Mondial : LA COUPE DU MONDE DE MOHAMED BENCHICOU
Ah, bouya, bouya… Viva l’Algérie…


Comme toujours, nous brûlerons nos rêves et nos héros car dans nos rêves les héros ne perdent jamais et avec nos héros, nos rêves ne s’arrêtent jamais. Oui, nous aurions tant aimé continuer à braver les nations qui dominent le monde et tourner à nos propres vulnérabilités. Mais non, c’est comme ça chez les pauvres…
«One, two, three, viva l’Algérie !»
Ah, bouya, bouya…Viva l’Algérie…
C’est comme ça, chez les pauvres : on fait du bruit pour se persuader qu’on a gagné… Mais on ne gagne jamais rien.
Non, on ne gagne jamais rien… Jamais rien… Mais on chante et on danse quand même.
«One, two, three, viva l’Algérie !»
Alors levons un verre à vous tous, jeunes gens qui avez fait cohue tous ces soirs, jeunes gens qui avez tant tourné, tourné, tourné dans vos voitures endiablées, «One, two, three, viva l’Algérie !», qui avez tant tourné, tourné sans savoir où aller, tourné, tourné, et comment savoir où aller quand on ne sait pas d’où l’on vient, et qui tournez toujours tournez, «One, two, three, viva l’Algérie !», tournez, tournez, comme tourne la nuit dans la cité, ce joint inépuisable ou ce verre de mauvais vin qui vous fait hurler, rire et pleurer, couteau à la main, qui vous fait hurler, chanter et s’épancher, oui, tournez, tournez, «One, two, three, viva l’Algérie !», tournez, tournez comme tourne le joint et comme se met à tournoyer autour de vous le monde ingrat qui est le vôtre et le monde rose qui tarde à être le vôtre, tournoyer…, «One, two, three, viva l’Algérie !» Ah, bouya, bouya…Viva l’Algérie… tournoyer, au rythme de la ronde des paumés, celle du joint et du verre de vin qui pirouettent entre vos lèvres…, tournoyer, tournoyer, comme je vous vois tournoyer dans les cages d’escalier, jusqu’à se sentir bien, jusqu’à ce que cette voix sourde vint mettre fin à la volupté :
«But de Donovan !»
Tu ne seras pas champion, mon fils !
Il n’y aura pas de défilé, cache le drapeau et viens fumer un joint, un rêve est mort, «One, two, three, viva l’Algérie» Ah, bouya, bouya…Viva l’Algérie… personne ne raconte rien à nos enfants égarés, ceux-là qui n’ont jamais su de quels péchés ils étaient coupables et qui épuiseront leurs existences à vouloir rejoindre les récifs d’en face, à périr en mer, solennels et imposants, dans une noble naïveté, à l’âge encore vert où l’on croit ne connaître aucune raison de vivre et tous les prétextes pour mourir, chair innocente de nos guerres douteuses, venus au monde après ce qui sera appelé plus tard, l’indépendance, «One, two, three, viva l’Algérie !»… à la fin d’une guerre magnifiée qui eut lieu dans l’exubérance et la duplicité, dans l’enthousiasme et les fourberies, l’indépendance, mon fils, où nous n’avons pas cessé d’espérer pour nos enfants ce que nos pères avaient espéré pour nous, ce que le temps nous refusait alors, ce qu’il nous refuse toujours, aujourd’hui qu’il n’y a plus personne pour pousser le dernier cri, le cri exaucé, «Tahia El-Djazaïr !», plus personne, seulement «One, two, three, viva l’Algérie !» Ah, bouya, bouya…Viva l’Algérie… tu ne seras pas champion, mon fils, il n’y aura pas de défilé, cache le drapeau et viens fumer un joint, le cortège est annulé, tu ne seras pas champion, mon fils, pas avant que tu ne saches que les hommes ont le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur, la peur ou l’oubli, ou l’ignorance… Ou le mépris de soi. Mais sache avant de t’en aller que jusqu’à ce match du Loftus Versfeld Stadium de Pretoria, où Mbolhi tint tête à la plus grande nation du monde, jusqu’à ce match, nous n’avions pas de visage, pour la patrie de Donovan… Dès qu’ils entendaient le mot «Algeria», ils faisaient leurs yeux de merlan frit, «Algeria ? Vous voulez dire Nigeria ? (prononcer Naïgeria)». Eh oui, sache avant de t’en aller que jusqu’à ce match du Loftus Versfeld Stadium de Pretoria, où Djebbour tira sur la barre transversale, nous étions une rade inconnue pour les gens d’Amérique, à tout le moins une contrée mi-sauvage mi-exotique située entre jungle et désert, «sorry, j’ai oublié le nom du désert…», une espèce de territoire farouche où l’on ne va jamais en vacances et réputé pour cette sale habitude qu’y ont les autochtones de vouloir s’entretuer ; bref, une province lointaine perdue entre la mer et le désert, «sorry, j’ai oublié le nom de la mer…», peuplée d’êtres insociables, «noirs, n’est-il pas ?», une patrie étrange dont ne parle jamais CNN ou CBS News, sauf pour la classer, sans surprise, dans un panier lépreux, avec le Mali, la Somalie, le Yémen, la Mauritanie, l’Iran, le Soudan, la Syrie, l’Afghanistan, le Pakistan, une liste des 14 Etats dévoyés, accusés par Washington de «soutenir le terrorisme» et dont les ressortissants, relégués au rang de pestiférés, seront soumis à des contrôles dégradants. «Déshabillez-vous !»
Ah, bouya, bouya…Viva l’Algérie… Oui, une rade inconnue pour les gens d’Amérique, à tout le moins une contrée mi-sauvage mi-exotique située entre jungle, mer et désert, «sorry, j’ai oublié le nom de la mer…» Les plus érudits savaient que ce fut de cette mer, pourtant, la mer Méditerranée, sur ces rades inconnues, les côtes de Staouéli et d’Oran, que les Américains débarquèrent en Algérie, en novembre 1942, pour prêter main-forte aux Alliés en guerre contre Hitler. Alger s’était alors laissée conquérir par le général américain Ryder qui força les troupes vichystes à signer l'armistice. Soixante-dix ans avant ce match du Loftus Versfeld Stadium de Pretoria où Djebbour faillit empêcher l’Amérique d’aller en 1/8es de finale. Il résonne, aujourd’hui encore, dans Oran les détonations assourdissantes d’une bataille navale inattendue entre les troupes américaines du général Fredendall et les sous-marins de Vichy. Mais qui a gardé le souvenir de tout ça ? Un général regagnant la plage des Andalouses à la nage. C’était Theodore Roosevelt ! Roosevelt à Oran, en route pour la gloire et le débarquement en Normandie. Il pestait contre sa jeep qui avait coulé à la suite d'une mauvaise appréciation de la profondeur de l’eau par les barges de débarquement. C’était soixante-dix ans avant ce match du Loftus Versfeld Stadium de Pretoria. L’époque, pas si lointaine, où mourir pour Oran, une nuit de novembre1942, c’était mourir pour le monde. Oran aussi violente dans l’amour que dans la haine, Oran qui sanglotait, trois nuits, trois jours, cité rouge de honte et de ce sang qui dégoulinait de Santa-Cruz et des fortins d’Arzew ; Oran, rigoles pourpres des Andalouses, des cadavres souriants du Murdjadjo et des larmes de Saint-Cloud, les canons et le dernier râle, le cri de Sidi Lahouari, Oran de ce novembre 1942, entre Vichy et le galal, trois jours, trois nuits, trois mille morts, Oran quand il n’y avait plus assez de balles dans nos fusils, plus assez de pain sur la table, Oran quand il n’y avait plus assez de fables dans nos têtes, Oran du temps où nous étions jeunes et beaux … Mais non, ils n’ont rien gardé de tout cela, les Américains, et il a fallu attendre soixante-dix ans, un match au Loftus Versfeld Stadium de Pretoria, sous les yeux de Bill Clinton, sur la route qui mène à Soweto et aux ghettos de l’honneur, quand Steve Biko jurait qu’il n’y aura plus d’enfant qui regretterait d’être né noir, sur la route qui mène à Soweto, un match où nous sommes montés à l’assaut d’une nation qui domine le monde, il a fallu attendre soixante-dix ans pour qu’on soit, aux yeux des Américains, autre chose qu’une rade inconnue, à tout le moins une contrée mi-sauvage mi-exotique située entre jungle et désert, «Algeria ? Vous voulez dire Nigeria ? (prononcer Naïgeria)». Non, Naïgeria a joué et perdu contre la Corée du Sud. Algeria c’est plus au nord, c’est pétrole et corruption aussi, mais c’est plus au nord… Mais tout cela, c’était avant ce match du Loftus Versfeld Stadium de Pretoria. Quand nous étions encore une rade inconnue pour les gens d’Amérique. Loftus Versfeld Stadium de Pretoria, face à la nation qui domine le monde, sur la route qui mène à Soweto et aux ghettos de l’honneur, quand Steve Biko disait que «l’arme la plus puissante entre les mains de l’oppresseur est l’esprit de l’opprimé», nous avons oublié Steve Biko, nous avons oublié Ben M’hidi, nous avons oublié Qassamen, «Par les foudres qui anéantissent, par les flots de sang pur et sans tache, par les drapeaux flottants qui flottent sur les hauts djebels orgueilleux et fiers…», nous avons oublié Qassamen, mais eux, ont-ils oublié The Star-Spangled Banner ?
Loftus Versfeld Stadium de Pretoria, sur la route qui mène à Soweto et aux ghettos de l’honneur, sur la route tachée du sang des rêves anciens, deux hymnes à la vie, celui que nous avons oublié, Qassamen, puisqu’il ne nous reste plus que le football. «Nous jurons nous être révoltés pour vivre ou pour mourir, et nous avons juré de mourir pour que vive l´Algérie ! Témoignez ! Témoignez ! Témoignez !»
Loftus Versfeld Stadium de Pretoria…Tu ne seras pas champion, mon fils, pas avant que tu ne saches que les hommes ont le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur, la peur ou l’oubli, ou l’ignorance…
Témoignez ! Témoignez ! Témoignez !»
M. B.

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