Panorama : LETTRE DE PROVINCE
La république des cancres et la littérature
Par Boubakeur Hamidechi


Heureusement, dit-on, qu’il y a la littérature pour échapper aux tracts politiques, interpréter mieux le pays puis confondre ses dirigeants. C’est parce que des livres majeurs parlent sans fard de la douleur de la société et décrivent avec justesse le désenchantement collectif qu’ils constituent la parfaite thérapie contre le charlatanisme du discours politique.

Les praticiens de la démagogie du pouvoir savent bien qu’ils ne peuvent pas rivaliser dans le domaine de la véracité avec ce qui s’édite en dehors de leurs officines et de leurs clercs de service, ou de ce qui s’écrit contre eux dans le plus modeste des opus. La mise à nu dont est capable la littérature dérange les hommes du pouvoir surtout lorsqu’elle est étayée par l’austérité des diagnostics et des audits et que ceux-là ont l’autorité des institutions internationales. Bien qu’ils ne veuillent pas l’admettre, nos maîtres ne seraient finalement que de tristes cancres que l’on vient d’épingler par quatre fois. D’abord par le Pnud au sujet de la gravité du retard accumulé dans la politique du développement humain. Puis, c’est autour de l’Observatoire international de la corruption qui affublera le pays d’un indice peu glorieux et d’un classement terrifiant. Ensuite, il y eut Reporters sans frontières qui mettra le holà sur le harcèlement judiciaire de la presse et reléguera l’Algérie parmi les nations despotiques. Enfin l’ultime coup de pied de l’âne sera l’œuvre de la FIFA ! Parfaitement, même ce supplément d’âme qu’est le football traverse la plus douloureuse des crises et ne loge désormais qu’au 82e strapontin de la hiérarchie. Triste tropique et désolante gouvernance... Après une telle volée de bois vert, comment oserait-on, en haut lieu, contredire autant d’expertises et vouloir, contre le bon sens et l’humilité, avoir raison tout seul ? Ce pays qu’ils dirigent sans partage n’est-il pas déjà entré dans la spirale de l’effondrement ? Malgré l’embellie financière qui permet à ces maîtres d’avoir la mainmise sur une rente évaluée en milliards de dollars, ils ne sont pourtant pas capables de rendre perceptible l’espérance à ce pays. Après avoir épuisé tous les subterfuges pour camoufler de si lamentables échecs, les voilà contraints de re-activer la vieille incantation de “l’ennemi extérieur” et son complice, “l’anti-patriote”. On devine sans peine que ce dernier ne peut agir qu’au sein d’une certaine presse irrévérencieuse ou bien s’exile pour éditer des pamphlets et de la littérature “hostile”. En cette saison des livres précisément, des écrivains comme Boualem Sansal et Nina Bouraoui donnent la pleine mesure du désastre national à travers, certes, des fictions romanesques, mais qui puisent bien mieux dans le vécu de ce peuple que ne le fait le commandeur et son sérail pour le diriger en l’écoutant d’abord. “Ma terre s’en va, écrit N. Bouraoui dans un précédent roman, (...) je deviens un corps sans terre.” Avec Harraga, Boualem Sansal annonce d’autres ruptures. Son personnage, une femme d’Alger, qui, pour vaincre les fléaux qui “l’agressent, se prépare à un déracinement intérieur. Elle se “console (d’abord) de tout” grâce à sa “solitude” avant de réfuter en bloc, “la violence ambiante, les foutaises algériennes, le nombrilisme national et le machisme dégénéré qui norme la société”. La noirceur totale de cette littérature jure évidemment avec le mensonge récurrent du discours politique qui, depuis au moins six années, déroule en boucle la même promesse et falsifie les bilans. Dans cette contrée du paradoxe, ce n’est pas le pouvoir qui use ceux qui l’exercent mais le peuple qui s’use, lui, à attendre, avant de renoncer. Sur cette terre blessée qui n’a jamais eu que des petits maîtres, il semble que l’espoir ait disparu sitôt l’indépendance acquise. Le souffle épique de Novembre 54 s’est éteint sous la chape des complots au sommet, si bien, comme le souligne un critique, que son souvenir même semble s’être perdu. Cette grande geste d’un peuple alors en quête d’émancipation n’avait-elle pas enfanté de talentueux prosateurs et de sublimes poètes dont les écrits survécurent à tous les enfouissements ? Textes qui témoignent de nos jours encore d’une grandeur que l’on a dilapidée et accusent à la virgule près tous les prédateurs de pouvoir d’être à l’origine de l’abaissement moral de ce pays. Kateb Yacine fut certainement le plus représentatif de ces auteurs. Charnellement patriote, il se fit publiciste et journaliste pour la grande cause, sans pour autant verser dans la connivence politicienne. D’autres, plus qualifiés que nous, sauront certainement mieux écrire sur son œuvre. Aussi, nous suffit-il pour notre part d’évoquer son exemplaire contribution journalistique que les écrivains majeurs que sont Boudjedra et Djaout relayèrent dans les moments de trouble et de doute (1). Autant dire que si ce pays continue à survivre aux méfaits des pouvoirs et leur inquisition il le doit en partie à un certain affranchissement de quelques clercs talentueux qui se sont toujours rangés du côté de la déontologie et la morale, et ont ignoré les honneurs officiels. Et c’est peut-être ainsi que l’on peut aujourd’hui traduire le testament d’un Kateb Yacine que fructifie avec bonheur cette vigoureuse littérature sans concession pour la représentation officielle par nature mensongère. Célébration ou commémoration ? Qu’importe le qualificatif. Il faut juste rappeler que c’est un 28 octobre 1989 que le poète tirera sa révérence et qu’il devint à son tour une dette à honorer pour tous les intellectuels “inorganiques” qui continuent à tenir en piètre estime les petits notaires de la politique régentant ce pays. C’est que le géniteur onirique, de Nedjma, le porte-plume du Cadavre encerclé et le transcripteur de l’héritage des “ancêtres” fut un quart de siècle durant la conscience des lettres nationales et en même temps la mauvaise conscience des pouvoirs politiques. Poète de la douleur d’une patrie perdue, il sera par la suite, dans un pays retrouvé, le procureur des saltimbanques de la révolution confisquée. Homme libre, on l’accusait d’être libertaire doué pour le “désordre”. En vérité, il n’était, comme tous les poètes, qu’un écorché vif qui n’aimait guère marcher au pas, préférant son propre rythme, sa propre respiration, autant dire son... inspiration. Sa poésie largement diffusée au sein du lectorat de qualité, contrairement à sa dramaturgie qui a touché un plus large public, l’a définitivement pétrifié dans l’unique rôle de parangon de la poésie. Or, c'est son talent de journaliste et de polémiste qui lui attira le plus de “malentendus” avec le régime. Pour les biographes, sa filiation journalistique est vite circonscrite à Alger Républicain, ce qui, à l’évidence, est réducteur. Certains de ses écrits ont paru dans l’hebdo français Témoignage chrétien et dans Afrique Action. Billettiste d’une rare férocité et dérision, il était également un débatteur retors. Ainsi en avril 1959, il publiera une longue chronique dans Témoignage chrétien à travers laquelle il tentait de déciller le regard des Français en se situant en tant qu’écrivain algérien au cœur de la révolution. Texte d’une rare rigueur dont l’extrait qui suit constitue un passage traversé par le lyrisme dont seule la passion de la patrie peut accoucher. “... La déflagration s’est enfin produite et elle n’a pas tout aboli. Bien au contraire, elle ouvre au-delà des ruines de nouveaux horizons. Explorer ces abîmes, scruter ces horizons, c’est là l’œuvre exaltante de l’écrivain algérien. S’il écrit en français, “dans la gueule du loup”, il n’est pas pour autant coupé de sa langue maternelle. Sa situation entre deux lignes de feu l’oblige à inventer, à improviser, à innover, à retrouver sa voix perdue dans le fracas des armes et à s’offrir en cible parmi les frères ennemis (...). Il avance comme un visionnaire. Il sent en lui la déchirure et cependant il entrevoit déjà la confluence. Il sait aveuglément que l’Algérie est un creuset où s’élabore une nation sans pareille qui préfigure dans ses charniers toute une humanité à venir. Les yeux fermés, s’il peut imaginer dans les replis de l’Aurès, sur les hauteurs du Djurdjura, de crête en crête, de village en village, toute une infinité de républiques, bien plus réelles (...). Les missionnaires d’empires venus en Algérie au nom de Rome, de l’Islam ou de la France n’ont pas manqué de caresser ce rêve ; intégrer l’Algérie à leurs systèmes contradictoires. Et que s’est-il passé ? Il s’est passé que nous avons assimilé nos assimilateurs. Ma génération, et celles encore plus ardentes, qui ont pris place au combat, le plus souvent à l’âge tendre, ne seront jamais mûres pour “l’intéraction des âmes” ; ce sénile euphémisme de pieux théoriciens en uniformes... “Enfin, si l’écrivain est “l’ingénieur des âmes” ma mission est de vous dire, messieurs les “missionnaires”, qu’il n’y a rien en nous à intégrer. Tout ce qui reste, en Algérie, après toutes les agressions, c’est l’ironique intégrité de nos montagnes.” En cherchant bien aujourd'hui, trouvera-t-on encore d’aussi lumineux talents ayant la même force et cette amplitude dans le propos pour éclairer une république (la nôtre cette fois-ci) afin de balayer cette malédiction qui a réduit en zombies des citoyens ? Sait-on jamais. Car il ne faut jamais désespérer de la littérature et ceux qui la font, mais seulement craindre que les politiques redoublent de férocité.
B. H.

(1) Citons l’essai de Rachid Boudjedra Le Fis de la haine paru en 1994 et les quelques numéros de l’hebdo Ruptures, dont Djaout était le directeur de la rédaction.

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