Panorama : ICI MIEUX QUE LÀ-BAS
Le musée ne prend pas sa carte
Par Arezki Metref arezkimetref@yahoo.fr


Qu'on se le dise après Abdelaziz Belkhadem, secrétaire général de la famille révolutionnaire présentement dévouée à «la réconciliation nationale et l'amnistie générale» : «Le FLN n'ira pas au musée et n'en est pas un». Vraiment, je ne sais pas ce qu'il a contre les musées, celui-là. Il y à une chose qui doit peut-être gêner le secrétaire général de la famille révolutionnaire dans le musée, c'est que celui qui s'en occupe est un conservateur.
Or, tout le monde le sait, le mot «conservateur» est banni du glossaire des révolutionnaires de la famille. Autrement, pourquoi s'en prendre aux musées comme ça ? Il aurait pu dire, pour rester dans la rubrique culture, «le FLN n'ira pas à la bibliothèque et n'en est pas une». Il aurait même dû le dire car, du coup, ç'aurait été plausible. Dans la même tonalité, il aurait pu dire : «Le FLN n'ira pas au théâtre et n'en est pas un». C'est tout aussi plausible car, au théâtre, il y a de la parlotte certes, mais il y a aussi des scènes et surtout des actes. Il aurait pu dire enfin : «Le FLN n'est pas un cinéma et ne fait pas le sien». La liste des possibilités culturelles est exponentielle. Mais, dans ce foisonnement, le secrétaire révolutionnaire de la famille générale, a préféré parler de musée. Il faut le prendre au mot, à ce mot. Un musée, on ne sait même pas à quoi ça sert. Voyez celui du Bardo ! Sauf le respect dû au conservateur qui est une personne bien, je me demande qui visite ce musée dans l'Algérie déglinguée du retour du FLN dépréciant, pour se faire apprécier, ce lieu d'histoire et de mémoire ? Qui y va au Bardo, le musée pas le restau ? Quelques nostalgiques d'un passé «à jamais révolu», pour reprendre une formule labellisée par des amis éditorialistes à la menuiserie nationale ? Peut-être quelques étudiants dont la visite augmente les chances d'avoir la moyenne ? Ces foules de courants d'air patriotiques qui font claquer les persiennes du pays ? Abdelaziz Belkhadem a raison de suggérer ce débat sur les musées. C'est le seul débat qui mérite d'être épuisé. Il a d'autant raison qu'il s'y prend intelligemment, en l'abordant par l'angle du FLN. : pourquoi, pardi, le FLN irait-il au musée ? Et surtout pourquoi en serait-il un ? Cette pensée du secrétaire familial de la révolution générale est trop profonde pour être appréhendée dans sa totalité d'un coup. Comme toute idée lourde, elle ne vaut son pesant de densité que parce qu'elle a cheminé longtemps dans l'histoire des hommes. Cette idée vient de loin, c'est pourquoi nous avons dû, en collaboration avec nos amis archéologues, la passer au carbone 14. De cette investigation scientifique menée en présence d'un huissier, il ressort que cette idée complexe peut être analysée dans chacun de ses deux termes. «Le FLN n'ira pas au musée» est le premier terme. On peut comprendre que, aujourd'hui, le FLN ne veuille pas, pour des raisons pratiques faciles à deviner, tenir son congrès au musée du Bardo comme l'auraient suggéré quelques rigolos anti-nationaux notoires. Le Bardo étant, comme chacun sait, un musée aussi hérité de la colonisation que les frontières sur lesquelles ça barderait, il serait inconvenant de congresser in situ. On peut parfaitement concevoir, vu comme ça, que le FLN ne souhaite pas y aller. Le problème, selon les archéologues, c'est que ce premier terme de la précieuse phrase du général secretarial de la révolution familiale, phrase écrite en mycénien B sur un papyrus certifié conforme par la mouhafadha de Boudouaou, ne veut plus rien dire une fois replacée dans son contexte. En effet, comment un responsable du FLN a-t-il pu proférer une telle énormité ? Dans la période incriminée, il n'y avait tout simplement pas de musée. Je précise qu'il s'agit de la préhistoire. Le deuxième terme est, on l'aura compris, «le FLN n'est pas un musée». Les archéologues divergent sur le sens à donner à cette tablette. Que voulait bien dire, notre ancêtre le penseur qui nous a légué cette énigme ? Veut-il dire que le FLN n'est pas un lieu où des objets témoignent d'un passé ? Ce serait absurde puisque le passé en question ne peut être ce lieu où des objets témoignent de ce passé. C'est encore une histoire de dingues, ça. Le FLN étant le passé, comment peut-il être un musée ? Et le comble, toujours selon les archéologues, c'est que le FLN ne peut pas — mais alors pas du tout — être un musée car non seulement il est un passé mais aussi, et c'est le coup de grâce, que ce passé est encore en action. Ce passé, c'est même le présent. Je sors épuisé de cette plongée dans les tréfonds de la préhistoire. Et je suis toujours aussi bête que tantôt. C'est pourquoi je suis retourné au musée pour voir s'il n'y a pas un autre élément susceptible de nous aider à élucider l'héritage de notre ancêtre de la famille générale du secrétariat révolutionnaire (les archéologues divergent aussi sur le titre exact de cet auteur témoin). Abdelaziz Belkhadem a été, en fait, très explicite, il suffisait de lire la suite. Il a dit : «Il (pas le musée, mais le FLN) n'est pas un tremplin pour accéder aux privilèges ni une monture pour se servir. Il n'est pas non plus un parti condamné à disparaître.» Enfin, on pige. D'abord, ce dernier terme. Ce n'est pas un parti condamné à disparaître ? Condamnée, toute chose l'est un jour. Mais par qui ? En 1992, par exemple, le FLN a été condamné à commencer à disparaître par les élections remportées par le FIS. Mais heureusement que ces «éradicateurs», que Belkhadem fustige aujourd'hui, ont annulé le processus électoral. Si le FIS avait pris le pouvoir, le FLN aurait connu le sort du Béchar dans le port d'Alger par une nuit de tempête. Mais les élections ont été annulées. De toutes façons, si tel n'avait pas été le cas, Belkhadem aurait eu la ressource de dire : «Le FIS n'ira pas au musée et n'en est pas un». Le FLN est-il un tremplin pour les privilèges ? C'est tellement faux que le seul fait de poser la question est en soi suspect. Mais dans le doute, il faut demander aux camarades du RND. Eux qui ont créé leur parti pour combattre le système rentier et la médiocratie, ils doivent avoir leur petite idée sur la question. Le FLN est-il, enfin, une «monture» ? Le frère secrétaire n'a pas, pour une fois, pesé son mot. Une «monture» ? Non, mais. Des nationalistes qui ont doublement payé pour leur amour de l'indépendance comme Mohamed Boudiaf ont avancé cette idée très tôt. Le FLN étant le patrimoine de tous les Algériens à un moment donné de son histoire, il n'est pas question qu'il serve aux intérêts d'aujourd'hui. Au nom de quoi, en effet, le FLN de Abbane Ramdane, de Boudiaf, de Ben M'hidi serait réduit à une machine à vendre de la «réconcialiation nationale et de l'amnistie générale»? Pourquoi Belkhadem et ses amis ne créent-ils pas, puisque là où ils sont tout leur est facile, un parti qui assume politiquement leur démarche qui consiste à passer, au nom de la paix, idée noble, l'éponge sur des crimes qui ont horrifié l'humanité. Bonne ou mauvaise, la concorde n'est pas à faire porter par le FLN. Au fond, le FLN ressemble à Argo, ce bateau de la mythologie grecque sur lequel Jason est allé à la recherche de la toison d'or. Le bateau a tellement subi d'avaries que toutes les pièces ont dû être progressivement changées. A l'arrivée, il ne restait d'Argo que le nom. Il faut vite protéger celui du FLN. Au besoin, en le conservant dans un musée. Mais le secrétaire n'aime pas les musées.
A. M.

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