Mardi 10 septembre 2013
Accueil | Edition du jour
 
Actualités
Périscoop
Régions
Sports
Femme magazine
Le Soir Retraite
Culture
Contribution
A fonds perdus
Pousse avec eux
Edition du jour
 
 
 
Nos archives en HTML


Chronique du jour : A FONDS PERDUS
Le siècle des oligarques


Par Ammar Belhimer
[email protected]
Le monde n’aura jamais été aussi injuste. Les disparités et inégalités sociales et patrimoniales se développent à un rythme et dans des proportions inquiétantes. Le capitalisme de marché est fondamentalement inégalitaire avec une concentration toujours plus forte des patrimoines : dans un récent entretien Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001, relevait qu’en trente ans, 99% des Américains ont vu leurs revenus augmenter de 15%, alors que l’infime minorité du 1% restant a vu les siens exploser de 150%(*). Cela ne résulte pas toujours d’une croissance de la richesse globale de la nation. Thomas Piketty soutient, pour sa part, que sur le long terme, le rendement du capital après impôt est de l’ordre de 4-5 % par an tandis que la croissance moyenne des pays riches est de l’ordre de 1-2 %(**). Qui profite de ces ascensions fulgurantes dans un contexte général de concentration et d’accaparement privé de la richesse sociale ? Le sociologue Camille Peugny écarte toute idée de «méritocratie», en soutenant que ce qui revient à chacun dans l’ordre social est largement déterminé par leur milieu d'origine(***). On passe de moins en moins difficilement d’un palier social à l’autre, comme c’était le cas pendant les Trente Glorieuses (1950- 1970) lorsque la compétition entre les deux systèmes avait nourri le mythe d’un «capitalisme populaire» (par opposition alors au socialisme dit bureaucratique). «En 1983, 3% des enfants français appartenaient à la même catégorie sociale que leur père ; en 2009, c'était 34%». Le phénomène de la concentration des richesses frappe y compris là où frappent la misère et la famine. Le plus démuni des continents, en l’occurrence l’Afrique, connaît l’avènement fulgurant de fortunes mal acquises. Le continent affiche une forte croissance depuis le début du millénaire : xix des dix pays à plus forte croissance dans le monde. Les grosses fortunes qui ont émergé à la faveur de ce boom économique, qui a vu naître une classe moyenne (estimée à 300 millions d'habitants) et une explosion de la consommation ne proviennent plus seulement des mines comme dans le passé, mais également des télécoms, l'agroalimentaire, la distribution. Selon une étude réalisée par le spécialiste de l'immobilier de luxe Knight Franck, l'Afrique devrait compter 75 milliardaires en 2022, contre 35 en 2012. Le nombre de millionnaires est estimé à un peu plus de 2 500. Mais là aussi, le bonheur de quelques-uns fait le malheur de tous les autres dans un contexte de forte tension sécuritaire où l’Etat a perdu le monopole de la violence légitime : plus de 90% des Africains disposent d'un patrimoine inférieur à 10 000 dollars selon «la pyramide mondiale des richesses» du Crédit Suisse. Dans le cas particulier de l’Algérie, les nouvelles alliances patrimoniales se forment autour du transfert des droits de propriété des biens et des services de l’Etat vers le marché. Le phénomène a été très tôt perçu par le politologue Luiz Martinez : «La mise aux enchères du patrimoine foncier, immobilier et industriel de l’Etat provoque l’émergence de nouveaux protagonistes et de facto, dans ce nouveau contexte concurrentiel, une flambée de violence. La nécessité de sécuriser les transactions sur les droits de propriété réalisées dans le cadre des politiques de libéralisation et de privatisation entraîne l’apparition de véritables “maffias”(****). Celles-ci remplissent une fonction de régulation, supplantant en quelque sorte le rôle des organes centraux de sécurité dans les années 1970. Elles favorisent la recomposition de nouvelles coalitions en vue de capturer, non plus la rente pétrolière, mais les richesses foncières, immobilières et commerciales que la nouvelle donne économique et politique offre désormais.» Les nouvelles coalitions visent l’accès aux ressources ainsi libérées par la transformation des droits de propriété sur les terres agricoles, les entreprises publiques, les licences d’importation, l’accès aux devises. En réalité, il ne s’agit de rien d’autre que d’un «recyclage des investissements de la rente pétrolière effectués pendant deux décennies ». C’est en cela que les nouvelles fortunes sont économiquement stériles, politiquement dangereuses et constituent, juridiquement, une menace à l’ordre public et à la stabilité sociale. Dans un pressent appel à «façonner les forces du marché pour qu’elles privilégient la démocratie aux intérêts particuliers », Joseph Stiglitz déplorait la fin de «l’économie du ruissellement» qui maintenait en état l’ascenseur social : «Les richesses montent vers les nantis, mais ne redescendent plus. Le mythe de la croissance équitable ne tient plus : on multiplie la privatisation de profits, la socialisation des pertes.» De cette monstruosité économique est née une oligarchie prédatrice qui fonctionne au suffrage censitaire : «On est dans le triomphe du «one dollar, one man», plus que du «one person, one vote.» A ses yeux, l’issue réside dans un changement de paradigme qui mérite bien d’être inscrit à l’ordre du jour de la prochaine tripartite algérienne : «L’Etat ne doit pas aider les entreprises, mais les gens qui en ont besoin. Si une firme ne marche pas, elle doit fermer. Dans la grande récession que nous vivons, la moitié des chômeurs n’ont pas d’assurance maladie. Et l’opacité qui entoure les aides aux entreprises par l’Etat reste totale.» Lorsqu’on voit des entreprises réclamer une amnistie fiscale, un effacement de dettes contractées auprès des banques, l’acquisition d’assiettes foncières, on est loin du portrait que dresse Schumpeter du capitaliste investisseur, entrepreneur, novateur, forcément rêveur et aventurier.
A. B.
(*) Libération, 10 septembre 2012.
(**) Le capital du XXIe siècle de Thomas Piketty (qui vient d’être publié au Seuil) figurera certainement en bonne place, et pendant longtemps comme LA référence en matière d’analyse historique des disparités patrimoniales dans nos bibliothèques universitaires. La question est minutieusement passée en revue du XVIIIe siècle à nos jours, dans des pays comme la France, le Royaume-Uni et les Etats- Unis, avec une projection sur le siècle en cours.
(***) Camille Peugny, Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale, La République des idées-Le Seuil, Paris 2013, 117 p.
(****) Luis Martinez, Violence de la rente pétrolière : Algérie – Irak – Libye , Presses de la fondation nationale des sciences politiques, col. Nouveaux Débats, Paris 2010, p. 102.

Nombre de lectures : 1

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable

La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec mention explicite de l'origine
« Le Soir d'Algérie » et l'adresse du site