Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Gens du Livre et gens de l'éléphant


Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com

Au début du Ramadan, le roi Abdallah d'Arabie saoudite a pris la décision d'interdire au tout-venant d'éditer des fatwas, afin de mettre fin à l'anarchie prévalant dans ce domaine.
Après avoir répandu durant plusieurs décennies la pandémie de la fatwa, le souverain wahhabite s'est ravisé, devant les retours de boomerang inattendus et le danger que courait la monarchie, mère de toutes les fatwas. La critique, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du royaume, s'adressait surtout aux chaînes religieuses, généralement financées par des Saoudiens. Celles-ci ont fini par mettre en place un véritable «marché» ou «bazar» de la fatwa, où chacun pouvait voir midi à sa porte. Devant les multiples excès des prêcheurs, multimillionnaires pour certains, il a donc été décidé de ramener la fatwa au bercail, en l'occurrence l'institution royale désignée à cet effet. Les médias arabes ont alors fait chorus, et ont unanimement salué cette initiative royale qui rétablissait le contrôle de la maison- mère sur ses multiples et indisciplinées succursales. Rassérénés et rassurés sur leur avenir, les théologiens de la cour ont défendu le décret royal, qui ne vise pas selon eux à imposer un monopole de la fatwa. Ceci impliquant cela, ils ont rejeté la probabilité d'un «marché noir» de la fatwa. Or, et comme un défi hautain au décret royal, un théologien n'appartenant pas au haut conseil de la fatwa y est allé la semaine dernière de son édit personnel. Le cheikh Youssef Al-Ahmad a sorti une flèche de son carquois magique et l'a décochée en direction des supermarchés «Panda», l'équivalent saoudien de notre «Family Shop». La fréquentation et le recours aux services de cette chaîne relèvent désormais du «haram», pour le fait qu'ils emploient des femmes comme caissières. Youssef Al-Ahmed a avancé comme argument à sa fatwa le fait que l'emploi des femmes à ce poste était susceptible de les éloigner de leur identité islamique. Selon lui, l'emploi des femmes comme caissières faisait partie d'un plan visant à dévoiler la femme saoudienne et à la ramener dans le giron de l'Occident. C'est en partie la même argumentation qu'il avait reprise, il y a une quinzaine de jours, lors du décès de l'écrivain et ancien ministre saoudien, Ghazi Kosseïbi. Le cheikh avait mis en doute la «sincérité religieuse » des œuvres poétiques mystiques du défunt. Il l'avait aussi accusé de travailler, dans sa production littéraire(1), à l'occidentalisation de la femme en Arabie saoudite. Il y a trois mois, le même cheikh avait, en compagnie d'un groupe de «coreligionnaires», investi le siège du ministère de l'Éducation nationale pour protester contre un vague projet de mixité dans certaines écoles. Toutefois, c'est sur un autre champ de bataille que Youssef Al-Ahmad a acquis la célébrité, toujours au nom de la lutte contre la mixité. Ayant constaté qu'il y avait une singulière promiscuité sur les lieux saints mêmes de l'Islam, il avait osé préconiser, en mars dernier, la destruction de la mosquée Al-Haram. Le sanctuaire devait être entièrement reconstruit, selon lui, avec des normes visant à empêcher toute mixité entre les hommes et les femmes lors des prières rituelles. La fatwa avait soulevé un tollé général, aussi bien à l'intérieur du royaume que dans le monde arabe et musulman. Devant les réactions d'hostilité, le théologien avait fait légèrement machine arrière. Il avait précisé qu'il ne préconisait pas la destruction totale, mais le réaménagement architectural de la mosquée, pour respecter le principe de non-mixité. A la suite de cette initiative très controversée, la chaîne islamiste Al-Bidya, d'où il avait lancé sa fatwa, avait mis fin au contrat de Youssef Al-Ahmed. Ce qui ne l'avait pas empêché de trouver d'autres lucarnes pour y lancer ses brûlots. Mais c'est incontestablement sa proposition de détruire le Masdjid Al Haram qui en a fait une célébrité et lui a valu d'être surnommé l'Abraha(2) de ce siècle. Comme les imitateurs ne sont jamais loin, le nom d'Abraha et de son armée d'éléphants a été aussi évoqué ces derniers jours, à propos d'une mosquée et d'un petit village de Kabylie. On sait que des citoyens opposés à l'édification d'une mosquée salafiste avaient utilisé des engins pour en détruire les fondations. Le parti du Hamas, qui devait avoir quelques sympathisants dans la place, a réagi en comparant les destructeurs d'Aghribs aux «Gens de l'éléphant», comme le Coran décrit Abraha et ses animaux. Ce qui est une surestimation hâtive au vu de la proportion et des forces en présence. Le plus ennuyeux, dans le cas de ce village, c'est la tenace et pesante rivalité entre le FFS et le RCD, soudain campés dans ce coin perdu comme les protagonistes d'une guerre entre oiseaux «ababil», et éléphants éthiopiens. On appréciera donc, d'autant mieux, la réponse prêtée à Nordine Aït-Hamouda, député du RCD, en réplique aux commentaires désobligeants du Hamas, made in Algeria. Décidément très inspiré ces temps-ci, le fils d'Amirouche a invité le leader du Hamas à balayer devant sa porte. Il a, opportunément, rappelé à M. Aboudjerra Soltani qu'il s'était tenu coi lorsque les autorités avaient détruit la mosquée, dans laquelle il priait, pour libérer le terrain à un investisseur étranger. Ce qui navre aussi dans cette affaire, c'est que tous les journaux qui crient au feu dès qu'ils voient un briseur de jeûne ou un évangéliste, gardent un pieux silence sur les tentatives fondamentalistes de contrôler l'espace social. Sans doute, est-ce l'effet du Ramadan qui incite la plupart de nos confrères à se ranger sous la bannière du religieusement correct ? Cependant, cette unanimité de façade, contre ceux qui ne jeûnent pas et contre les envahisseurs chrétiens ne résiste pas face à la rivalité ouverte entre certains titres. Ainsi, lorsque le quotidien Al-Nahar dénonce, photo à l'appui, les distractions «illicites» de nos jeunes footballeurs, son alter ego Echourouk fait le contraire. Il s'emploie à montrer de quelle manière les joueurs de l'équipe nationale préparent leur match en plongeant dans la méditation et le recueillement. C'est à croire qu'il ne s'agit pas de la même équipe, ni des mêmes joueurs. Le second nous apprend même que la JSK se doperait aux Saintes Écritures entre deux galops d'entraînement. Si on continue comme ça et si nos joueurs ont vraiment renoncé aux plaisirs d'ici-bas, il faudra bientôt ajouter de nouveaux critères pour les joueurs sélectionnés, comme la participation obligatoire à la compétition des «Chevaliers du Coran». En attendant, essayons simplement de battre la Tanzanie, en espérant que Saâdane aura fait de son mieux pour amadouer la divine providence.
A. H.
1) Ghazi Kosseïbi a réussi, de son vivant, l'exploit d'être membre du gouvernement tout en étant l'auteur de livres interdits par ce même gouvernement en Arabie saoudite.
C'est sans doute pour cela que Riyadh n'a pas défendu avec beaucoup d'énergie sa candidature à l'Unesco, ouvrant ainsi la voie à la piteuse équipée de l'Égyptien Farouk Hosni.
2) Souverain éthiopien qui avait tenté de détruire la Kaâba, avec sa cohorte d'éléphants, l'année de la naissance du Prophète. Il en avait été empêché par une armée d'oiseaux mythiques (Ababil) qui avait anéanti les agresseurs.

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