Chronique du jour : A FONDS PERDUS
L'autre défi d'Aouchiche
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


Notre pays est, historiquement, une région de tradition équine. Il passe, notamment, pour être le berceau de l’une des plus anciennes races de cheval qui participe notamment à l’avènement du pur-sang anglais : «le barbe» ou arabe-barbe. Cet animal réunit vitesse, finesse et robustesse ; des traits de caractère intimement liés à notre histoire et à notre civilisation. Il incarne aussi une noblesse de cœur, une grandeur d’âme et une relation empreinte de passion avec l’homme.

Il a inspiré peintres et miniaturistes, de Rabhi à Mohammed Racim, écrivains et poètes, de Mohamed Belkheir à Saïd Ferhi. Les parades du Haras El Djemhouri et les fantasias étaient des spectacles très prisés des Algériens. Jeux et concours équestres remontant à la plus haute Antiquité mesuraient la dextérité des cavaliers, leur précision au tir, dans des exercices où les chevaux prenaient autant de plaisir qu’eux. Compagnon de chasse de l’outarde, de la perdrix ou du lièvre, il ne craint ni les terrains rocailleux, ni les pentes raides, ni les coups de feu ou les départs précipités. On dit de l’émir Abdelkader qu’il n’avait pas d’égal comme cavalier et qu’il s’exerçait fréquemment à la voltige, brillait sur le champ de course sur un coursier noir de jais qui soulignait la blancheur de son burnous. Et c’est l’émir Abdelkader lui-même qui, le premier, redonna au cheval arabe ses lettres de noblesse. En visite à Paris en 1865, il déplora l’absence du cheval arabe de race. Il entreprit alors de rappeler ses vertus sur les champs de course et de bataille dans une œuvre de sept chapitres renvoyant au Coran, à la tradition du Prophète, la poésie et la tradition populaire maghrébine. La folie destructrice des hommes ne l’a malheureusement pas épargné au point de menacer sa pérennité. Le constat est amer : la filière équine se débat dans une situation tellement catastrophique que, si rien n’est immédiatement entrepris pour sa protection et son développement, ce magnifique courser d’antan ne sera plus qu’un lointain souvenir. Les infrastructures équestres et hippiques sont en ruine, les clubs se font rares et les quelques amoureux du cheval gagnés par l’échec et la résignation. Qu’on en juge ! Le Caroubier est sinistré. Maintes fois réhabilité sur fonds du Trésor public (une enveloppe de 2,5 milliards de centimes lui fut accordée en 2002), il est aussitôt livré à l’abandon. L’hippodrome de Zemmouri qui devait être financé sur le budget de l’Etat le fut sur fonds propres de la Société des courses. Une dépense de quarante milliards de centimes qui a scellé son sort. D’une pénalité à l’autre, la société est aujourd’hui en cessation de paiement. Celle qui devait être «la banque du cheval » risque de signer son arrêt de mort. La dépression qui gagne nos écuries nous rappelle un beau film projeté sur les écrans d’Alger dans les années 1970. On achève bien les chevaux (They shoot horses, don't they), film du réalisateur américain Sydney Pollack de 1969, inspiré du roman de Horace McCoy, est une belle fresque de la dépression économique du début des années 1930. Gloria (incarnée par Jane Fonda) et son partenaire Robert (joué par Michael Susannah) incarnent les rôles de danseurs accablés par la misère qui n’ont d’autre moyen de s’en sortir que de gagner des marathons de danse. Robert et sa partenaire Gloria dansent à en perdre la raison. Il ne reste dans beaucoup d’écuries que des propriétaires véreux attirés par un gain facile, rapide et malsain. Comme dans d’autres secteurs, l’argent roi a terrassé la tradition. Les compétences sont évincées, la formation abandonnée et l’existence même du cheval menacée à plus ou moins brève échéance. Un premier chiffre permet de mesurer l’ampleur des dégâts : le cheptel équin décline de près de 250 000 têtes enregistrées à l’aube de l’indépendance à 40 000 aujourd’hui. Demandeur d ’ i n v e s t i s s e m e n t s lourds, et donc difficilement supportables par nos éleveurs, l’élevage équin souffre lui aussi des retombées du désengagement de l’Etat de la sphère des investissements productifs. A son stade infantile actuel, notre capitalisme ressemble fort à du «mercantilisme économique», qui fait la part belle aux importations alimentaires (5 milliards de dollars par an), méprise le travail productif industriel et oriente l’esprit d’entreprise vers le commerce, avec 300 000 PME de service et 1,2 millions de commerçants*. Pourtant, l’utilité socio-économique, culturelle, touristique, sportive et autre du cheval n’est plus à démontrer et malgré son déclin 5 000 familles en tirent encore leur principale source de revenus. Elles sont les gardiennes d’un précieux trésor qui, avec le temps, gagne de la valeur. Le dérèglement climatique et le réchauffement de la terre font ressentir un nouvel attrait pour le cheval. De même que la déforestation laisse apparaître son utilité pour la surveillance des précieux espaces verts en voie de disparition, alors que la mécanisation du travail agricole sur des terres généralement peu profondes et pauvres fait du cheval «non une pratique désuète mais un agent de mise en valeur maximale ». «Si dans la steppe, il n’accompagne plus les grandes transhumances qui se pratiquent avec des camions, il reste utile à la surveillance du troupeau. Pour le pasteur, il est toujours l’appui pour quérir l’eau, le compagnon que l’on enfourche pour de grandes chevauchées sans but, seulement pour l’ivresse de fendre le vent, partager avec lui des émotions», nous rappelle avec émotion feu A. Kadri, pharmacien, membre fondateur et président de l’Association nationale des propriétaires et éleveurs de chevaux de race pure, dans l’un de ses plus beaux écrits**. Foudroyée par une modernisation souvent mal digérée, la filière est par ailleurs victime d’une clochardisation culturelle et morale. C’est cette perte de valeurs qui autorise que se produise depuis peu ce qui s’apparente fort à une campagne quotidienne de dénigrement contre un homme qui a beaucoup donné au cheval, après avoir inscrit son nom dans la jeune histoire de nos institutions comme un bâtisseur hors du commun, que ce soit à la tête de l’ex-DNC-ANP ou de celle du ministère de l’Habitat avec, dès 1976, le premier programme annuel cohérent et intégré, chiffré, animé, géré au quotidien : le programme des 100 000 logements. Il s’agit, vous l’aurez deviné, d’Abdelmadjid Aouchiche. En cela, et si, comme le disait Bachir Boumaza, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir, le désordre mémoriel actuel n’augure rien de bon. D’autant que certaines critiques, empreintes d’amnésie ou d’ingratitude, ne peuvent être réparées ni par une sanction pénale ni par des mises au point. Qu’Aouchiche sacrifie une retraite bien méritée pour revenir à la tête de la Fédération des sports équestres à un moment de crise avérée de la filière est la marque évidente d’un caractère d’acier, trempé dans les longues épreuves de la libération et de l’édification, d’une part, et d’un amour du cheval que tous les observateurs les plus exigeants sont unanimes à lui reconnaître, d’autre part. Il partage cette passion avec une défense résolue et réussie du patrimoine universel du Tassili dont il préside par ailleurs l’association. Cet engagement porte, à lui seul, un sérieux espoir de sortie de crise pour le cheval.
A. B.

(*) L’expression et les chiffres qui la corroborent sont de M. Abdelhak Brerhi.
(**) A. Kadri, Le cheval barbe, cheval du Nord de l’Afrique, son rôle en Algérie,in Le cheval barbe, revue de l’Organisation mondiale du cheval barbe, année 2006, pp. 9-45.

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