Actualités : JEAN DUFOURCQ (CONTRE-AMIRAL) * :
«Le Sud méditerranéen ne doit pas être le «pare-choc» de l’Europe»


A la veille du lancement officiel du projet baptisé initialement «Union méditerranéenne» ou UM, et recalibré par les instances européennes en Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée ou UPM, il est intéressant de faire le point sur la nouvelle donne en Méditerranée. L’étape à venir pourrait constituer le point de départ d’une dynamique renouvelée pour tous les Méditerranéens. Le pari est lancé mais il n’est pas encore gagné. Tant s’en faut.

Comme on pouvait s’y attendre, le bilan contrasté des démarches lancées par la France reflète la complexité parfois désespérante du puzzle méditerranéen. Pourtant, chacun peut mesurer depuis dix-huit mois la dynamique de ce projet qui mobilise les Méditerranéens, suscite souvent leur intérêt, déclenche parfois leur scepticisme mais qui surtout révèle leurs nombreuses frustrations et leur méfiance. Cette dynamique engendre d’inévitables frictions euro-méditerranéennes qui sont à la mesure de l’espoir soulevé de faire enfin de la Méditerranée une zone de paix et de développement, une sorte de laboratoire de la mondialisation. Peut-on réussir ce nouveau pari ? Chacun semble le souhaiter afin que le partenariat euro-méditerranéen trouve désormais des rails pour le conduire au succès. Pour faire le point, on peut décomposer le problème en cinq constatsclés, cinq incertitudes rémanentes, trois précautions utiles, cinq retombées positives et six suggestions, en tout vingt-quatre points comme autant d’angles d’approche du projet.
Cinq constats-clés
a) Tous méditerranéens ! Le projet a restauré la centralité de la Méditerranée entre Afrique et en Europe et focalisé l’attention générale des experts et des responsables politiques sur cet espace multiple à la fois carrefour et passerelle. L’Europe, l’Afrique se sont «re-méditerranéisées ».
b) Tous mobilisés !
La fracture socioéconomique que chacun observe obère le développement de la Méditerranée. Tous les riverains comme leurs voisins ont intérêt à la réduire rapidement et à rassembler leurs efforts déjà faits pour les rendre plus cohérents et plus efficaces.
c) Tous d’accord
pour changer car l’environnement stratégique évolue rapidement et le cadre initial de Barcelone, est largement dépassé. Si le nouveau projet relance l’Euromed de Barcelone il doit aussi s’adapter à de nouvelles réalités politiques, économiques, culturelles et sociales, à de nouvelles frustrations, à la méfiance.
d) Tous perplexes
devant l’évolution politique et technique du projet depuis son démarrage ; son souffle initial s’est épuisé, soit que l’idée de départ ait été dénaturée, soit qu’elle ait été trop imprécise ou trop ambitieuse, soit qu’elle n’a pas été assez nourrie par l’Union européenne et par les Sud- Méditerranéens, trop prudents.
e) Tous conscients
que la co-décision projetée impose désormais l’équilibre des approches des riverains méditerranéens et la co-responsabilité. Il s’agit de fonder le nouveau partenariat sur des intérêts mieux partagés et des valeurs plus universelles, la parité et l’équité l’exigent.
Cinq incertitudes rémanentes

a) Ce projet est toujours en devenir ; son contenu reste incertain et notamment s’agissant de la gouvernance et des financements associés. L’essence même de la déclaration du 13 juillet fait l’objet de nombreuses interrogations. UPM : simple «Barcelone 2» ou véritable Union méditerranéenne à terme ?
b) De plus en plus technique et de moins en moins politique,
ce projet est devenu aussi de plus en plus institutionnel. Il s’éloigne de facto des besoins quotidiens des peuples. Quel va pouvoir être son écho réel en Méditerranée ?
c) Les blocages bien connus de Barcelone n’ont pas disparu : conflits périphériques violents, latents ou gelés qui freinent toute coopération, méfiance Sud/Sud, compétition larvée Est Europe/Sud Europe, peuples du Sud en tension avec des Etats autoritaires, intégration malaisée de l’islamisme politique dans la vie publique ... Comment dépasser aujourd’hui ces limites ?
d) Une passivité récurrente des Sud-Méditerranéens
conjuguée à une tendance à l’absence d’autocritique, à la faiblesse des positions communes sud-méditerranéennes et à la modestie des propositions constructives. Comment articuler et porter les visions constructives du Sud ?
e) Urgence ou patience ?
Faut-il prendre la voie des petits pas pour satisfaire toutes les exigences des participants concernés ou accélérer les réalisations car l’urgence des tensions constatées impose une avancée résolue pour éviter les catastrophes annoncées ? Il n’y a pas accord sur le rythme de développement de ce projet.
Trois précautions à prendre

a) Ne pas négliger le rôle essentiel des acteurs extérieurs
, ni méditerranéens, ni européens, dans le développement de la Méditerranée où ils ont des partenariats et des intérêts forts ; c’est le cas historique des Etats-Unis et de la Russie ; c’est celui de la nouvelle présence chinoise et sud-américaine.
b) Eviter que le Sud méditerranéen ne devienne «le pare-choc»
de l’Europe face à l’Afrique. La liaison des continents par le Bassin méditerranéen ne doit pas se faire au détriment exclusif des riverains. Elle doit être mieux pensée et organisée.
c) Ne jamais oublier que les principales sources d’insécurité
sont d’origine interne et d’ordre sociétal. Mais que c’est en diminuant l’insécurité ambiante qu’on renforcera la confiance générale et qu’on créera un climat favorable au développement et à la résolution des conflits violents, latents et gelés qui ont pris en otage la Méditerranée et miné jusqu’ici le processus de Barcelone.
Mais déjà cinq retombées positives

a) Multiplication des contacts transméditerranéens
, des forums intermédiaires, des réunions préparatoires, des mini-sommets (ex : Tripoli), autant d’occasions nouvelles de dialogue Sud/Sud ; une certaine forme de solidarité transméditerranéenne pourrait enfin se développer qu’il faut encourager.
b) Apparition timide d’une nouvelle valeur de référence
, l’intérêt commun méditerranéen, l’intérêt général des Méditerranéens (ex : dépollution de la Méditerranée, sécurité sanitaire et alimentaire des Méditerranéens)
c) Approfondissement du dialogue intra-européen
sur les partenariats et les voisinages de l’Union européenne ; utile mise à l’épreuve de la solidarité franco-allemande face à des priorités stratégiques divergentes ; nouvel étalonnage de l’utilité de la Commission européenne.
d) Validation discrète de la dimension sous-régionale du développement
avec la mise en évidence de la fécondité et du pragmatisme des procédures «5+5» de la Méditerranée occidentale.
e) Calendrier de suivi du projet
UPM étoffé avec de nombreuses occasions à venir d’approfondissement de ses différentes dimensions lors de la prochaine présidence de l’UE (une réunion thématique toutes les 3 semaines en moyenne).
Pour finir six suggestions

a) Donner la priorité aux vrais défis,
ceux qui concernent directement les peuples méditerranéens, emploi, circulation, désertification, eau et énergie, environnement …
b) S’attacher à établir des projets concrets
, visibles, structurants et fédérateurs, plus économiques et industriels que commerciaux ou financiers.
c) Libérer les énergies et développer les initiatives et les investissements intérieurs et extérieurs et ne pas compter que sur les sommets, les déclarations et les institutions pour répondre aux questions posées par la sécurité et le développement.
d) Imaginer des formules nouvelles de médiation et de développement,
comités de sages, critères de convergence socio-économiques, politiques sectorielles communes, mécanismes transméditerranéens d’arbitrage, de confiance et de sécurité, équipes intégrées d’analyse et de prévision …
e) Ne pas trop copier l’expérience européenne ; éviter l’attentisme de la nécessaire patience ; lui préférer l’obstination de l’ambition qui force la décision. Créer des stimulants permanents et prendre des risques.
f) Donner la priorité absolue à la connaissance partagée et à l’économie du savoir ; la «Méditerranée du savoir» doit devenir le premier objectif commun qui conduit au développement sécurisé et pérenne de l’espace méditerranéen. Pour conclure, regarder en commun l’avenir de la Méditerranée, c’est aussi établir sans délai des «petits noyaux de recherche stratégique intégrée » capables de produire des analyses et de formuler des recommandations pour que les Méditerranéens de 2020 ou 2030 soient plus solidaires, plus sûrs, plus prospères, plus sereins que leurs prédécesseurs de 2008. Au secrétariat permanent envisagé doit être adjoint en permanence et sur la rive Sud, «un Centre d’analyse et de prévision méditerranéen» qui le renseigne et le stimule.
J. D.

* Directeur de recherche au CEREM et président du groupe de recherche sur l’Union méditerranéenne (GRUM) à l’École militaire Paris, le contre-amiral (CR) Jean Dufourcq est très impliqué dans la réflexion stratégique autour du projet «Union pour la Méditerranée».

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable