Dimanche 16 décembre 2012
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Brest

Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr

Brest, le crachin. Tonnerre. De la ville, on voit l'océan noyé dans les embruns. Ville géométrique, tiré au cordeau. Il fallait faire vite au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Brest bombardée était en ruine à plus de 90%. Il fallait reconstruire. On a implanté en urgence des baraques en bois. Une immense ville de baraques. Le nom des quartiers d'avant la guerre a été reconduit, mais pour désigner des agglomérations de baraques. Puis on s'est attelé à la reconstruction, il fallait le faire au galop. On a tiré des plans : une ligne par-ci, une perpendiculaire par-là, et ça a donné cette étrange ville qui a laissé sa vieille âme de cité dans les décombres de la Seconde Guerre mondiale, son cachet à tout jamais enfoui sous les gravats. Tonnerre de Brest ! Souvent le nom de la ville est lié au nom commun donné à la colère du ciel... On ne sait pourquoi. L'explication la plus courante est qu'un coup de canon était tiré chaque fois que l'autorité carcérale devait signaler une évasion du terrible bagne de Brest. Sous le pont de Recouvrance, l'Arsenal. C'est là où, du haut d'un socle, trône le litigieux Baba Marzoug, surmonté, d'après un témoin, d'un coq gaulois. Une appropriation. Butin de guerre, dit quelqu'un. Vol pur et simple, rétorque un autre. Dans le litige algéro-français, ce canon qui symbolisait la puissance défensive de la régence d'Alger occupe une place symbolique cardinale. Des bruits laissent entendre que François Hollande le mettra dans ses bagages pour le rendre à Alger dont il est un élément identitaire. Mais il n'est pas évident que les forces impériales encore tapies dans divers endroits du pouvoir en France laissent s'échapper l'attribut d'une conquête militaire. Si on s'amusait à rendre tout ce qu'on a pris dans le monde, que nous resterait-il ? C'est ce que disent ces gens-là. Il leur faut au moins garder les signes d'une puissance coloniale aujourd'hui largement entamée. Heureusement, il y a la mémoire ! Justement, c'est de mémoire qu'il s'agit. Rencontre amicale dans un restaurant au port de Brest, «La bouteille à la mer». Dans la houle des fins de soirée, Algériens et Brestois, nous discutons de tout, de rien, de ce que nous avons en commun. Ce vieux Brestois se marre encore de cette rumeur datée des années 1950 : une religieuse se serait défroquée pour filer avec un jeune Algérien employé dans les travaux publics. Double transgression de la bien-pensance. Un manœuvre et qui plus est, algérien ! Rédhibitoire. Mais dans les milieux progressistes de Brest, les milieux ouvriers, l’amitié de classe n’a jamais été ternie par la couleur de la peau ou la nationalité. Le même vieux Brestois raconte comment en découvrant le monde du travail encore adolescent, il a aussi rencontré des Algériens. Puis vint la guerre. C’est un peu autour de cette guerre que nous nous sommes retrouvés dans la salle de patronage laïque du Pilier Rouge. A l’origine, une initiative de la très dynamique association France- Algérie-Brest menée par l’Algéro-française Yvonne Bounif-Lagadec. Rencontre avec Jean Miossec, un ancien appelé qui a rejoint l’Association des 4ACG (Anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre). A l’origine de cette association qui a depuis essaimé à travers la France, quatre anciens appelés envoyés en Algérie officiellement pour «maintien de l’ordre», écrivent- ils, «en réalité pour mener une guerre coloniale». A l’époque, ils n’avaient pas eu le courage de crier leur désaccord. Depuis 2004, modestes agriculteurs, ils refusent pour eux-mêmes leur modeste pension dite du «combattant» pour la reverser aux populations victimes de la guerre ou d’organismes qui œuvrent pour la paix. Cette association vient de publier un livre Guerre d’Algérie, guerre d’indépendance, Paroles d’humanité (L’Harmattan) dans lequel Algériens et Français racontent, au-delà de la haine coloniale, leurs souffrances et leur désir de réconciliation. Parmi les contributeurs algériens de ce livre, notre ami Mohamed Khaznadji, l’un des plus jeunes condamnés à mort de la guerre d’Indépendance, ou encore Djoudi Attoumi, un proche du colonel Amirouche. Côté français, de nombreux anciens appelés, contraints de se taire et qui aujourd’hui disent l’horreur de cette guerre. Jean Miossec est de ceuxlà. C’est lui qui, ce soir, doit nous parler de son expérience, interrogé par Danielle Belbarhie, journaliste radio à Brest qui a, elle-même, des attaches avec l’Algérie. Dans la salle, des Algériens et des anciens appelés qui ont, chacune, chacun, une histoire forcément douloureuse à raconter sur cette guerre et qui ont aussi le désir de surmonter tout cela. Ce n’est pas un hasard si cette rencontre se tient dans le sillage du 50e anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie, mais une pure coïncidence qu’elle précède de quelques jours la visite de François Hollande à Alger, dont on attend beaucoup des deux côtés de la Méditerranée. Depuis quelques jours, un drapeau algérien flotte sur la place de la Liberté à Brest. C’est la première fois. Ce n’est pas du goût de tout le monde. De nombreux coups de fil malveillants sont arrivés à la mairie. Brest, qui a des rapports vieux et amicaux avec Béjaïa, finira-t-elle par signer l’acte de jumelage ?
A. M.

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