Dimanche 12 janvier 2014
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Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
DIEUDONNÉ ET AUTRES ÉNIGMES


Par Arezki Metref
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Le mercredi 27 mars 195, Dalton Trumbo monte sur la scène du RKO Pantages Theatre, à Hollywood, où se déroule la 29e cérémonie des Oscars du cinéma. «The Brave One»(1) , le film d’Irving Rapper, reçoit l’Oscar de la meilleure histoire originale. L’auteur en est un certain Robert Rich, inconnu au bataillon. Dans le micro qui lui est tendu par Jerry Lewis, maître de la cérémonie, Dalton Trumbo fait la déclaration lapidaire suivante : «J’accepte cet Oscar au nom de Robert Rich qui a écrit ce scénario et ne peut malheureusement être parmi nous.» Tonnerre d’applaudissements.
Dans cette petite bulle hollywoodienne, tout le monde savait que si Robert Rich n’était pas présent, c’était tout simplement parce qu’il ne le pouvait pas. Cause ? Il n’existait pas ! C’était l’un des pseudonymes de Dalton Trumbo lui-même. Et tout le monde, ou presque, avait une sympathie plus ou moins contenue à son égard. Blacklisté par la commission Mac Carthy (2), il n’avait plus le droit de travailler à Hollywood. Scénariste (3) brillant, surdoué, il était connu pour la qualité de ses scripts et surtout pour sa rapidité d’écriture et fut, pour toutes ces raisons, parmi les mieux payés du cinéma américain. Son ascension dans le firmament de l’usine à rêves fut brisée. Dalton Trumbo fait partie des «10 de Hollywood», ce groupe de professionnels du cinéma qui avait refusé de témoigner devant la chambre du Comité des activités anti-américaines qui, en 1947, enquêta à Hollywood sur «les influences communistes dans l’industrie cinématographique».
Trumbo ne se contenta pas de refuser de répondre, comme ses neuf autres camarades, aux questions des Savonarole yankees. Il poussa la résistance ou l’audace jusqu’à nier la légitimité de la commission qui prétendait débusquer en lui un subversif communiste à la solde de Moscou. Il fit encore plus fort en comparant la situation de peur, de délation, de terreur, créée par la commission, à l’incendie du Reichstag en 1933, première marche de l’ascension d’Hitler.
Membre d’un syndicat de gauche, de la Ligue antinazie, du Comité de défense des droits des Noirs, du Comité contre la guerre et le fascisme, ce scénariste d’exception invoqua le premier amendement de la Constitution devant les inquisiteurs, droit de tout citoyen américain à la liberté d’expression. En guise de réponse, on lui passa les menottes. Séance tenante. Un an de prison !
Après quoi, on assura à son égard une sorte de service après-vente : interdiction de bosser. Mais son talent le rendit si indispensable que les studios prenaient le risque de contourner l’interdiction en l’employant clandestinement. Cela donnait des situations parfois cocasses comme celle rapportée ci-dessus.
Alors qu’il est encore sous le coup de l’interdiction, en 1960, Dalton Trumbo s’attelle à l’adaptation d’un roman de Howard Fast. Sollicité par Kirk Douglas, producteur du futur film, il écrit le script de « Spartacus», qui deviendra le célèbre péplum que l’on sait racontant l’histoire d’un esclave thrace qui conduit une révolte contre le despotisme de Rome. A la réalisation, Stanley Kubrick perfectionne l’œuvre en en faisant une petite merveille. Mais, car il y a un mais, le futur réalisateur de «Orange mécanique» ne semble pas très franc du collier avec les collègues en difficulté. Pour contourner l’interdiction dans laquelle se trouvait le scénariste de signer de son nom, il lui propose rien moins que ce pseudonyme : … Stanley Kubrick. Heureusement que la parole de Kirk Douglas avait un certain poids. Il décida de braver l’interdiction et de porter le nom de Dalton Trumbo au générique (4).
Le rappel du destin d’un scénariste dans ce qui se targuait d’être la plus grande démocratie du monde aidera-t-il à rafraîchir les mémoires ? L’évidence est là : il n’y a pas que dans les pays socialistes que la censure et l’interdiction sévissaient, ainsi que l’emprisonnement pour délit d’opinions.
Et qu’est-ce que ça a à voir avec l’affaire Dieudonné qui fait le ramdam que l’on sait sur l’autre rive ? Eh bien, rien ! Ou tout ! Rien : autres temps, autres mœurs. Tout ? En tout cas, deux ou trois choses en commun.
D’abord, et certes indirectement, cette histoire de quenelle ! Oui ! Ce n’est évidemment ni Dieudonné, ni ses supporters, ni les deux jeunes lycéens pris en flagrant délit de quenelle, qui l’ont inventée. Ce n’est pas non plus Coluche, qui l’a utilisée dans quelques-uns de ses sketchs. Qui en a, si on peut dire, les droits d’auteur ? Eh bien, c’est… Stanley Kubrick.
Dans «Docteur Folamour», classé en 2000 comme le troisième meilleur film humoristique américain, un scientifique transfuge, nostalgique du régime nazi, n’arrivait à refréner le salut nazi automatique de son bras droit qu’en le retenant de sa main gauche. C’est exactement la quenelle.
Deuxième chose en commun : le recours à l’interdiction. Difficile d’intégrer, dans une démocratie, une telle censure. Et à cette vitesse ! C’est la deuxième fois en cinquante ans qu’en France, le Conseil d’Etat rend un avis aussi rapidement. Dieudonné devait donner son spectacle Le Mur à Nantes. Le préfet de Loire Atlantique prend un arrêté d’interdiction du spectacle pour risques de troubles à l’ordre public, atteinte à la dignité humaine. Saisi par les avocats de Dieudonné, le tribunal administratif de Nantes suspend l’arrêté préfectoral. Débouté, le ministre de l’Intérieur, qui s’est engagé personnellement dans ce bras de fer, fait appel de la décision devant le Conseil d’Etat qui se range derrière le gouvernement.
Il est indéniable que la dernière saillie de Dieudonné à l’encontre du journaliste Patrick Cohen est ouvertement antisémite : «Moi, tu vois, quand je l'entends parler, Patrick Cohen, j'me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dommage.» On n’en est plus là à cette cause légale et légitime qui s’appelle l’antisionisme. Cependant, n’est-ce pas curieux que tout un gouvernement, empêtré dans la crise et l’impopularité, entraîné par son ministre de l’Intérieur, Manuel Valls pour ne pas le nommer, se mobilise avec une telle vigueur pour interdire un humoriste ? Le journaliste Eric Nauleau, effaré par la disproportion, a utilisé pour caractériser la riposte cette image du bulldozer écrasant un moustique. Et, pendant que la France entière a le nez sur l’affaire Dieudonné, le chômage augmente, la crise creuse encore les inégalités, l’horizon social et économique s’assombrit pour la grande masse des Français. Mais l’honneur est sauf : Dieudonné est interdit de spectacle.
Tout cela est bien inutile. Le procès, la censure, Dieudonné en tire profit au lieu de se laisser bâillonner. Les journalistes qui ont observé que Manuel Valls joue l’agent artistique de l’humoriste n’ont pas tort. Interdit ? Il a plus de réservations. Poursuivi ? Les jeunes se pressent dans son théâtre où il fait salle comble à chaque séance. Chaque scandale, chaque polémique lui attire de nouveaux spectateurs. Il s’en repaît. Pourquoi ce succès ? Sans doute parce qu’en lui se reconnaissent tous les « antisystème » qu’il prétend incarner. Alors qu’au fond, il est en plein dans le système. En plein ! Fric et compagnie ! La radicalité qu’il affiche schlingue fort le fonds de commerce destiné à ramasser le vague à l’âme des jeunes lassés des discours formatés. Mais, comme le Front National vu jadis par Laurent Fabius, Dieudonné apporte de mauvaises réponses à de bonnes questions.
A. M.

(1) - «Les clameurs se sont tues» est le titre français de ce film.
(2) - La fin de la chasse aux sorcières lancée par le sénateur Mac Carthy s’est terminée d’une façon pour le moins étonnante. Et assez piteusement pour lui. Invité à l’une des premières émissions de la télévision américaine, le sénateur inquisiteur paraît, face au journaliste qui l’interroge, brutal, violent, vitupérant, insultant, fulminant, la bave aux lèvres, éructant. Les Américains, qui le voyaient pour la première fois dans leur living room, furent effarés de découvrir, à la place du patriote honnête, calme, posé qu’ils attendaient, un homme habité par la haine et le désir de détruire. La télévision lui a été fatale.
(3) - Jacqueline Monsigny et Edward Meeks racontent dans Le Roman de Hollywood (Editions Du Rocher) que Dalton Trumbo «travaille la nuit dans sa baignoire, sa machine à écrire posée sur un plateau devant lui, cigarettes aux lèvres (il fume 6 paquets par jour) et sur son épaule un perroquet lui picore l’oreille tandis qu’il écrit à une vitesse vertigineuse.»
(4) - Kirk Douglas, connu pour sa pugnacité et sa franchise, relatant cet épisode dans son autobiographie intitulée «Le fils du chiffonnier» écrit ceci : «Il n’est nul besoin d’être estimable pour avoir du talent. On peut être un sale con et avoir du talent, et inversement être quelqu’un de délicieux et en être parfaitement dépourvu. Stanley Kubrick est un sale con qui a du talent.»

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