomène, de hauts responsables algériens ont réagi de manière à soulever des interrogations. Le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, s’est élevé contre le terme «intégrisme», affirmant que cette situation est l’œuvre de groupes profitant de la détresse sociale. La même détresse sur laquelle l’ex-FIS (Front islamique du salut) avait pourtant fait son lit avant de verser dans le terrorisme. Il ajoute : «Ailleurs, l’interdiction de concerts de musique conduirait ses auteurs en prison.»
En Algérie, les auteurs des troubles qui se succèdent sont dispersés ou arrêtés sans que l’on en connaisse la suite selon le degré de virulence affiché. Le ministre de la Culture s’est, quant à lui, longtemps cantonné dans le silence. Profitant de l’espace que leur offrait un forum organisé par le journal El-Hiwar, où il était invité, les journalistes présents ont tiré de lui la déclaration
suivante : «L’Etat est présent, il ne tolérera pas de désert culturel en Algérie.» Depuis, de nouveaux évènements similaires se sont déroulés. Le dernier en date a eu lieu il y a trois jours à Laghouat…
A. C.