Panorama : A FONDS PERDUS
Fossoyeurs d'idéaux
Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.com


L'arrogance dans laquelle s'est installé le capitalisme impérial américain depuis la chute du Mur de Berlin fait craindre le pire. Elle est tellement outrancière, et par ailleurs dilatoire, qu'elle ne se prive d'aucune arme pour parvenir à ses fins. Par la voix de ses plus illustres porte-parole, elle broie sans faire dans le détail, de «l'Axe du Mal», du «fascisme islamique», de «la Vieille Europe», etc.
Une récente lecture semble édifiante quant à cette insolente arrogance. La Revue de l'OTAN, numéro du Printemps 2006 qui vient d'être fraîchement mis en ligne, cette fin de semaine, célèbre de façon stalinienne la victoire du libéralisme sur le socialisme en rendant hommage à «trois grands stratèges de la Guerre froide récemment disparus». Les enfants de toutes les Communes réunies (aussi éphémères que celles de Spartacus, des Qarmates, de Budapest, de Vienne, de Paris et de Berlin ou, plus durable encore, l'expérience malheureuse du socialisme soviétique), ne mourront pas idiots en apprenant que les espoirs les plus récents de leurs aînés ont pour fossoyeurs trois grandes figures jusque-là inconnues. «Trois figures centrales de l'époque de la Guerre froide (…) un événement marquant, même s'il n'a peutêtre été remarqué que par les spécialistes» prend soin de préciser la Revue. L'hommage qu'elle leur rend témoigne, à l'endroit des âmes sensibles, du poids de la violence dans la mise en échec des idéaux de progrès et de justice, de libération nationale et de souveraineté. C'est la raison pour laquelle nous tenions à vous en révéler la teneur. Le bras armé du capitalisme monopolistique avait donc pour cerveau trois personnalités que le destin a réunis même dans la mort puisqu'elles ont toutes disparu en l'espace de six mois. Il s'agit de George F. Kennan, Paul H. Nitze et Andrew J. Goodpaster. George F. Kennan — qui est mort en mars 2005, à l'âge de 101 ans — est certainement le plus influent des trois parce qu'il est l'artisan de la politique de «l'endiguement» qui assura aux Etats-Unis la victoire dans la Guerre froide. Il œuvra loin des feux de la rampe, dans une courte carrière qui prit fin au milieu des années 1950. La Revue relève, par un curieux rapprochement, au demeurant loin d'être innocent, que «sa mort a été le deuxième décès en importance après celui du pape Jean-Paul II quant au nombre de nécrologies qu'il a inspirées l'année dernière». Autrement plus visible et plus longue aura été la trajectoire de Paul H. Nitze. Il débuta sa carrière au sein et en dehors du gouvernement sous l'administration Truman pour ne l'achever que sous celle de Reagan : secrétaire à la Marine et secrétaire adjoint à la Défense à l'époque de la guerre du Vietnam (époque où il devint une colombe refoulée), il négocia pratiquement tous les traités majeurs de maîtrise des armements avec l'Union soviétique. Il est surtout connu pour être le rédacteur de l'essentiel du document d'orientation de la période : la directive NSC-68 (National Security Memorandum No. 68) de 1950 sur les Objectifs et programmes des Etats-Unis pour la sécurité nationale. La mission qu'il imagina pour mettre en œuvre la stratégie du gouvernement américain consistait «ni plus, ni moins à sauver la civilisation de la tyrannie soviétique» en triplant, voire quadruplant les dépenses de défense, en militarisant le plan d'endiguement de Kennan et en l'étendant audelà de l'Europe. Toutefois, Kennan, l'idéologue, et Nitze le «faucon », entretenaient des relations cordiales, même s'ils se méfiaient occasionnellement l'un de l'autre. A ce titre, ils furent des «partenaires d'une tension entre des extrêmes». La troisième figure de la croisade victorieuse du capitalisme sur le socialisme est Goodpaster, soldat de profession, général quatre étoiles de l'armée de terre et ancien commandant suprême des forces alliées de l'OTAN. Il était le «Staff Secretary», l'équivalent de l'actuel conseiller à la Sécurité nationale, du président Dwight D. Eisenhower. A ce titre, il était un assidu des réunions du président, en plus de ses fonctions d'officier de liaison en chef avec l'administration du département d'Etat qui lui valut le qualificatif d' «Alter ego de Ike». Goodpaster conseilla huit autres présidents, persuadant en fin de parcours Ronald Reagan d'apporter son soutien à Mikhaïl Gorbatchev et à ses réformes. Le trio formait les trois piliers intellectuels d'une même architecture. «Une synthèse tripartite supérieure à la somme de ses composants », précise la Revue. Eisenhower adopta la doctrine de «l'endiguement » de Kennan épurée de ses outils de prédilection et s'en remit à la NSC-68 pour en faire une directive opérationnelle minimale consistant pour les Etats- Unis et leurs Alliés à «surclasser l'Union soviétique en termes de dépenses et d'effectifs en tout point du monde constituant un terrain d'affrontement». Mais elle était minimale, aux yeux de l'Exécutif américain, parce qu'il lui manquait «un plan réaliste pour mener un combat à long terme contre le communisme ». Pour ce faire, Eisenhower décida d'«organiser une compétition» entre trois équipes de conseillers chargées d'examiner en détail — à court, moyen et long terme — les implications des différentes approches politiques possibles. Leur travail débuta au cours de l'été 1953 et porta ses fruits sept mois plus tard. Comme la compétition se déroula en partie dans le solarium de la Maison Blanche, elle porta le nom de «Projet Solarium». Le principal document politique qui en résulta est le NSC-162/2. Les trois équipes travaillant sur le projet ont imaginé l'ensemble du scénario de la Guerre froide anticipant — dès 1953 — quelle serait son issue. Chaque équipe se composait d'une dizaine de membres issus de divers composants du département d'Etat, ainsi que de quelques universitaires externes. La «ligne tendre» était confiée à l'équipe A que dirigeait Kennan. Sa mission : définir une stratégie principalement politique envers l'Union soviétique, focalisée sur l'Europe et sans grands engagements militaires dans d'autres parties du monde. Kennan avait une préférence marquée pour la propagande, l'action occulte et les pressions politiques. Son équipe plaida l'efficacité de la gestion d'un front occidental uni, mais également les entraves associées à la faiblesse militaire et aux fluctuations de la politique européenne, en particulier en Allemagne. Une «ligne plus dure» incombait à l'équipe B, menée par Nitze et instruite pour s'appuyer davantage sur l'arsenal nucléaire américain dans une action plus unilatérale, mais sans intervention militaire directe à l'intérieur de la sphère d'influence soviétique. L'équipe B proposa une solution «médiane», les Etats-Unis devant alors supporter seuls la charge de la défense occidentale. Le mandat de l'équipe C que dirigeait Goodpaster portait sur une approche «musclée» s'appuyant presque mot pour mot sur les recommandations de la NSC-68 : faire diminuer la puissance soviétique — et le territoire contrôlé par l'URSS — partout et par tous les moyens disponibles. On accorde à l'esprit de synthèse d'Eisenhower le mérite d'avoir transformé une doctrine ambivalente d'endiguement en une politique de dissuasion réalisable. La synthèse consistait à dissuader toute agression soviétique, tout en maintenant un front commun avec les alliés des Etats-Unis et en limitant les coûts, pour l'Amérique, d'un combat long et onéreux. «Le monde est moins sûr à présent qu'ils ont disparu », conclut l'auteur de l'hommage à la surprise du lecteur attentif. Est-ce leur disparition qui convient de regretter ou celle de l'antidote au capitalisme arrogant ? Pour leur malheur, au demeurant bien mérité, les Etats-Unis et le Royaume- Uni sont les premiers à payer les frais de ce tournant. La démocratie libérale y a du mal à résister aux impératifs sécuritaires, avec leur lot de tribunaux d'exception, de torture, de prisons secrètes, de Parlements phagocytés par les exécutifs, d'écoutes illégales, etc. Tout cela au nom d'un «combat stratégique du monde civilisé contre les successeurs des nazis, des fascistes, des communistes et autres totalitaires du XXe siècle". A. B.

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