Contribution : Socialisme et étatisme : des idées naïves et dangereuses (2e partie et fin)

Par Taïeb Hafsi
Les bases théoriques du fonctionnement du marché
Dans une société complexe, comme l’est devenue l’Algérie, la théorie moderne contractualiste explique les comportements. Cette théorie part du principe que l’individu est : (1) autonome, c'est-à-dire qu’il n’est ni programmé ni contraint pour agir, mais mû par des désirs, des besoins, une utilité, plutôt que par l’appartenance à un groupe économique, social ou religieux ; (2) il est rationnel.
Cette hypothèse s’oppose aux modes archaïques de rationalisation : code de l’honneur, devoir aristocratique, élitisme racial, etc., et affirme une capacité uniforme de penser, de calculer et de décider ; (3) l’individu est informé. En laissant faire des acteurs autonomes, rationnels et informés, la meilleure coordination possible est assurée par le marché. Cependant, comment cela se fait-il ? Cela est expliqué par trois constructions conceptuelles qui constituent la théorie contractualiste : la théorie des droits de propriété, la théorie des coûts de transaction et la théorie de l’agence.
Les limites de l’autonomie : les droits de propriété
Pour donner corps à l’axiome d’autonomie, il fallait trouver un mécanisme qui permette de sauvegarder la liberté, à l’origine d’une «dynamique économique favorable à tous», tout en se protégeant des excès, notamment du gaspillage, que pourraient générer des désirs individuels débridés. C’est ce que permettent les droits de propriété. Quand on parle de propriété, on parle d’abord de ce qui nous appartient en général, propertyen anglais, ou des biens spécifiques sur lesquels on a un droit reconnu, ownershipen anglais. Pour les êtres humains, le droit de propriété, property right, comprend «leurs vies, leurs libertés, leurs biens». Le droit de propriété est essentiel parce qu’il permet de contraindre les désirs de chacun à ce qui lui appartient en propre. Il est le fondement de l’accord social et, par extension, des comportements «civilisés ». En fait, c’est seulement à partir de la deuxième moitié du XXe siècle que les droits de propriété sont conçus comme outil d’analyse. C’est, semble-t-il, à l’université de Chicago que le mouvement est lancé. Les grandes contributions académiques, notamment celle du prix Nobel Coase, suivent dans les années 1960 et 1970. Sous l’impulsion du conservatisme thatcherien et reaganien, l’Europe suit un peu plus tard. Les droits de propriété, qui situent l’individu dans l’espace, ont trois attributs essentiels : I/ ils sont subjectifs : «Seule une personne peut se voir investir du droit sacré à la pleine propriété» (Lepage, 1985) ; II/ ils sont exclusifs : deux individus ne peuvent posséder simultanément un même bien ; III/ ils sont librement cessibles. Depuis le droit romain, on considère que la propriété est un droit à l’utilisation du bien possédé (usus), un droit de bénéficier des fruits qu’il peut générer (fructus) et le droit de le transmettre à d’autres, de le vendre et de le détruire (abusus). Les droits de propriété obéissent à une logique de marché et sont régulés par elle. Bien entendu, il faut une bonne définition de ces droits, avec un rôle essentiel pour l’État. Les droits de propriété sont alors des régulateurs fondamentaux du fonctionnement du marché. Les droits de propriété permettent le fonctionnement du marché. Mais parfois le marché est moins bon qu’une organisation. Quelles sont ces situations ? C’est ce que la théorie des coûts de transaction permet d’appréhender.
La théorie des coûts de transaction : prendre en compte le temps des échanges
Comme les échanges ne sont pas «instantanés», le marché ne peut pas réguler toute l’activité économique. Il nous faut alors parler plutôt de transactions. «Les coûts de transactions posent le problème de l’organisation économique comme un problème de contractualisation.» (Williamson, 1994 : 39). Les organisations qui peuvent alors se substituer au marché, comme l’a montré Coase, apparaissent comme des nœuds de contrats. Les droits de propriété adoucissent un peu l’hypothèse d’autonomie des individus. La théorie des coûts de transaction est basée sur un relâchement de la théorie de la rationalité, remplacée par la rationalité limitée de H. Simon. A cause de la durée des échanges, l’ambition cognitive des décideurs est forcément réduite. Ils ne peuvent prendre en compte tout ce qui peut se passer dans le futur et ils sont obligés de se satisfaire de solutions approximatives. A cause de cette imperfection dans le traitement de l’information, provoquée par la durée des échanges, il peut y avoir «opportunisme » de la part des acteurs dans le processus de décision. Opportunisme signifie : «une recherche d’intérêt personnel qui comporte la notion de tromperie» (Williamson, 1994 : 70). Ainsi, la théorie des coûts de transaction introduit le soupçon comme un des moteurs de l’économie. Elle amène aussi à un relâchement de l’axiomatique traditionnelle. Le temps des transactions introduit à la fois des incertitudes et des irréversibilités. Les coûts de transaction fournissent ainsi un outil d’analyse pour prédire les institutions les moins coûteuses (en coûts de transaction), compte tenu des caractéristiques des actifs et de la nature de l’environnement. A titre d’exemple, l’étude contractualiste, basée sur les coûts de transaction, explique les choix qui peuvent être faits entre faire soi-même, sous-traiter ou acheter sur le marché. L’analyse des firmes devient normative. La théorie des droits de propriété montre que la forme de propriété idéale et la plus efficace est la propriété privée. L’entreprise s’explique par la rémunération du propriétaire, de façon à ce qu’il soit tenté d’organiser efficacement la production. La séparation de la propriété et de la gestion s’explique par les coûts de transaction. «La capacité de gestion nécessite une accumulation d’expérience, de savoir-faire ou de connaissance… un actif spécifique que l’on peut acheter sur le marché… le propriétaire a intérêt à faire faire lorsque la complexité de l’activité, les techniques nécessaires à la gestion deviennent si spécifiques qu’il lui serait trop coûteux de les pratiquer lui-même. Il est plus efficace de se lier contractuellement à des salariés spécialistes qui gèrent au nom du propriétaire. Celui-ci minimise alors ses coûts en ne contrôlant que les résultats présentés par les gestionnaires. » (Gomez, 1996 : 97). Les conséquences de cette séparation, nous amènent à la théorie de l'agence.
Contrôle et transparence : la théorie de l’agence
«On dira qu’une relation d’agence s’est créée entre deux ou plusieurs parties lorsqu’une de ces parties, désignée comme l’agent, agit comme représentant de l’autre, désignée comme le principal, dans un domaine décisionnel particulier» (Ross, 1973 : 134). Selon Jensen et Meckling (1976 : 308), les premiers théoriciens sur ce sujet, peu importe qui est agent ou principal, la relation est consécutive à tout contrat. Chaque acteur peut être à la fois agent et principal. Au cœur de la relation d’agence, se trouvent les questions d’opportunisme. L’opportunisme est rendu possible du fait de l’asymétrie d’information, avec donc possibilité d’information cachée ( adverse selection) et de risque caché ( moral hazard). Comme on n’est jamais sûr que le mandataire va gérer le bien du mandant au mieux des intérêts de ce dernier, il faut mettre en place un système de contrôle. L’agent calcule en fonction de ses intérêts, et le problème du principal est de construire autour de lui un contexte qui lui permet de préserver ses intérêts tout en travaillant au mieux dans l’intérêt du principal. L’entreprise est par nature un nœud de contrats entre un grand nombre d’associés ( stakeholders), notamment les salariés, les dirigeants, les propriétaires, les prêteurs, les clients, les fournisseurs, les communautés et l’Etat. Elle est alors potentiellement un foyer très actif d’opportunisme. En particulier, on peut assister à des divergences entre propriétaires et gestionnaires et à des divergences entre gestionnaires. Pour coordonner les intérêts, et donc pour contraindre l’opportunisme, on peut utiliser le marché comme moyen de révélation de l’information ou utiliser un mécanisme ad hoc, comme le conseil d’administration. Il en résulte alors des coûts d’agence qui peuvent être résumés comme suit : i. des coûts de surveillance ( monitoring expenditures), supportés par le principal, pour la gestion de l’information, la surveillance et l’incitation pour la bonne exécution du contrat ; ii. des coûts d’obligation ( bonding expenditures), supportés par l’agent pour signaler la bonne exécution du contrat. Ceci n’exclut pas l’opportunisme mais le contraint ; iii. la perte résiduelle ( residual loss), constituée par ce qu’aurait gagné chaque partie à ne pas contracter avec l’autre. Pour les réduire, on met en place des mécanismes de gouvernement de l’entreprise dont l’instrument principal est le conseil d’administration. Comme l’entreprise est un nœud de contrats entre des multitudes d’associés (propriétaires, gestionnaires, employés, fournisseurs, la communauté environnante, etc.) la constitution du CA est un acte d’équilibre politique important. Nous pouvons ainsi voir après ce tour d’horizon théorique que les hypothèses qui sont faites par les théoriciens du socialisme ne tiennent pas à l’observation des faits. Le marché est un outil imparfait pour coordonner les activités économiques dans une société, mais nous ne connaissons pas de mécanisme capable de coordonner mieux les activités complexes qui résultent du développement des sociétés modernes. Si on ajoute l’étatisme au socialisme, on ajoute à des hypothèses de comportement une hypothèse de fonctionnement qui a été discréditée depuis longtemps. On ne peut pas gérer la société de manière centralisée. La France est un cas particulier, d’abord parce qu’en apparence, elle a fonctionné de manière centralisée depuis environ 6 siècles et ensuite parce qu’elle sert de modèle implicite à nos dirigeants. Je vais donc lui consacrer une petite section avant de revenir à notre propos central du mode de fonctionnement le plus approprié pour l’économie algérienne.
La France : un cas particulier
Au plan organisationnel, la France a été depuis Louis XI, au XVe siècle, un pays centralisé. Pourtant, contrairement aux prévisions des experts, la France a été relativement innovatrice et elle a été capable de s’adapter aux grands changements qu’a connus le monde, surtout depuis la révolution industrielle en Angleterre. Les chercheurs se sont alors demandés : comment un pays aussi rigide, en apparence, a-t-il pu maintenir son statut face aux pays anglo-saxons beaucoup plus flexibles et plus capables de fonctionner en situation de complexité ? L’explication a été donnée en bonne partie par un sociologue français, Michel Crozier, dans son livre Le phénomène bureaucratique. D’abord, Crozier s’appuyait sur les travaux de l’historien des affaires A. D. Chandler sur le cycle de vie des organisations. Chandler avait révélé que dans leur évolution les organisations étaient obligées d’adapter leur structure lorsque leur stratégie changeait. Ainsi, la structure fonctionnelle centralisée, celle qu’ont adoptée les administrations françaises, correspond bien à la période de recherche de l’efficience. Elle est compatible avec la standardisation et la production de masse. Lorsqu’on évolue ensuite vers la diversification, il faut passer à une structure divisionnaire décentralisée. En étudiant quelques administrations françaises, Crozier découvre une différence culturelle importante dans le fonctionnement des organisations. En particulier, la structure fonctionnelle à la française (qui caractérise le secteur public français) ne fonctionne pas comme la structure fonctionnelle nord-américaine. Ainsi, en Amérique du Nord, lorsqu’on a une règle on l’applique. Si elle n’est plus bonne, on la change. En France, on n’applique jamais complètement la règle. Elle est plutôt utilisée par le chef comme menace pour obtenir le comportement souhaité : «Si tu ne te comportes pas comme je te le demande, je t’applique la règle !» Ainsi donc, l’application de la règle est constamment négociée. Crozier était un peu irrité par le fait que les Français n’appliquaient même pas leurs règles. Il fut alors très critique du système français. En fait, c’est cette caractéristique-là qui a fait que la France a été en mesure de s’adapter. Comme l’application des règles est négociable, cela donne des forums de débat sur l’application de la règle et permet de la flexibilité là où on ne s’y attend pas. Par exemple, il arrive souvent que les camionneurs bloquent toute la France. Ils se mettent en situation hors la loi. Normalement, s’ils étaient en Amérique du Nord, ils seraient jugés pour cela. En France, lorsque le problème est réglé, souvent on accepte de passer l’éponge sur le non-respect de la loi. Ceci se passe dans tous les secteurs de la vie française. Les Français et leurs autorités ont appris, pendant presque 6 siècles, à faire fonctionner la structure centralisée de manière flexible ! Leur système est unique et il est souvent mal compris par les élites françaises elles-mêmes. C’est pour cela que certains tentent d’amener le système français vers le système américain qui leur paraît plus clair. Le président Sarkozy est de ceux-là. Plus important pour un pays comme l’Algérie, les Français n’ont jamais été capables d’expliquer aux Algériens leur système. Ils insistaient plutôt sur les aspects symboliques, sur l’importance du respect de la loi, etc. Les autorités algériennes ont été ainsi piégées au lendemain de l’indépendance. Elles essayaient d’appliquer des lois souvent inapplicables en prenant exemple sur la France : «Pourquoi ne sommes-nous pas en mesure d’appliquer nos règles comme le font les Français ?» et ils en faisaient souvent une question de fierté nationale. A mon avis, cela a accentué les tensions et, plus tard, la rupture entre la population et ses élites politiques. Ainsi donc, la France est centralisée, mais son système fonctionne comme un système décentralisé. Tous les pays occidentaux sont des systèmes décentralisés dans les faits. Dans un autre travail, avec un autre collègue nous avons aussi démontré que le système chinois est aussi un système décentralisé, même si pour certains aspects et dans certaines circonstances (e.g., crise du SRAS ou tremblement de terre du Sichuan), il devient momentanément centralisé. Les systèmes qui marchent en situation de complexité doivent être décentralisés dans les faits.
Que nous apprennent ces considérations sur le socialisme et l’étatisme comme modèles de fonctionnement national ?
Le socialisme est un modèle de société qui met l’accent sur la justice sociale et la solidarité du groupe. C’est un modèle qui, de mon point de vue, est compatible avec toutes les croyances religieuses. Je propose que cela soit même une dérivée de ces croyances. Nous avons tous besoin de croire en un monde de justice sociale et de solidarité. Donc le socialisme est un idéal acceptable. L’étatisme est la croyance que la meilleure gestion des affaires d’une société, d’une communauté, est une gestion centralisée. Nous avons argumenté dans ce texte que ceci est vrai seulement lorsque l’organisation, la société, est simple. Lorsque la complexité augmente, comme dans le cas des nations modernes, disons l’Algérie, l’étatisme est une erreur scientifique. On ne peut pas gérer des systèmes complexes de manière centralisée. Lorsque le socialisme est associé l’étatisme, on assiste au pire. En effet, les autorités utilisent le discours socialiste pour obtenir l’accord des populations. Ils utilisent ensuite l’étatisme, généralement par peur de perdre le pouvoir, pour freiner les initiatives et finissent par faire reculer la société. Il en résulte des systèmes qui ne marchent pas. C’est à mon avis à cela que des gens généreux comme Belaïd Abdesslam ont été confrontés. Dans le livre remarquable de précision que Belaïd Abdesslam a posté sur son site Internet, il décrit de manière rageuse les approches qu’il préconisées et les compare constamment au libéralisme débridé et incompétent qui a suivi. Il compare ainsi la situation des années 1970, l’une des «meilleures» que l’Algérie ait connues, avec la situation des périodes qui ont suivi jusqu’en 1993, qui fut marquée par un déclin spectaculaire du prix du pétrole, un service de la dette insupportable pour l’Algérie et le déclenchement de la violence islamiste. Cette comparaison est bien entendu favorable. Elle l’est parce que la période Boumediene a été l’une des plus cohérentes de l’Algérie indépendante. Le pouvoir était fort et Boumediene avait réussi à imposer une direction claire, même si discutable. La comparaison est aussi favorable parce que la période des violences a complètement déboussolé les dirigeants, accentué la corruption et détaché la population des politiciens. La comparaison que B. Abdesslam fait ne compare cependant pas les choix économiques de la période Abdesslam avec leurs alternatives. Elle ne compare pas le socialisme-étatisme avec le fonctionnement du marché, parce que le marché n’a jamais vraiment fonctionné sans intervention intempestive, B. Abdesslam lui-même, en revenant comme Premier ministre, en 1992- 1993, est intervenu régulièrement pour empêcher le marché de fonctionner. Les descriptions de B. Abdesslam ne comparent pas non plus l’étatisme, dont il a été le champion, avec la décentralisation et le libre marché, parce qu’à aucun moment l’Algérie n’a été décentralisée. En fait, il compare une situation un peu plus cohérente, du socialisme-étatisme autoritaire, avec une situation incohérente, que je ne suis même pas capable de qualifier, où les différents présidents et Premiers ministres allaient à contresens l’un de l’autre, se contredisaient en permanence. Même lorsqu’ils faisaient des choses intéressantes, celles-ci étaient remises en cause l’instant d’après. La situation qu’Abdesslam rejette, c’est bien entendu celle que rejettent tous les Algériens de bon sens. C’est la situation du chaos et de la gabegie. C’est cette situation qui a préparé le lit de la violence islamiste. Ce que Abdesslam ne dit pas, c’est que la période du socialisme-étatisme a aussi été une période de grande inefficacité, cachée par les prix du pétrole. Cette inefficacité a généré la corruption et la gabegie qui ont suivi. Moi ou d’autres pourront, je l’espère, le montrer dans d’autres articles. B. Abdesslam, dans son livre, défend sa démarche contre les évaluations qu’en a faites «le pouvoir de l’ombre» qu’il assimile à l’armée. Il a en particulier choisi de confronter le général Touati, que je connais à peine mais qui est présenté comme «le penseur du pouvoir obscur qui se superpose aux lois et règlements». La théorie du général Touati n’est cependant jamais présentée et je ne sais pas si elle existe. Elle semble avoir été simplement exprimée comme le rejet de la démarche de la période Boumediene. Dans ce livre, B. Abdesslam apparaît comme le vainqueur de l’argument contre Touati. Patriote respectable et respecté, Abdesslam confond cependant le lecteur en suggérant que le socialisme-étatisme est meilleur que le marché libre. Il mélange le langage économique avec l’appel aux sentiments patriotiques. La violence de son verbe est telle qu’il considère toute alternative comme une trahison envers le serment des martyrs. B. Abdesslam est un patriote mais il se trompe. Le serment que les martyrs ont fait était celui de libérer l’Algérie et redonner la liberté aux Algériens de penser et de conduire leur destin. Au moment où le serment a été fait, tous les Algériens ou presque étaient pauvres. Ils étaient écrasés par le colonialisme. Les libérer, c’était leur donner la chance de s’exprimer et de montrer leur valeur. Les martyrs ne seraient sûrement pas d’accord avec le centralisme étatique qui a empêché l’Algérie de s’adapter. Aujourd’hui que nous avons retrouvé la liberté comme pays, il nous faut trouver le chemin de la connaissance et de la raison pour donner la liberté au citoyen. Seule une meilleure utilisation de la connaissance et de la raison nous permettront de sortir de l’ornière et d’être alors fidèles au serment des martyrs. J’ai suggéré tout au long de ce texte que la connaissance est maintenant claire sur ce qui doit être fait en Algérie. La connaissance qui nous a toujours éludés est celle du fonctionnement organisationnel. Au plan économique, les grands dirigeants de l’Algérie et leurs conseillers se sont régulièrement battus pour défendre une option ou une autre. Ils se sont régulièrement accusés de trahison, alors que le problème était ailleurs. Le problème n’est pas dans le choix de politiques économiques. Il est dans leur mise en application. Toutes les théories que j’ai évoquées suggèrent que c’est la mise en application qui fait la différence. Si les Algériens manquent de réalisme, ils continueront à se battre sur des objets secondaires en laissant de côté ce qui est essentiel, la construction de mécanismes qui permettent aux idées de se réaliser. Le plus important de ces mécanismes est le marché. Le deuxième plus important est l’existence de lois claires pour réguler le marché et pour protéger la société et le citoyen des abus inévitables que génère la liberté des acteurs. Le troisième plus important est de créer un appareil étatique qui respecte le citoyen et l’aide à se prendre en charge et à créer de la richesse. Le quatrième plus important est la lutte contre les maladies sociales qui, comme la corruption, sont capables de détruire la capacité d’une société à se construire. Le cinquième plus important est la protection de la paix sociale. Le sixième plus important est de travailler à maintenir l’équilibre entre les différentes composantes sociales, régionales et économiques du pays. Ceci s’obtient notamment en se mettant du côté du plus faible ou du plus défavorisé pour l’aider à se rattraper. Le septième plus important est de constamment travailler à faire gagner le bon sens et la raison sur la passion et l’émotion. La connaissance est maintenant disponible et doit être utilisée pour faire tout cela. Pourtant, au lieu de cela, la théorie de B. Abdesslam revient à l’ordre du jour. Un pouvoir désemparé, qui a du mal à comprendre la crise que le monde vient de subir lui redonne plus d’importance et il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre ceux qui le conseillent suggérer que le socialisme et l’étatisme ont été positifs. Ils reviennent donc à la théorie de B. Abdesslam. Pour ma part, je crois que s’ils le faisaient ce serait l’une des erreurs les plus graves. Ce serait vraiment refaire la même erreur deux fois. Dieu nous en préserve ! J’argumente que notre chemin sera meilleur par une liberté plus grande des citoyens et par une participation plus grande de ceux-ci aux décisions économiques. Le chemin vers cette participation n’est pas celui des forums politiques, mais celui du marché. Chaque Algérien doit être encouragé à exprimer son choix politique en s’enrichissant et en enrichissant sa région, tout en respectant la loi. La loi doit valoriser la morale, la solidarité, le bon fonctionnement du marché et veiller à protéger les plus vulnérables d’entre nous. Nous n’avons besoin du gouvernement que pour faire de bonnes lois. Pour tout le reste, il vaut mieux qu’il ne se mette pas sur le chemin des milliers d’entrepreneurs qui vont faire l’Algérie de demain. En s’enlevant du chemin, il deviendra plus fort, parce qu’il ne monopolisera pas les moyens d’enrichissement mais ouvrira le chemin aux actions entrepreneuriales légitimes. Tous ces entrepreneurs travailleront alors à le consolider puisqu’il leur permettra de s’exprimer. J’ai étudié récemment les contributions des quelques entrepreneurs qui sont arrivés à survivre malgré les freins et les herses bureaucratiques que l’État a mis sur leurs chemins. J’ai été impressionné par leur créativité. J’ai été impressionné par leur patriotisme. J’ai été impressionné par l’importance de la contribution qu’ils apportent au budget de l’État. A titre d’exemples, les dix entrepreneurs que j’ai étudiés ont créé des dizaines de milliers d’emplois, ils payent presque 60% de toutes les richesses qu’ils créent en impôts et taxes et réinvestissent l’essentiel, du reste. Ils arrivent à faire ce que l’État luimême, par le biais de ses grandes entreprises publiques, n’est pas capable de faire. Si l’État décidait d’aider ces entrepreneurs, en leur facilitant la tâche et en veillant à ce que les lois de protection du citoyen et des communautés soient claires, il multiplierait leurs contributions à des niveaux inimaginables. Je suis prêt à parier que l’Algérie deviendrait alors l’équivalent de la Californie et serait un partenaire de l’Europe aussi courtisé que l’est la Chine actuellement.
Conclusion : soyons modestes pour construire un grand pays

Ce texte a commencé avec l’idée que les Algériens, comme nation, ont été surtout stimulés au plan économique par un grand idéal de justice sociale. La liberté, autour de laquelle la nation a été construite, a été perçue dès le départ comme le moyen le plus sûr pour que la justice soit rendue à un peuple spolié et maintenu dans un état de dénuement considérable. Cette justice était l’égalité des droits et l’égalité des chances pour ceux qui essaient de s’en sortir. C’était cela, dans l’esprit des martyrs, la justice sociale. La grande question qui s’est alors posée aux dirigeants de l’Algérie indépendante a été celle du comment : comment réaliser la justice sociale ? Dans ce papier, nous avons suggéré que la réponse à cette question n’est pas politique. Au plan politique, elle a été résolue en affirmant que la justice sociale est un fondement de la nation. C’est une question de gestion de l’économie nationale et, par beaucoup d’aspects, c’est une question de nature scientifique, qui demande d’aller vers la connaissance pour trouver une réponse satisfaisante. La connaissance montre que les réalisations économiques posent un problème majeur de coordination des activités complexes de la société. Cette coordination a été tentée de manière centralisée, comme dans les pays socialistes, ou de manière décentralisée, dans tous les pays développés ou en émergence rapide. La méthode de coordination décentralisée est ce qu’on appelle l’économie de marché. Le résultat parle de lui-même. La coordination par le marché part de l’idée que les êtres humains sont imparfaits. Ils sont soumis à leurs désirs et à leurs besoins. Ils peuvent occasionnellement être à l’image de Dieu et s’élever moralement, mais cela ne dure pas longtemps. Ils retombent dans leur état imparfait, dès que l’adversité apparaît. Pour tirer le meilleur parti de cette imperfection de la nature humaine, il vaut mieux l’exploiter pour construire, plutôt que pour détruire. Le marché crée les conditions de la construction. En encourageant chacun à s’enrichir dans le cadre des règles du jeu du marché, on fait des travers naturels des personnes des alliés qui peuvent faire progresser l’ensemble de la société. Pour cela, il faut que les règles du jeu du marché soit claires. Nous avons montré que les règles du jeu, qui paraissent implicites ou inexistantes, sont très bien établies. Elles sont précisées par trois grandes théories, celle des droits de propriété, celle des coûts de transaction et celle de l’agence. Ces trois théories montrent comment des règles claires permettent d’améliorer la société de manière progressive. Dans l’expérience algérienne, il y a eu le socialisme et l’étatisme qui se sont imposés au départ par nécessité. Au lieu de considérer cela comme des situations temporaires, on peut faire l’erreur de croire que ce sont des choix qui peuvent remplacer le marché. Nous avons argumenté que le socialisme-étatisme n’a de chance que dans une organisation ou une société simple, comme l’était l’Algérie au lendemain de l’indépendance. Avec la complexité croissante des activités et des rapports, on ne peut pas gérer l’Algérie avec le socialisme- étatisme. On peut même la détruire avec une telle théorie. Le marché est surtout une philosophie de fonctionnement réaliste. Cette philosophie reconnaît les limites des capacités de coordination humaines. Elle privilégie la décentralisation. La centralisation peut détruire le pays, parce que toutes les énergies créatrices des Algériens seront utilisées pour détruire le système qui les contraint. La décentralisation est la seule garantie d’unité pour le pays. Le problème est que le socialismeétatisme est porté par des dirigeants dont la crédibilité est réelle. En particulier, B. Abdesslam est un patriote intègre qui a apporté des contributions réelles à l’Algérie. Son exemple pourrait nous inciter à faire de la théorie qui l’a animé la théorie de l’Algérie moderne. Ce serait une erreur et ce serait lui faire porter une responsabilité historique majeure. J’espère que les Algériens sauront éviter ce grand écueil.
T. H.

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