Actualités : Nouvelle
“Réveillez le mort !”
Leïla Aslaoui


Hadja Mimi se sent en parfaite forme aujourd’hui. Comme tous les autres jours, elle s’est douchée, accompli sa prière du matin, un long moment de recueillement et de méditation, puis boit doucement sa première tasse de café qu’elle apprécie brûlant et corsé.
Deux autres suivront. “La première, dit-elle, sert à me fouetter, la seconde m’est indispensable pour lire la presse de la veille ( El Watan, Le Soir d’Algérie, Liberté), la troisième pour accompagner ma tartine beurrée.” Lorsqu’on la regarde, la vieillesse ne fait pas peur. Hormis quelques ridules à peine visibles, le poids des années n’a pas altéré sa beauté et l’éclat de ses yeux gris-vert. Pas plus qu’il n’a abîmé sa mémoire en parfait état. Lucide, autonome, l’esprit alerte et curieux, élégante, pince-sans-rire en toute circonstance, elle est un véritable rayon de soleil qui réchauffe tous les cœurs. Et l’on se demande souvent d’où puise-t-elle cette force tranquille que dégage tout son être, elle que les malheurs et les souffrances n’ont pas épargnée ? Son seul regret est de ne plus faire autant de choses que naguère. Elle a tant donné à ses enfants et ses proches que sa plainte est injustifiée. Hadja Mimi n’est pas une personne encombrante ou une “vieille personne”, elle est la “mère-courage”, la seule qui sache insuffler à tous la capacité d’affronter la morosité du quotidien parce qu’elle a eu une vie bien remplie. Neuf heures du matin. On sonne à la porte. Hadja Mimi est seule. Elle ne devrait pas ouvrir la porte. C’est pourtant souvent qu’elle transgresse l’interdit et répond toujours : “J’ai pris le soin de regarder par le judas.” Elle se retrouve face à un couple. Entre deux âges, l’homme porte un costume bien élimé et fripé. Ses chaussures marron poussiéreuses, semblent avoir fait toutes les guerres. Son pull jaune vif, fait un peu plus rebondir sa bedaine. La femme est plus jeune, elle paraît plus soignée, mais c’est une simple apparence. Le regard de son hôtesse n’a pu éviter le vernis rouge foncé écaillé, sur ses ongles en deuil. Ils présentent tous deux leurs cartes professionnelles : inspecteurs. Hadja Mimi leur propose un café. Elle insiste. Aucun visiteur quel que soit son âge ne ressort de chez elle sans s’être restauré et ce, quelle que soit l’heure de la journée. - C’est à propos du local commercial de votre fils M. M’hamed F... pouvons-nous le visiter ? Est-il là ? demande le fonctionnaire. - Que racontez-vous donc ? M’Hamed habitait effectivement avec moi. Ici, c’est le domicile familial et mon fils est décédé en février 2002. Il n’existe aucun local chez moi, ni ailleurs. - Allah yarahmou (Que Dieu lui accorde Sa Miséricorde), mais c’est ennuyeux, parce qu’il a des cotisations impayées. Comment faire ? - En effet, c’est terriblement désolant pour sa famille, pour sa mère surtout. Cela fait à peine deux mois et vous êtes en train de remuer le couteau dans la plaie. Elle se lève, tire une chemise cartonnée d’un placard. Elle lui remet un acte de décès. - Qui s’occupe de sa succession ? Le regard de Hadja Mimi vire à l’orage : - Quelle succession ? Mon fils était un haut cadre de l’Etat durant de nombreuses années. Puis il fut consultant auprès du ministère de E... Son bureau est le seul local commercial que je lui connaisse. Ses compétences avérées et son intégrité sont l’unique bien qu’il a laissé à ses deux garçons. Etes-vous satisfait ? Elles les raccompagne vers la porte de sortie et confie à sa famille que cette visite l’a fortement contrariée : “Au lieu de chercher querelle aux morts, ce fonctionnaire ferait mieux de repasser le pli de son pantalon. Celui-ci ressemblait à un torchon de cuisine”. Et toc ! Certains diront évidemment qu’il n’existe aucun lien entre un bureaucrate et sa tenue négligée. Pour Hadja Mimi, un fonctionnaire consciencieux et travailleur est d’abord un homme soigné et impeccable. Au moment de pénétrer au ministère, l’inspecteur B... constate que tout le bâtiment est plongé dans l’obscurité. Ce n’est pas la première fois qu’il y a une panne d’électricité. Ce ne sera certainement pas la dernière. Au service “créances et crédit”, les ordinateurs sont éteints comme tous ceux des autres guichets. Les jeunes filles et dames papotent entre elles. L’une communique aux autres une recette de cuisine. L’autre parle de la dernière vacherie de sa belle-mère. Celle-là regarde le plafond en mâchonnant bruyamment un chewing-gum. Lorsqu’une idée ou un rêve lui traversent la petite caisse qui lui sert de cerveau, elle fait craquer de grosses bulles sans que cela incommode les autres. Celle-ci se refait une beauté et confie aux autres que ses cheveux faussement blonds auraient besoin d’une bonne coupe. Devant la caisse centrale, la foule grossit. La foule gronde. Imperturbable, le caissier courbé en deux lui tourne le dos ou plutôt lui offre son postérieur. Cette posture comique ne le gêne nullement. Il a mieux à faire. Il compte la grosse somme d’argent ramenée par une de ses connaissances. Tous deux comptent et recomptent. Il sait qu’il aura droit à une bonne “commission”. Il feint de ne pas entendre les récriminations des uns et des autres. - Mais enfin nous n’avons pas que cela à faire. Attendre .... attendre jusqu’à quand ? - Depuis 1962, nous attendons, pourquoi cela changerait- il ? dit une dame. En 2002, ils ne sont pas capables d’avoir un groupe électrogène et ont la prétention d’utiliser les nouvelles technologies ! - Ils sont très forts pour les procédures devant les tribunaux et les pénalités. Mais pour les prestations de service il n’y a plus personne, lui rétorque un jeune homme. La “piétaille” s’égosille, s’impatiente, s’énerve. Le caissier n’en a cure. Pour l’instant les billets en coupures de 200 DA sont sa seule passion. Au bout de deux heures l’électricité est rétablie. Une sonnerie stridente se fait entendre. C’est l’alarme. Les ronds-de-cuir se mettent à courir dans tous les sens. Ils s’interpellent par leurs prénoms, s’apostrophent, s’insultent. Aucun d’entre eux ne sait où se situe le bouton. Ils vont et viennent, font du bruit beaucoup de bruit pour rien. Un agent de nettoiement propose ses services. C’est lui qui met fin à ce tintamarre assourdissant. L’inspecteur le regarde soupçonneux : - Comment cet analphabète connaît-il le fonctionnement du dispositif ? demande-t-il à un agent de sécurité. L’autre dit qu’il l’ignore et promet de signaler l’anomalie par écrit au ministre. De retour à son bureau M. B... demande audience à son chef hiérarchique. - Nous nous sommes rendus au domicile de M’Hamed F... Il est décédé, voici deux mois de cela et n’avons pas trouvé de local. Le problème demeure entier, car il nous faut recouvrer le paiement des cotisations avant la fin de l’année. - Ecoutez-moi bien, lorsqu’il s’agit de procédures routinières telle que celle-ci, il est inutile de me déranger. Procédez à la saisie du local et à l’acquittement des créances. - Mais Monsieur le directeur, ce cas est différent des autres, M’Hamed F... est... L’autre l’interrompe sans ménagement : - Je sais, il est mort et après ? Réveillez-le et débrouillez-vous ! Il se lève, l’inspecteur comprend que l’entretien est terminé. Il s’installe face à sa vieille machine à écrire. Dans cet espace exigu les dossiers s’entassent pèle-mêle : “Traités”. “En phase de solution” et “affaires contentieuses”. Il y en a partout. Sur le sol dans une armoire en métal gris pleine à craquer. Sur la table, sur les deux chaises. Le clavier de l’ordinateur a disparu. A sa place, il y a encore des chemises vertes, jaunes, roses. M. B.... croule sous la paperasses et lorsqu’il est assis on ne voit plus que sa tête. Il rédige une convocation à la date de ce jour : 10 avril 2002 : “A Monsieur M’Hamed F... domicilié à Alger chez Mme Hadja Mimi F... sis 9 rue Mohamed..., prière vous présenter dans les meilleurs délais pour affaire vous concernant. En cas de nonexécution procéderons à la saisie du local sans préjudice des poursuites judiciaires”. Il lit et relit. “Mais enfin il est mort !” se dit-il. Mais après tout de quoi se mêle-t-il ? Le directeur a bien dit “réveillez-le”. Il sait ce qu’il lui en a coûté de par le passé lorsqu’il avait voulu s’attirer les bonnes grâces de son supérieur. Un détournement de 400 millions de centimes avait été commis au sein de l’inspection. L’auteur n’avait pas encore été identifié. M. B... présenta le commissaire de la brigade financière à son directeur. - Avez-vous des faits nouveaux ? demande celui-ci. - Pour l’instant nos investigations sont dirigées contre X - Dans ce cas pour quelles raisons n’avez-vous pas cru utile de nous révéler les noms et prénoms de M X ? Gêné, le fonctionnaire de police eut cette réponse qui avait fait le tour du ministère. - L’échographie est l’unique examen qui permette d’identifier les X et les Y. Il vous faudra donc être patient Monsieur le directeur. L’inspecteur fut secoué d’un rire irrépressible, s’attirant ainsi les foudres de son chef hiérarchique. Ce n’était pas sa première perle. Un des nombreux ministres qui étaient passés lui avait un jour demandé d’expliciter le contenu de son rapport ayant trait à un accident de circulation commis par un client : “A cause de la vitesse, le nommé Mahmoud D... tue l’arbre sur la route. Il se porte des coups à la tête et se fait ainsi tomber à la reverse et meurt”. Une autre fois il avait plaidé la cause d’un citoyen afin que soit consistant le remboursement des dégâts matériels : “Si j’insiste, dit-il, c’est parce que ce Monsieur a beaucoup de frères et sœurs même si chacun a son lit ! (issus du même père et non de la même mère) ou encore : “Du premier enfant est née sa sœur !”) L’homme, petit de taille, serait passé inaperçu, sans ses boulettes répétitives qu’on se transmettait de l’un à l’autre. L’on trouvait même le temps long lorsque ses bourdes tardaient à venir. Le pli recommandé est parvenu à Hadja Mimi dix jours après son envoi. De la rue Edith Cavel à la rue Mohamed... il y a exactement une distance de 500 mètres. La dame tourne et retourne la “convocation” du mort dans tous les sens. Des juristes, elle n’en manque pas parmi ses enfants, des humoristes non plus. Dans sa famille, le rire est une valeur et un principe de vie. L’on rit pour conjurer le mauvais sort, pour dissimuler au nom de la dignité ses souffrances, pour dire sa bonne humeur et la grande dérision des choses de la vie. Le rire est un trésor précieux pour qui sait s’en servir. Le rire est l’ami de l’homme. C’est le meilleur ami. - Tu vas répondre à M. B.... en communiquant la nouvelle adresse de M. M’Hamed” suggère l’une de ses filles. - Au cimetière ? - Exactement, rétorque l’aînée Hadja Mimi prend sa plume : “Par lettre recommandée n°318, vous avez adressé une convocation à mon fils M. M’Hamed F... consultant avant son décès. Vous ayant informé récemment de cela, en vous remettant un acte d’état-civil, je vous prie de convoquer l’intéressé à sa nouvelle adresse : “M. M’Hamed F... cimetière de Sidi-Yahia - Bir-Mourad-Raïs - Alger. Lorsque l’inspecteur reçoit la réponse, son visage déjà bien pâle, devient blême de colère. Il lance un chapelet de jurons et décide de se remettre face à sa machine à écrire qu’il a surnommée : “Ma seconde épouse”. Peut-être aurait-il dû dire la première, si l’on en juge par son profond attachement à celle qui l’accompagne dans sa carrière depuis 1963. Il refuse de la remplacer par l’ordinateur, estimant que ce serait une grave infidélité de sa part qu’elle ne mérite pas.
“Deuxième convocation avant saisie” : Mai 2002 à M. M’Hamed F... Suite à votre requête d’avril 2002, nous avons procédé à un total dégrèvement pour l’année en cours à compter de février 2002. Nous vous prions de vous acquitter des cotisations pour 2001.
Dernier avis avant saisie.

M. B... Inspecteur Hadja Mimi, infatigable s’adresse cette fois-ci au ministre. Elle en a vu d’autres et décide de faire une lettre courte en signalant le décès de son fils, sa qualité de consultant ayant occupé un bureau au sein d’un ministère et le fait que les ayants-droits et héritiers résident à l’étranger. Le ministre est l’un des rares universitaires capable de donner à chaque mot le sens qui lui sied. Mais il a du pain sur la planche. Beaucoup de pain, car semblables à de vieux croûtons rassis inutilisables même pour du pain perdu, ses collaborateurs ont survécu à toutes les tempêtes et tous les ministres. Ils sont là solidement et durablement comme tous les naphtalineux qui gèrent et administrent le pays. Au cours de la réunion hebdomadaire, le ministre évoque ce dossier qu’il qualifie d’étrange et demande qui a eu la saugrenue idée de convoquer un mort au niveau de l’inspection ? Le premier responsable de l’inspection opte alors pour le mensonge : “En vérité, Monsieur le ministre, il est mort après nous avoir sollicités pour une remise”. Il sait que les ministres n’ont pas le temps de vérifier et ne peuvent s’occuper des détails. Ils ont d’autres préoccupations et priorités.
- Mort ou vivant, réglez cela au mieux. Je ne veux plus en entendre parler et laissez cette pauvre femme tranquille. La mort de son fils ne vous suffit-elle donc pas ?
- M. B... ne comprend pas pour quelles raisons son supérieur est furieux contre lui. Il n’a fait qu’exécuter ses ordres.
- Mais monsieur, c’est vous...
- C’est moi quoi ? Réglez-moi ce dossier au plus vite. De retour à son bureau, l’inspecteur a envie de tout casser. Il en veut à la terre entière et aurait volontiers déposé sa démission n’eussent été ses responsabilités de père et d’époux. Et puis, ce n’est pas le moment. Peut-être ce ministre lui accordera-t-il enfin la promotion qu’il attend depuis si longtemps ? Ainsi, n’aura-t-il plus à subir les humeurs et l’incompétence de son chef. Contre qui pourrait-il exhaler sa colère ? Son épouse ? Il sait qu’il ne dirige plus rien à la maison. Sa femme, ses filles et sa belle-mère sont seules à décider. Lui, a l’illusion d’exister et vit dans sa bulle. Contre sa secrétaire ? Impossible. Elle a de solides appuis et pourrait lui causer de sérieux ennuis. Contre l’inspectrice-stagiaire qui l’a accompagné chez Hadja Mimi ? Elle pourrait être sa fille et il l’a déjà vu pleurer pour des broutilles. Elle fait partie de ces femmes qui préfèrent verser des larmes pour ne pas avoir à argumenter. Seule une autre lettre adressée à Hadja Mimi le calmera. Madame, “En avril 2002, votre fils nous a écrit pour solliciter des remises et vous ne nous avez pas signalé son décès comme le veut la procédure. Ainsi, nous n’avons commis aucune erreur” Réponse de Mme Hadja Mimi F... Monsieur : “Vous m’informez d’un miracle qui s’est produit puisque mon fils mort en décembre 2001 vous aurait écrit en avril 2002. Puisse Dieu dans son omnipotence et sa mansuétude me permettre de communiquer moi aussi avec mon cher enfant ! Par ailleurs, la dernière fois, j’avais omis de mentionner le numéro de la tombe : 278. Ainsi verrez-vous votre tâche facilitée, parfaite considération” Hadja Mimi. - Quand donc vont-ils disparaître et laisser enfin ceux qui n’ont jamais parlé s’exprimer et décider ce qu’il y a de mieux pour eux ? lui dit un de ses petits-enfants. Un jeune homme désabusé comme tant d’autres... De 2003 à 2005 Hadja Mimi ne reçut plus de “convocations”. Plutôt M. M’Hamed F... dorma enfin en paix dans sa tombe. Et puis au mois d’octobre 2005, nouveau pli mais d’un autre service du ministère. Cette fois avec la complicité de tous, Hadja Mimi opta pour une carte joliment imprimée : “M. Mohamed F... vous informe qu’il est décédé depuis décembre 2001. Que de ce fait il regrette de n’avoir pu répondre à vos convocations ayant changé d’adresse. Pour mon courrier, veuillez faire suivre : “Cimetière de Sidi- Yahia, tombe n°278. Allée ombragée”. Le nouveau ministre a demandé à M. B.... de faire valoir ses droits à la retraite. Son supérieur hiérarchique a eu une promotion. Et le gardien du cimetière n’a pas encore reçu de correspondances pour M’hamed F...
L. A.

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