Actualités : Enquête
DISSENSSIONS, REDRESSEMENT
Que cache la crise des partis politiques ?


Enquête réalisée par Brahim Taouchichet
On imagine quelle tête a fait Soufiane Djilali, président de Jil Jadid, en apprenant l’agrément octroyé à un nouveau parti «Jil Jadid horr» !! Du reste, il n’est pas le premier à connaître à ses dépens le machiavélisme d’une administration qui pratique à souhait la formule «diviser pour mieux régner». Rappelons feu le PSD (Parti social démocrate) né juste après les événements d’octobre 1988. Une crise préfabriquée entre le président Adjerid (aujourd’hui décédé) et le bureau exécutif qui emporta le premier parti du pluralisme politique après une confrontation mortelle entre PSD I et PSD II.
Depuis, la méthode n’a pas changé faisant ses preuves près d’un quart de siècle (déjà) après l’instauration du multipartisme. Crise et dissensions n’épargnent aucun parti, ancien ou nouveau. Après avoir, pendant longtemps, mis toutes les demandes d’agrément sous le boisseau, le ministère de l’Intérieur finit par en délivrer au compte-gouttes puis ouvrir carrément les vannes à qui mieux-mieux. Nous nous acheminons vers la centaine de partis, une façon comme une autre de noyer le poisson, comme dira le professeur Zoubir Arous (voir l’entretien). La mouvance qui se faisait fort de son unité de façade a volé en éclats. A ce titre «Taj» représente la dernière manifestation de ces soubresauts. A ces facteurs exogènes se greffent les causes de conflits internes où les intérêts personnels sur fond de rivalité et d’appartenance clanique prennent parfois la forme de manifestation violente. Les coups de force légendaires du plus vieux parti, en l’occurrence le FLN, sont légion et semblent désormais faire partie des mœurs de cette formation politique divisée en trois tendances : le mouvement de redressement et de l’authenticité d’où émergent le trublion Mohamed Seghir Kara, la Coordination nationale des membres du comité central et enfin la tendance du sénateur Abderezak Bouhara. Tous veulent la tête de l’actuel secrétaire général Belkhadem qui résiste étrangement encore à toutes les attaques. Son «bébé moustachu », nous dit le politologue Rachid Grim, fait face à une dissidence ouverte de l’ancienne secrétaire générale de l’UNFA (Union générale des femmes algériennes) qui entend ainsi se venger du président du RND qui ne l’a pas mise sur la liste des éligibles à l’Assemblée nationale du 10 mai dernier. Point n’est besoin de citer tous les cas de «mouvements de redressements» désormais de mode quand on ne peut que se désoler de l’extrême pourrissement dans lequel est mis le FNA de Moussa Touati. En tout cas, toute la constellation de partis politiques actuels ou à venir fait les frais d’un système déterminé à leur laisser juste des miettes d’une rente pétrolière qui les fait tous fantasmer. On comprend, au vu des avantages escomptés, les luttes féroces menées à l’intérieur de ces formations politiques. A l’évidence, le pouvoir mène bien son jeu et maîtrise à merveille «son multipartisme » grâce à une architecture savamment mise en place. Aux partis de faire de la figuration et intégrer ainsi le jeu d’un système qui n'entend pas se laisser doubler surtout pas par des partis qui mangent dans sa main. Mais à s’entourer de coquilles vides et faire croire à un vrai multipartisme, les décideurs ne font-ils pas courir à sa perte un système qu’ils entendent sauvegarder à n’importe quel prix ? Afin d’avoir un avis averti sur la crise qui secoue les partis politiques, qu’ils soient de l’Alliance présidentielle, de la mouvance islamiste ou les autres, nous avons sollicité des personnalités de renom qui ont eu à frayer et à faire les frais de la fréquentation du système.

Dr AHMED BENBITOUR, ANCIEN CHEF DU GOUVERNEMENT
«La raison fondamentale de l’existence d’un parti est absente»
La force d’un parti politique vient de sa capacité à mobiliser des militants qui lui permettent de gagner des élections.
Le votant s’adresse à l’urne pour choisir un représentant dans le pouvoir législatif pour que s’il est dans la majorité, il formera un nouvel exécutif ; s’il est dans la minorité, il formera une capacité de contrôle pour surveiller le travail du gouvernement. En ce qui concerne l’implication dans le pouvoir exécutif, la raison d’être d’un parti politique est de réaliser une majorité dans le Parlement, ce qui lui permet de former le gouvernement. Il se trouve que, contrairement aux constitutions dans les autres pays et dans les pays voisins notamment, la Constitution algérienne ne fait aucune obligation au chef de l’Etat de choisir le gouvernement dans le Parlement et encore moins dans la majorité. En ce qui concerne le pouvoir législatif, le parti politique doit, par sa présence dans le Parlement, travailler à initier et faire passer des lois. Après trois législatures, aucun projet de lois n’a été initié par le Parlement. Plus grave encore, le Parlement adopte des ordonnances sans débat ! La raison fondamentale de l’existence d’un parti politique est absente. La crise des partis politiques est, par conséquent, inscrite dans la nature du système politique. Lorsque le pouvoir en place ferme la porte aux contre-pouvoirs et cherche à contrôler la communication politique qui circule dans la société, il empêche la rétraction et aveugle les tenants du pouvoir sur la complexité des problèmes. Alors, les institutions s’effondrent sous l’effet combiné du mensonge, de la désinformation, de l’inefficacité et de la corruption. Donc, la première raison de la crise dans les partis politiques vient de la nature du système politique. La deuxième vient du mode de fonctionnement. Les missions d’un parti politique sont au nombre de quatre :
• l’information des citoyens ;
• la représentation, c'est-à-dire le repérage des candidats potentiels aux prochaines élections. C’est donc une mission permanente et non de circonstance à la veille de chaque élection ;
• la sélection et la formation du personnel politique ;
• la définition des stratégies politiques et des programmes à mettre en œuvre à l’arrivée au pouvoir. Il faut, également, un système d’élection clair, qui permette de :
• désigner facilement le représentant ;
• bien connaître les règles du jeu ;
• mesurer immédiatement la portée de son vote ;
• ne pas craindre les combinaisons ;
• connaître la personnalité de l’élu qui s’occupe de la circonscription. Toutes ces conditions sont absentes du système de vote de liste qui a été compliqué par le critère du quota et celui du pourcentage minimum de voix recueillies. Elles le sont dans le système de vote uninominal à deux tours. Ce sont les éléments qui permettent de comprendre les raisons des crises dans les partis politiques.
B. T.

MUSTAPHA BOUHADEF, EX-PREMIER SECRÉTAIRE NATIONAL DU FFS
«Une machine autoritaire, répressive et anti-démocratique»
La crise du FFS, dont les élections législatives ont été le révélateur, n'est pas née le 10 mai 2012 ; elle est le résultat d'une dérive en gestation depuis plus longtemps.
A la lumière de mon expérience personnelle, je pense qu'elle remonte au moins jusqu'à 2004, quand j'étais désigné premier secrétaire national par le président du parti (ndlr : Hocine Aït Ahmed). J'avais proposé, pour la constitution du secrétariat national, la nomination d'un jeune cadre incorruptible très brillant que le président lui-même considérait comme tel, selon des informations recueillies à partir de sources crédibles. Alors que ma proposition était acceptée le soir, le lendemain matin, le président me demande de la rejeter sans aucune explication. Je compris que le «cabinet noir» avait agi durant la nuit pour qu'intervienne ce revirement inattendu !!!! Puis, pour la nomination du secrétariat national, chacune de mes propositions était systématiquement rejetée avec des pressions pour installer certains à des postes sensibles. J'ai décidé alors de démissionner de mon poste moins de trois mois après ma nomination tout en restant membre du parti avant de le quitter définitivement en 2007. Avec le recul, je comprends mieux l'acharnement avec lequel on voulait m'imposer un secrétariat national décidé ailleurs... Il leur fallait préparer les conditions optimales pour le changement de cap du parti. Cela se traduisit par la mise en place d'une machine autoritaire, répressive et anti-démocratique. Ainsi, on décida d'exclure «les militants qui cherchent à comprendre», et on alla jusqu'à tabasser à l'intérieur du siège national un certain 26 décembre 2006 ceux venus de l'intérieur du pays, dont des anciens de 1963, en pleine nuit et sous une pluie battante. Ces militants voulaient protester contre la déviation du parti de ses principes originels ; même les adhésions et le renouvellement des cartes étaient centralisés au niveau le plus élevé du parti. Cette machine a fini par emporter même ceux qui étaient chargés de la faire fonctionner. On est arrivé à un point tel d'autoritarisme que toutes les décisions importantes du parti étaient prises en dehors des structures habilitées à le faire. On comprend dès lors le deal passé avec des clans du pouvoir sur le dos des pauvres militants. On en connaît une partie (les législatives). Attendons la suite ! Quant au multipartisme, il ne se mesure pas au nombre de partis agréés mais au nombre de programmes politiques différents. Par ailleurs, il existe des partis qui ne sont que des prolongements des clans du pouvoir (…).
B. T.

SOUFIANE DJILALI
«Les partis : des organisations tremplins pour accéder à la reconnaissance sociale et à la rente»
Comme tout phénomène de société, et la problématique de la dissidence dans les partis politiques en est un, les causes en sont multiples et agissent en synergie.
L’Etat de droit et la démocratie ne peuvent être construits qu’avec une organisation politique de la société sous forme de courants politiques stables, identifiables et différents les uns des autres. Or, la culture du parti unique, la violence des années 90 et les manipulations incessantes du pouvoir ont empêché toute maturation des partis politiques. La dynamique de la dissidence s’est très tôt ancrée dans une «non culture» partisane et cela pour de nombreuses raisons.
Les raisons directes internes

Elles qui agissent comme éléments déstructurant des organisations politiques. Nous pouvons citer l’absence de règles de droit sinon formelles dans le fonctionnement des partis. En général, le «leade??» ou l’homme fort du parti agit selon ses propres intérêts politiques immédiats et arbitre au sein de sa formation en fonction de son propre positionnement. C’est en réalité la réplique parfaite de l’organisation du pouvoir étatique. Les partis fonctionnent sans règles démocratiques, sans alternances sinon par la violence (symbolique, politique ou même physique) et sans esprit de corps. Les partis sont des organisations tremplins pour accéder à la reconnaissance sociale et souvent à la rente. Il n’y a pas de doctrine sérieuse ni d’engagement politique sur la base de convictions partagées. Pour contrecarrer ces phénomènes, il faut instaurer le «parti de droit», la limitation des mandats des exécutifs (à commencer par le poste du leader du parti) et par une formation politique interne conséquente produisant une «culture de parti». Bien entendu, une doctrine spécifique doit faire office de «ciment». Ces raisons internes dépendent donc de la formation politique elle-même. Il y a également des raisons directes, mais cette fois-ci externes aux partis politiques. C’est essentiellement l’interdiction de création des formations politiques appliquée depuis 1999. La contradiction flagrante entre un multipartisme de connivence et l’interdiction de nouvelles formations ont entraîné l’exaspération des conflits à l’intérieur des formations puisque ne pouvant trouver un exutoire aux divergences politiques dans de nouvelles formations. Durant plus d’une décennie, des cadres politiques ont été mis sous pression : soit ils luttaient à l’intérieur de leur parti aux risques de lui faire perdre toute cohérence, soit ils quittaient la scène politique. Cela a alors fonctionné comme une «cocotte minute» en engendrant division et haine à l’intérieur des partis. Toujours dans ce registre, l’administration manipulée par le pouvoir en place s’est donné toute latitude pour intervenir dans les conflits internes pour les exacerber puis arbitrer en fonction de ses propres choix. C’est l’administration qui décide, «en dernière instance», qui doit diriger telle ou telle formation grâce au sésame du quitus (voir par exemple l’actuel conflit au sein du FNA). Ces facteurs externes dépendent donc du pouvoir.
Les raisons indirectes

Elles relèvent d’un état d’esprit général du pays, d’une forme de sous-culture qui se développe dangereusement. La morale publique est en déliquescence. Les ambitions démesurées sans freins, l’avidité, la recherche d’une source de rente ont pollué l’espace politique. Cette état d’esprit est encouragé par le pouvoir, lui-même pratiquant sans retenu la prédation avec une forme de populisme et de médiocrité extrêmes. Il n’y a donc plus de repères ni de balises. N’importe quel «militant» estime être en situation de devenir leader et d’accéder à la rente. C’est toute une sous-culture qui est devenue hégémonique dans le milieu politique. La conjugaison de ces différents facteurs conduit naturellement à la démultiplication des crises internes aux partis politiques.
B. T.

RACHID GRIM, POLITOLOGUE
Chasseurs de postes contre militants
Les causes de la crise (ou plutôt des crises) qui secoue les partis politiques algériens ont pour dénominateur commun une absence totale de militantisme sincère et une volonté du pouvoir en place d’empêcher toute possibilité de vrai changement.
L’absence de militantisme sincère au sein de la multitude de partis politiques – anciens et nouveaux – est une donnée permanente du système politique algérien depuis l’instauration du multipartisme en 1989. L’objectif principal des «militants» des partis politiques n’est pas de faire aboutir un projet de société, un combat pour une vie meilleure pour l’ensemble de la société, la justice sociale, la lutte contre la corruption et les maux sociaux, etc. Leur objectif, c’est d’abord et avant tout d’occuper un fauteuil : député, sénateur, ministre, président d’APC ou d’APW, etc. Des postes qui leur assurent — ainsi qu’à leurs proches — le partage de la rente. Quelle que soit la tendance du parti – nationaliste, islamiste, démocratique, etc. –, le jugement ci-dessus est avéré : des crises profondes secouent tous les partis, presque sans exception et ont pour causes des mécontentements de personnes qui n’ont pas atteints leurs objectifs personnels parce que les responsables de leurs partis les en ont empêchés ou les en empêchent : certains créent des frondes parce qu’ils n’ont pas été choisis pour être candidats à une élection ; d’autres parce qu’ils n’ont pas été élus à cause d’une mauvaise place dans la liste ou d’une mauvaise stratégie électorale des dirigeants. D’autres encore, parce qu’ils veulent prendre la place des dirigeants actuels pour garantir leur avenir politique, etc.
L’époque des militants pourchassés

Le jugement peut paraître excessif. Il l’est certainement un peu, parce qu’il existe des militants sincères, au moins dans certains partis, connus pour leur combat pour l’instauration d’un régime réellement démocratique. Mais là encore, il est facile de se rendre compte qu’il s’agit d’exceptions très rares et qui plus est ne sont vraiment vérifiables que pour la période où ces partis étaient interdits (FFS, PAGS, MDA, partis de la mouvance trotskiste, etc.) et leurs militants pourchassés et où il fallait une très forte dose de conviction et de courage pour militer. Ce n’est absolument plus le cas. Très peu de temps après l’instauration du multipartisme, les militants sincères ont disparu, remplacés par des chasseurs de postes, sans convictions et sans état d’âme, passant souvent d’un parti à un autre qui leur offre de meilleures opportunités en termes de postes, de carrières et d’enrichissement. Avec de tels militants, il n’y a rien d’étonnant que le champ politique soit en crise et que chacun des «grands» partis traverse en permanence des zones de fortes turbulences. En fait, tout cela est voulu pour permettre la pérennité du système politique en place. Ce système mis au lendemain même de l’indépendance avait été très fortement contesté en octobre 1988. Contestation qui a abouti à la légalisation d’une multitude de partis politiques qui espéraient instaurer l’alternance, mais dont la division était telle qu’elle a permis au système ante de renaître de ses cendres et de se revivifier. Le multipartisme qu’il a concédé n’a rien changé à la réalité du pouvoir qui est resté entre les mains des vrais «décideurs», qui continuent de tout contrôler et manipuler.
Trois grandes tendances
Le champ politique actuel compte trois grandes tendances représentées chacune par plusieurs partis politiques.
-Les nationalistes conservateurs représentés en premier lieu par le FLN, un géant aux pieds d’argile à qui les dernières élections législatives ont donné une majorité à l’APN, tout en exacerbant la crise existentielle qui le traverse. Cette victoire, qui lui a été octroyée par le système, ne lui a même pas permis de prendre la tête du nouveau gouvernement désigné par le président. Ce camp avait été rejoint en 1997 par le RND, le « bébé moustachu» né d’une dissidence au sein du FLN et du besoin du régime de redorer son image ternie par la gabegie du système FLN qui avait régné sans partage pendant trois décennies. Il comprend aussi d’autres petits partis qui surfent sur l’idéologie nationaliste, dont ils ont fait un fonds de commerce. Tous connaissent des crises majeures, nées des suites des dernières législatives qui les ont laminés. Les crises n’ont rien à voir avec les principes fondamentaux défendus par les partis. Elles n’ont pas d’autres explications que la déception de leurs membres de n’avoir pas été élus, de n’avoir pas été choisis comme candidats, de n’avoir pas été mis à une bonne place sur les listes ou tout simplement d’avoir été écartés des postes de décision.
La deuxième tendance : les partis de la mouvance islamiste
Ceux qui faisaient partie de l’Alliance présidentielle et ceux qui étaient dans «l’opposition ». Tous ces partis connaissent une forte crise. La plus grave étant celle du HMS, qui avait cru son heure venue pour devenir majoritaire à l’APN (à la suite du mouvement de fond créé par les printemps arabes) et qui avait claqué la porte à l’Alliance présidentielle pour se mettre dans l’opposition. Une erreur fatale qui lui a fait perdre le peu de crédibilité et d’influence politique qu’il avait auparavant et qui l’a fait imploser. Là encore, ce sont les intérêts personnels des «militants» qui l’ont emporté, au détriment de l’entrisme, la ligne politique inventée et mise en œuvre par le défunt Mahfoudh Nahnah. Les ministres HMS, en compagnie de nombreuses grosses pointures du parti, ne voulaient pas quitter l’Alliance et ont rejoint le parti créé par Amar Ghoul, l’étoile montante de l’islamisme modéré, qui a dynamité son parti d’origine pour préserver son avenir politique personnel et celui de sa tendance politique. Les autres partis de la mouvance, y compris ceux créés au moment des législatives du 10 mai 2012, ont aussi été laminés et connaissent des crises d’intensité plus ou moins forte selon l’importance des espoirs mis dans une victoire aux élections. Soltani, Menasra, Djaballah et les autres auront du mal à se relever de la déroute du 10 mai. La contestation au sein de leurs partis ne fera qu’augmenter, surtout s’ils n’arrivent pas à s’affirmer au moment des élections locales et de wilayas de novembre 2012. - La tendance démocratique, elle aussi, n’est pas sortie indemne des législatives de 2012 et de la politique d’ostracisme développée contre elles par le président Bouteflika. Seule exception à cette règle, le RCD qui avait eu la bonne idée de les boycotter. Le FFS, l’éternel «boycotteur» est sorti exsangue de sa participation au scrutin. Un vent violent de contestation a suivi les piètres résultats obtenus (même s’ils avaient été corrigés à la hausse, ajoutant de l’eau au moulin des contestataires, qui affirmaient qu’il y avait eu au préalable un arrangement entre Aït Ahmed et le pouvoir). La crise continue aujourd’hui encore et a de fortes chances d’emporter son premier secrétaire, qui sera certainement sacrifié pour tenter d’apporter un peu de calme. Mais le mal est fait et le plus vieux parti de l’opposition aura beaucoup de mal à se relever de la crise actuelle. Les autres partis de la mouvance, PT compris, connaissent eux-aussi des crises plus ou moins profondes. Crises qui pour la plupart sont nées à l’occasion des dernière élections législatives. Y avoir participé ou non ; avoir décroché ou non quelques strapontins à l’APN ; avoir ou non été choisi pour participer au nouveau gouvernement ; tout cela a servi de prétexte pour envenimer le climat délétère qui plombait déjà ces partis. Pour certains – l’ANR en tête – c’est pratiquement la scission.
Menace sur le pluralisme politique
Est-ce que ces crises sont une menace pour le multipartisme ? La réponse est positive, bien que mitigée. Positive dans la mesure où elles affaiblissent considérablement les partis politiques concernés ; surtout ceux qui participent concrètement à la vie politique : les partis de l’Alliance, ceux qui sans être dans l’Alliance participent au gouvernement, ceux qui ne sont pas dans l’alliance mais y sont proches (le PT, par exemple) et les grands partis de l’opposition. Les crises multiformes que connaissent ces partis créent une vraie menace sur leur existence même : des craintes justifiées existent quant à la capacité de certains de ces partis de résister à la lame de fond qui risque de les emporter et de les faire disparaitre. Positive aussi, à cause de la tendance générale de l’évolution du système politique algérien, depuis l’arrivée au pouvoir du président Bouteflika. Celui-ci n’a jamais caché sa préférence pour un système qui comprendrait une majorité de partis «amis» qui formeraient un bloc dominant la vie politique du pays. C’était le sens de l’Alliance présidentielle qui se voulait un bloc comprenant des partis des trois tendances principales alliées sous la bannière du président. Seul ce bloc a droit à la parole et à une existence visible. Les partis qui ne font pas partie de l’Alliance et surtout qui se positionnent dans une vraie opposition sont victimes d’un ostracisme qui les rend invisibles. C’est ce type de système politique que connaît le pays depuis le début des années 2000 et que la tendance actuelle tente de perpétuer. Un multipartisme théorique et virtuel qui en fait est un régime non assumé de parti dominant. Le parti dominant étant ici la somme des partis qui soutiennent le président et qui de fait n’existent et n’activent que grâce à lui.
B. T.

PROFESSEUR SMAÏL HARITI, DIRECTEUR DU CENTRE DES ÉTUDES STRATÉGIQUES AMEL EL-OUMA
«Les partis : l’autre face du populisme en Algérie»
Parler de crises des partis politiques, c’est considérer que ces partis ont réellement une pratique politique car je suis de ceux qui croient qu’ils en sont loin.
Mon avis rejoint ceux nombreux qui ont conscience que la politique dans son acception réelle signifie l'art de diriger, sagesse et clairvoyance, lucidité et prévision et la capacité à rassembler, mobiliser et unir autour d'idées, de principes et de valeurs ainsi que le respect du point de vue de l'autre. C'est une vision politique, économique et culturelle, et la capacité à les traduire en projets capables de prendre en charge les préoccupations de la société. Les partis, qui ont conscience de la politique et sa pratique dans la vie des gens, sont une école de formation des militants pour la pratique de la démocratie et ce qu'elle implique comme convergence d'idées et l'écoute de l'avis de l'autre et à le respect de celui de la majorité. C’est le droit à la minorité de s'exprimer à l'intérieur des structures du parti sans risque d'être exclue ou marginalisée. Ainsi, il est de la responsabilité de ces partis «politiques» de former ses militants à l'alternance pacifique pour les postes de responsabilités dans les structures du parti. C'est de cette manière que les militants pourront acquérir les avantages de la démocratie et ceux de la cœxistence des idées différentes et diverses. Par cette pratique se développera une atmosphère de liberté et de respect entre les militants et envers les cadres renforçant ainsi le front intérieur face à toute ingérence de l’extérieur. Compte tenu des toutes ces données, nos partis «politiques » s'inscrivent-ils dans ce schéma ? La réponse est évidemment non ! Ils sont plutôt proches de la politique politicienne que de la pratique réelle de la politique. Cela signifie que nos partis fonctionnent pour les intérêts personnels de certaines catégories de leurs dirigeants et ceux qui gravitent autour au détriment des principes et des valeurs qui ont présidé à leur création. Je peux même affirmer qu'ils sont devenus l'autre face du populisme en Algérie. Cela pousse au départ des militants compétents et sincères et à la coupure de la société, en particulier les jeunes. Ces facteurs endogènes facilitent le jeu du pouvoir qui recourt tour à tour à la répression et l'octroi d'avantages, et à la tactique «diviser pour régner» depuis l'apparition du multipartisme et ainsi le réduire à néant, jeter le discrédit et susciter la défiance envers les formations politiques. Nous pouvons affirmer qu'aujourd'hui le pouvoir a réussi dans ses objectifs tracés depuis les années 1990 à faire en sorte que ces partis se divisent en clans et se déchirent. Avant même qu'un incendie ne soit éteint dans un parti, un autre se déclenche ailleurs. Ce phénomène n'épargne pas aussi les partis de création du pouvoir car les décideurs ne veulent pas d'un parti fort qui risque de se retourner contre eux. Cela prouve que les tenants du système n'ont pas de tendance politique ou idéologique. Ils ne sont mus que par leurs intérêts à profiter des richesses du pays au détriment du peuple. En conclusion, on peut dire que l'échec du multipartisme en Algérie est le fait du pouvoir en premier lieu et les partis en second pour les raisons invoquées plus haut. On ne peut revivre le pluralisme politique du début des années 1990 en dehors d'une volonté politique du système et la bonne compréhension de la politique et sa capacité à la diffuser à l’intérieur de la société et permettre l’émergence d’une classe politique qui sera à l’écoute du choix du peuple de ses représentants dans les structures de l’Etat.
B. T.

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