Panorama : KIOSQUE ARABE
Alexandrie, c'était un complot !
Par Ahmed HALLI halliahmed@hotmail.com


Les évènements d'Alexandrie ne seraient pas la conséquence d'une poussée d'intolérance religieuse mais le résultat d'un complot étranger. La main de l'étranger impie a encore agi pour semer la discorde entre deux communautés religieuses qui brûlent d'amour l'une pour l'autre. C'est Al- Azhar qui le dit par l'intermédiaire de son président Ahmed Tayeb.

Pour lui, les manifestations de violence de fidèles musulmans chauffés à blanc un vendredi ne sont pas simplement une affaire intérieure. Courageux mais pas téméraire, le responsable azhari n'est pas allé jusqu'à accuser Bush mais il a visé une cible intermédiaire. Selon lui, l'explication des évènements est à chercher dans les programmes de la chaîne adventiste Al-Hayat. Cette télévision satellitaire (1) qui émet à partir de Chypre est le principal exécutant du complot contre l'Islam, affirme le bon docteur Ahmed Tayeb. Elle s'inscrit dans un programme global que le président de l'université cairote affirme avoir découvert dans un livre intitulé Campagne pour l'évangélisation des Musulmans. Il faut donc, dit-il, que les autorités sévissent contre les atteintes à l'Islam. Dans la foulée, il a vitupéré l'Occident et rejeté son modèle de civilisation. “L'Occident œuvre à humilier les peuples pauvres et à maintenir l'individu oriental dans son état d'ignorance pour le coloniser et exploiter ses richesses. Cette civilisation a pour fondement la purification ethnique alors que l'humanité n'a connu que le bonheur à l'ombre de la civilisation musulmane“. Ainsi résumée (2), l'explication du docteur Ahmed Tayeb met à nu les ressorts de la tragédie de “Mar Georgis”. Ben Laden n'aurait pas dit mieux. Ainsi présenté, le déchaînement de violence qu'a connu Alexandrie ne serait donc qu'un épisode du combat entre le bien et le mal. Le mal, c'est cette pièce de théâtre jouée par des amateurs et qui serait un chaînon du “complot” contre le bonheur des Arabes. Cette œuvre qui n'a été jouée qu'une fois, il y a deux ans, dans l'église de “Mar Georgis” serait une version copte des Versets sataniques de Salman Rushdie. Comme pour le roman diabolique de Rushdie, tout le monde en parle mais personne ne l'a vue. En réalité, c'est le sujet même de la pièce qui poserait problème à une Egypte en plein foisonnement intégriste. C'est l'histoire d'un jeune copte qui se convertit à l'Islam par “commodité” et qui se retrouve, de fil fondamentaliste en aiguille wahhabite, dans un groupe terroriste. Il refuse d'exécuter un attentat contre une église copte précisément et retourne à sa religion mère. Bien entendu, il se met en posture d'apostat et se voit, de ce fait, condamné à mort par ses anciens compagnons. C'est une histoire bien banale qui aurait pu faire un scénario pour feuilleton du Ramadhan mais c'est oublier le contexte dans lequel elle se déroule. En réalité, la cause de la discorde n'est pas tant le sujet de la pièce elle-même que la façon dont elle est distribuée. Ce qui fait problème, c'est que la pièce est disponible sur DVD. C'est de bonne guerre, me direz-vous, mais le recours à la diffusion par DVD est un acte insupportable en pareil cas. Dans un pays où il faut un décret présidentiel pour réparer le toit d'une église, les coptes ont transgressé un tabou. Ils ont le droit de faire ce qu'ils veulent dans leur église mais le fait de propager leurs idées par CD ou DVD leur fait transgresser une règle non écrite : la diffusion et la vente d'œuvres religieuses incitatives ne sont autorisées que pour les islamistes. Eux seuls ont le droit de fabriquer et de propager des œuvres prosélytes ou appelant à l'intolérance religieuse. Les responsables coptes ont beau jurer qu'ils ne sont pour rien dans la diffusion de ces DVD, ils savent, au fond, que ce n'est pas la vraie cause des affrontements de “Mar Georgis”. L'explication première est la façon bien particulière dont les fondamentalistes musulmans célèbrent désormais la bataille de “Badr” au dix-septième jour du Ramadhan. C'est dans ce contexte que des milliers de fidèles chauffés à blanc ont décidé d'en découdre avec les “Koréïchites” d'en face. A ce jeu, les Frères musulmans d'Egypte sont passés experts. Le moindre prétexte est bon et il suffit souvent d'une simple rumeur. Dans un pays en pleine fièvre électorale, les Frères musulmans ne lésinent pas sur les moyens : repas gratuits du Ramadhan, collecte de fonds pour soutenir les efforts d'armement des groupes terroristes, etc. C'est dans ce cadre qu'il faut situer un évènement planifié, organisé et exécuté par les Frères musulmans dont le sigle (3) figure même sur les appels au meurtre distribués dans les mosquées et les quartiers d'Alexandrie. Les candidats de l'internationale islamiste se présentent sous l'étiquette de “L'Islam, c'est la solution”. Les Frères musulmans se proposent, entre autres joyeusetés, de rétablir l'impôt de capitation ou “Djizia” pour les minorités religieuses (4). Et puisqu'il est de règle en démocratie de critiquer le programme de son adversaire, pourquoi s'abstenir de s'attaquer au slogan: “L'Islam, c'est la solution”, se demande l'écrivain égyptien Omar Ismaïl, pourfendeur de l'Islam politique. L'écrivain affirme que “C'est le droit de tout candidat de dire que l'Islam a échoué, en tant que solution politique, depuis la mort du Prophète (QLSSL) et jusqu'à nos jours…”. Suit une longue énumération des échecs successifs de la “solution islamique”, du système d'allégeance à celui de la succession brutale ou par suite de mort naturelle. “Et si l'adversaire électoral des Frères musulmans se sert de tous ces arguments, souligne Omar Ismaïl, c'est sûr qu'il sera promptement accusé de porter atteinte à l'Islam. Pourtant, ce sont les Frères musulmans et leur commandeur qui portent atteinte à l'Islam en s'en servant comme argument électoral. Ils l'exposent de ce fait à la critique comme tout objet de propagande électorale. Est-ce cela que veulent les Frères musulmans ? Ne doivent-ils pas s'excuser auprès des musulmans du préjudice subi par l'Islam à l'occasion de cette campagne ?”, conclut Omar Ismaïl. C'est dans ce contexte de “ferveur” électorale qu'une poignée d'intellectuels égyptiens a pris l'initiative de lancer un appel à un règlement du conflit inter-religieux en Egypte. Cet appel, sous forme de pétition, demande la mise en place d'un comité des sages pour rouvrir le dossier copte et déterminer les causes d'un problème qui tourne à la violence depuis 1971. Les signataires réclament également que les religieux s'en tiennent à leur rôle de serviteurs des cultes et qu'ils s'abstiennent de toute activité politique. Cet appel qui réclame, en fait, la mise en place d'institutions laïques sans trop le dire a fort peu de chances d'être entendu, évidemment. Il vient dans un contexte où les “musulmanistes” (5) étouffent toutes les voix musulmanes. A. H.

(1) En fait, le principal mis en cause est le père Zakaria, prêtre copte versé dans la théologie islamique et redoutable polémiste. Il est craint surtout pour l'impact que ses arguments pourraient avoir sur les musulmans. Pour ceux qui sont intéressés, Al-Hayat émet sur Hot bird.

(2) Quand Al-Azhar s'exprime ainsi, on peut se demander ce que cette institution pourra bien apporter à l'Islam de France, hormis des messages décalés comme celui-ci. Il est, en effet, question de faire venir des théologiens azharis en France.

(3) Pour ceux qui ne le savent pas, il s'agit de deux épées entrecroisées, au cas où ça ne marcherait pas avec les urnes.

(4) Il serait paradoxal que l'Egypte rétablisse la “djizia” qu'elle avait abolie par la force militaire pour les chrétiens de Syrie sous Mohamed Ali.

(5) Je n'ai trouvé que ce néologisme pour traduire la construction arabe chère aux laïcs “mouta'aslimine”, littéralement ceux qui font les musulmans.

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