Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Les vrais de vrai… moudjahidine !


Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
J'ai rencontré Dda Ramdane, alias l’Ombre, à cause de son agilité à se mouvoir, dans le même café que la dernière fois. C'était il y a six ans. Ou sept ou huit. Je ne sais plus. Les années passent, normal, elles n'ont que ça à faire ! En tout cas, ça fait un bail. L’établissement s’appelle toujours Le Météore mais il a pris un coup de vieux… Est-il bien le seul ?
Dda Ramdane aussi. Est-ce pour cela qu'il m'a paru bizarre. Une humeur maniaco-dépressive, je crois que c'est comme ça qu'on appelle ces variations subites. Un peu jovial, un peu abattu, et l'un et l'autre en somme. Je lui demande la raison de cette instabilité de l'humeur. Il me fait signe de parler d'autre chose. J'insiste car je le connais Dda Ramdane, il faut l'énerver un peu pour que l'objet de ses préoccupations surgisse. Je reviens à la charge et il finit par lâcher le morceau :
- Oui, c'est à cause du 5 Juillet ! Ça te va comme ça ? J'ai l'impression qu'il est un peu comme ces gens qui fêtent leur anniversaire dans la déprime. Ce jour-là, ce n’est rien d’autre que l’avancée subliminale de la fin.
- Comment ça ? Cherche-je à comprendre.
- Comment, comment ça ? L’Ombre est un spécialiste reconnu dans l'art de désarçonner son interlocuteur par la mise en facteur de la question de ce dernier.
- Je veux dire qu'est-ce que le 5 Juillet a à voir avec ça ?
- Eh bien, c'est l'anniversaire de l'indépendance.
- Et alors ? Ça devrait rendre joyeux un gars comme toi qui a passé sa jeunesse à combattre pour elle.
Dda Ramdane faisait partie des commandos de choc de la Fédération de France du FLN. C’est une histoire qu’il n’aime pas trop évoquer. Je n’ai jamais compris pourquoi. Il préfère laisser se raconter des sornettes plutôt que d’intervenir pour rétablir des faits qu'il est le seul à connaître. Autant dire qu'il combattait dans la gueule du loup. D'ailleurs, le canidé l'avait enserré entre ses crocs. Dda Ramdane a été pris. Il est passé à côté de la guillotine. L'indépendance est arrivée à temps pour suspendre le couperet. Mais comme la plupart des combattants, ce qui a été fait de l’indépendance lui a causé bien du chagrin. Il ne s’y est jamais vraiment fait. Après juillet 1962, comme beaucoup d’immigrés, il est rentré au pays enfin reconquis. Il ne tardera pas à en déguerpir, et cette fois, empli de l’amertume du paradoxe : bouter le colonialisme au prix de sacrifices aussi immenses, pour finir par revenir bosser en France ! Mais cela valait mieux pour son moral que le spectacle affligeant des luttes intestines pour le pouvoir, bagarres d’autant plus impudiques que le peuple algérien sortait à peine de ce traumatisme sans nom qu’est la guerre. L’Ombre, qui n’avait rien à voir avec ces affrontements pour le Koursi, avoue toutefois avoir ressenti de la honte pour sa génération. Quand on lui fait observer que, personnellement, il n’a rien à se reprocher, il rétorque que les jeunes, et c’est bien leur droit, ne font pas la distinction. C’est toute une génération qu’ils tiennent pour responsable du naufrage. Et cette génération, il en fait partie.
- Mais ça, c’est un vieux débat, lui fais-je remarquer. Jamais en rade d’une polémique, Dda Ramdane recouvre illico le punch de sa jeunesse :
- Un vieux débat, ça ne peut pas revenir. C’est toujours le même débat.
C’est dans l’esprit de mes échanges avec l’Ombre que de ne pas mettre de gants. Il encourage ce qu’il appelle lui-même le rentre-de-dans. Il reconnaît que ça fait partie de sa formation de militant. Autrefois, de son temps, il fallait faire montre de poigne pour se faire entendre. Ce qu’on appelle péjorativement les «intellos», sous-entendu ceux qui causent sans prendre un seul risque, ceux qui voudraient non pas théoriser mais au moins raisonner, ceux-là n’avaient aucune chance de se faire entendre. Ils n’en ont pas davantage dans l’Algérie indépendante, à moins de répéter après le répétiteur.
- On n’était pas du genre à venir écouter des types parler quand nous, nous ne savions pas si on allait rentrer vivants dans nos planques. Autant dire qu’on disait d’abréger, si tu vois ce que je veux dire…
J'ai commis l'hérésie de faire observer à Dda Ramdane que sa génération est créditrice de l'indépendance avant d'être débitrice de son naufrage. Et puis, c'est quoi un naufrage ? Sophiste, l’Ombre répond :
- Eh bien, le naufrage c'est ça !
Je me suis retrouvé dans la situation étrange du pessimiste tentant d'insuffler de l'optimisme à un vieux militant censé en avoir à revendre. Le plus terrible, c'est que Dda Ramdane est habité par ce gâchis au point de ne plus parler que de ça depuis de très longues années, quel que soit son interlocuteur. Il ne cache pas que si le 1er Novembre était à refaire, il en serait. Mais il se garderait bien de laisser la place aux vampires qui se sont nourris du sang des vrais martyrs. C'est peut-être, au fond, en repensant à tous ses camarades qui ont laissé leur vie ou donné une grande partie de celle-ci pour ce pays, que Dda Ramdane formule des regrets de voir le fleuve détourné. Je ne sais plus comment cette discussion impromptue, et somme toute anodine, avec l’Ombre s'est terminée. Sans doute comme d'habitude, en points de suspension… Il a dû pousser sa petite colère bien compréhensible. Ce sont des gens comme lui qui ont apporté une réponse à cette exhortation de Kennedy : «Ne vous demandez pas ce que votre pays doit vous donner, mais ce que vous, vous devez lui donner.» C'est pour tous les Dda Ramdane, morts ou vivants, qu'il faut avoir une pensée émue et reconnaissante ce 5 Juillet. Ils peuvent être fiers de ce qu'ils ont fait.
A. M.

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