Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Les artisans du huis clos politique

Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


En autocratie, les référendums populaires scellent avant tout le destin des libertés politiques quand ils prétendent prendre l’avis de l’électeur. Ils en seraient presque un des «fondamentaux» du populisme, qui tient en piètre estime la médiation intelligente des partis.
Quelle soit molle où violente, une dictature a, par nature, horreur de s’afficher en tant que telle. Préférant se doter de masques et d’oripeaux trompeurs, elle instrumente le principe de la consultation des urnes, afin de se donner une respectabilité et se légitimer au détriment de ceux qui la contestent. Ainsi les «votes» sont pour elle ce que le kamis et le système pileux sont pour les tartufes de la foi : une posture. Rien d’étonnant donc à ce que les régimes les moins enclins à respecter les codes de la pluralité et de l’alternance sacralisent à l’excès cette recette. Sachant par avance que le principe moral d’«un homme, une voix» n’a de sens que s’il est précédé de la nécessaire pédagogie inhérente au débat public, ils en interdisent ce dernier. Ou du moins ne laissent s’exprimer que les voix qui sont favorables à leur projet. Nos référendums sont donc les huis clos qui s’apparentent à un viol des consciences et finissent fatalement par ressembler à de l’allégeance sur commande. Mouloud Hamrouche, subtil rhétoricien, analysait dans ce sens les conséquences de la prochaine consultation qui donnera une nouvelle franchise à l’actuel président (1). Au mépris des minima démocratiques qui consistent à laisser préalablement s’exprimer tous les courants politiques, le pouvoir entend bien en finir avec un pluralisme, déjà mal en point, et cela afin de reconfigurer la république avec des référents lui assurant à la fois une pérennité et la prétention d’être le dépositaire et le garant de la démocratie. Bien plus qu’un programme pour un homme, c’est un tournant historique pour le pays qui s’apprête à solder une époque. Après l’illusoire décennie 89-99 (prodigieuse, quoi qu’on dise), caractérisée par l’agitation multipartiste, voici venu le temps du crépuscule. La mortelle récession des libertés politiques n’est-elle pas consubstantielle à l’émergence d’une sorte de «bouteflikisme» : ce cocktail de démagogie démocratique et d’ambitions personnelles ? Pour rien concéder à la naïve apologie d’une époque, dont on a cru abusivement qu’elle était une transition libertaire appelée à se décanter, force est d’admettre aujourd’hui que le champ politique n’a gagné finalement ni en qualité représentative ni en émergence de pôles significatifs, capables d’aller vers plus de démocratie. La démultiplication pagailleuse du début, par ailleurs pernicieusement encouragée par l’appareil d’Etat afin de disqualifier le principe même de l’alternance, a monstrueusement accouché d’une restructuration partisane totalement asservie au système, lequel est demeuré intact. Progressivement, un verrouillage se mettra en place grâce auquel ne survivront que les courants politiques disposés à faire la courte échelle aux hommes du pouvoir réel. Leur étalonnage démocratique consista alors à négocier des quotas dans les Assemblées puis à obtempérer à un «casting» des rôles destiné à mettre en scène un théâtre d’ombres politiques. Ces quatre ou cinq chapelles qui mobilisent tant l’intérêt des commentateurs ne sont dans les faits que des leviers de manœuvre dans des situations de haute stratégie électorale. Loin d’être l’expression du multipartisme, elles ne sont qu’un agencement de «boîtes» politiques structurées dans le même «holding » du pouvoir. Les consultations électorales étant ce qu’elles furent toujours, «quid» alors les leurs supposées «surfaces» politiques ? Tributaires, sans exception, de la règle des quotas, l’on sait qu’aucune d’elles ne remporte ou ne perd une élection, mais expriment, selon les saisons du pouvoir, ce que l’on attend de l’une et ce que l’on reproche aux autres. Cet état de fait, grâce auquel l’on reconnaît la persistance des vieilles mœurs, n’a pas manqué de corrompre la nomenklatura qui pantoufle dans les institutions. Les voilà donc ces rescapés honteux de notre multipartisme. Plutôt des «faire-valoir » d’une autocratie que véritables hérauts des libertés. Peu ou prou, ils ont accepté de jouir à l’ombre du pouvoir et ses largesses, trahissant toutes les professions de loi qui habituellement guident le militant d’une cause. Préférant les conjoncturelles capitalisations d’une rente politique ne contribuèrent-ils pas à la restauration du vieil édifice institutionnel qui n’aurait jamais dû survivre aux séismes de la décennie 90 ? Le chef de l’Etat a, dès sa première investiture, saisi l’intérêt à tirer d’un champ politique amorphe et uniquement soucieux de «respectabilité » officielle. Il multipliera alors les occasions de corrompre le personnel qui compte, lequel évidemment ne demandait qu’à l’être. Sans grande difficulté, il parviendra à remodeler, en fonction de son timing, les Assemblées qu’il tient par ailleurs pour de méprisables caisses de résonance à son service. A leur tour, ces mêmes partis, dont la consistance doctrinale et la visibilité militante étaient tout autant dérisoires, acceptèrent tous les deals pour peu qu’ils échappent au laminage. Sauf qu’ils oublièrent que de telles allégeances signent, a contrario, leur mort sociale. Les uns après les autres étaient frappés d’obsolescence et suscitaient dans l’opinion l’exécrable sentiment qu’ils n’étaient que des officines de chenapans. Des politicards trop accordés aux intérêts du pouvoir pour faire accroire qu’ils militent pour le changement ou qu’ils défendent réellement les libertés. D’une façon identique, ceux parmi eux qui siègent au Parlement s’inscrivent dans cette logique absurde qui exempte un système politique édifié il y a quarante années et dont la caractéristique principale est la négation des libertés publiques. C’est-à-dire une architecture de l’Etat traditionnellement réfractaire à la pluralité que ces partis aujourd’hui prétendent incarner. Le fait même qu’un Parlement «motionne» à contre-courant pour une révision constitutionnelle aux arrière-pensées suspectes achève de le discréditer. Car, pour avoir oublié, ce pourquoi Octobre 88 a eu lieu et ce comment l’islamisme politique a été vaincu, les partis croupions d’un Parlement du même nom affaiblissent la démocratie bien plus que ne le fait le système lui-même. Demain alors, la vertu de l’opposition et la saine contradiction des idées apparaîtront comme des exercices suspects et la défense des libertés sera elle qualifiée de subversion antinationale. Le référendum sur une déchirante révision nous prépare à ces lendemains qui déchantent. B. H.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable