Jeudi 23 janvier 2014
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Chronique du jour : Les choses de la vie
Bouchaoui revient cette semaine


Par Maâmar FARAH
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Il y a près de quarante années de cela, nous découvrions ce pays continent qu’est la Chine. C’était à l’occasion d’une très longue visite du ministre de l’Agriculture de l’époque — feu Tayebi Larbi — à la tête d’une forte délégation de la CNRA (Commission de la Révolution agraire). Le hasard a voulu que cette visite d’un mois coïncide avec un événement historique qui a mis fin à plusieurs années de guerre au Viêtnam. La veille de ce premier mai 1975, la grande nouvelle tombait sur les télescripteurs du monde entier : le dernier soldat américain quittait Saigon, dans la précipitation et la honte.
Dans un geste que je n’arrive toujours pas à expliquer, nous sommes sortis du grand hôtel international de Pékin pour aller en groupe vers l’ambassade vietnamienne, scandant le slogan national de cette époque : «Eh Mamia ! Thaoura Ziraya !» Précédés par des cadres supérieurs du ministère de l’Agriculture, nous marchions d’un pas alerte, en rangs serrés, pour aller dire à nos frères vietnamiens notre joie immense et notre satisfaction de les voir sortir vainqueurs du long et épuisant combat héroïquement mené contre l’impérialisme et ses valets du Sud. Leurs luttes et leurs sacrifices étaient venus à bout de la première puissance militaire du monde. Nous étions heureux et fiers car le vent qui faisait claquer les fanions de la fête des travailleurs au-dessus de nos têtes, semait un peu partout les graines d’un espoir démesuré.
C’était le mois de mai et c’étaient les années soixante-dix ! En son beau milieu, cette décennie mythique nous renvoyait, à des milliers de kilomètres d’Alger, une image conforme à nos rêves les plus fous. Les peuples prenaient leur revanche. L’ordre impérialiste subissait un coup sévère qui allait le terrasser pour quelques années. Nous avions raison d’y croire ! Et si le monde a mal tourné plus tard, si nous avons reculé, si le monstre a repris du poil de la bête pour revenir jouer sa triste rengaine en Irak, Libye, Yémen, Soudan, Liban, Egypte, soyons assurés que l’issue de la bataille sera la même, car la victoire est toujours du côté des justes.
Voilà quarante années, nous fêtions la victoire des peuples sur l’impérialisme, à notre manière, à la manière des Algériens, dans une ville étrangère située au bout du monde. Les passants hagards qui nous suivaient d’un regard incrédule et sympathique attendront les ordres du Parti communiste chinois pour réagir et certains d’entre eux iront garnir les tribunes d’un quelconque gala de solidarité avec le peuple triomphant du Viêtnam et ils applaudiront quand on leur dira d’applaudir. Nous n’avions reçu l’ordre de personne. Nous n’avions même pas consulté le ministre ou l’ambassadeur et celui qui ouvrait la marche n’était autre que M. Mohamed Abdelaziz, secrétaire général de la CNRA !
En ces temps-là, le monde tournait plus lentement. Plus sûrement aussi. Nous étions jeunes et la vie était belle. Mais elle ne pouvait être belle si elle ne souriait qu’à une minorité. Elle n’avait aucun sens cette vie bienheureuse réservée à quelques privilégiés. Elle ne pouvait être belle que si elle étendait son manteau protecteur sur la majorité, la grande race des frères… Voilà pourquoi la victoire du petit soldat vietnamien contre la super-puissante armée américaine était le triomphe de tous les peuples épris de liberté. Voilà pourquoi nous étions pressés d’en finir avec la misère, l’injustice, l’oppression et l’inégalité. Cette révolution agraire tant décriée aujourd’hui représentait pour notre génération la cause noble par excellence. Après le douloureux épisode colonial, elle permettait enfin à la campagne algérienne de renouer avec les traditions de solidarité et d’entraide.
Le développement du monde rural, la réappropriation par les paysans et les travailleurs de la terre de leurs moyens de production, une plus juste répartition des revenus de l’agriculture, une meilleure organisation des rapports de production, l’amélioration des conditions de vie de ces masses restées en marge du progrès ; voilà un beau challenge à relever pour toute une génération qui voulait apporter sa pierre à l’édifice bâti par les aînés. Au-delà de ses résultats économiques qui furent très modestes, pour ne pas dire carrément à l’opposé des effets escomptés, la Révolution agraire a permis de sortir des dizaines de milliers de familles de leurs gourbis misérables pour les propulser dans l’ère de la modernité. Ce n’est point de la démagogie : toutes ces baraques brûlées par leurs anciens occupants qui s’apprêtaient à rejoindre leurs nouvelles maisons flambant neuf, ce n’était pas du cinéma ! Il serait injuste aujourd’hui d’effacer tout cela de la mémoire collective du peuple.
Pour nous, jeunes cadres, travailleurs, étudiants, la Révolution agraire offrait l’occasion d’apporter notre pierre à cette révolution commencée avant nous par les Moudjahidine de Novembre. Et qu’est-ce que cette grande tâche d’édification nationale si ce n’est l’un des objectifs pour lequel les paysans pauvres sont montés au maquis, l’idéal pour lequel les héros sont morts dans les djebels !
Ces intrépides ne sont pas morts pour qu’une nouvelle race de colons, pire que la précédente, s’installe sur les meilleures terres du pays, chapardées par une bande de renégats sans foi, ni loi ! Réveille-toi Bouchaoui pour voir ce qu’ils ont fait du domaine qui porte ton nom et de tous les autres ! Réveillez-vous, braves martyrs de la Révolution et revenez cette semaine pour sangloter et gémir sur les lambeaux du foncier agricole, pillé par des malfrats devenus les pachas des temps sordides !
Si le pragmatisme politique et le réalisme économique nous commandent aujourd’hui de voir le monde avec un œil plus lucide, il serait suicidaire et indigne de notre révolution de nous jeter mains et pieds liés dans la gueule du loup ! Non, le libéralisme outrancier n’est pas la solution à nos problèmes. Au mieux, il ne règle rien, au pire, il précipite des pans entiers de la société dans le dénuement total. Incapable de construire des économies solides répondant aux besoins réels des peuples, le libéralisme outrancier n’est utile et valable que pour ceux qui en commandent les leviers. Nos pays ne sont perçus que comme des débouchés pour les produits de l’Occident et nos peuples deviennent de vulgaires additions de consommateurs. Quant aux matières premières, elles sont surexploitées comme au temps indigne de la colonisation. Pour l’observateur averti qui se donne la peine de voir l’Algérie d’aujourd’hui avec des yeux clairvoyants, les résultats sont déjà là, implacables, incontournables : l'exploitation bat son plein, les disparités sociales n'ont jamais été aussi démesurées, l'arriération culturelle fait des ravages, l'importation menace la sécurité du pays et la production nationale est sabotée... Non, ce n’est pas l'ultralibéralisme qui sauvera l’économie algérienne… Il existe d’autres chemins, plus sûrs, plus dignes aussi. D’autres voies éclairées par le phare lumineux de Novembre. Ces voies sont celles de la liberté, de la justice et de l'égalité. Tout autre chemin serait la continuité de l'époque coloniale, de ses privations et souffrances...
M. F.

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