Mercredi 29 janvier 2014
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Chronique du jour : Tendances
QUI ÊTES-VOUS, MONSIEUR KHADRA ?


Youcef Merahi
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Yasmina Khadra, l’auteur de «L’imposture des mots», était l’invité de Tizi-Ouzou, pour dédicacer son dernier roman à la librairie Multi-livres. Le sympathique Omar C. a mis les petits plats plats dans les grands. Estrade. Sono. Thé à la menthe. Convivialité et chaleur littéraires. C’est du moins ce que j’ai ressenti ce jour-là. Ambiance mixte. Les fans étaient présents. Les curieux, aussi. Et ceux qui ne sympathisent pas, vraiment, avec celui qui a créé le personnage du commissaire Llob. Rappelons-nous de «Morituri» et/ou de «L’automne des chimères». Débat pluriel. Sans heurt. Littérature. Politique. Présidentielles. Il a été aussi question d’amour, quand Khadra s’est rappelé de son idylle kabyle, dans les années soixante-dix ; elles reviennent encore à la charge ces années bénies. Taquin Khadra, assurèment. Grave, il l’a été. Erudit, aussi. Tenez-vous, il est arrivé à réciter, par cœur, des paragraphes de certains de ses romans. Je n’ai jamais vu ça, sauf auprès des poètes. Khadra déclama de la prose, la sienne.
Le débat s’est fait à l’algérienne. De plein fouet. Sans prise de gants. Direct. Franc. Pas heurté. Déserteur ou retraité de l’armée ? Vlan, voilà la première intervention. D’où ramenez-vous votre vocabulaire, il me faut un dictionnaire… De mes lectures, depuis toujours, répond l’écrivain. Vous êtes un touche-à-tout, dit cette lycéenne. Thématique multiple. Universel, autrement dit. L’Algérie est mon centre d’intérêt, avant tout. Curieusement, il n’y a pas eu d’insistance sur la candidature de Khadra. J’ai été surpris. Etonné, voire. Je m’attendais à ce que ce sujet soit l’épicentre de la rencontre. Mais non ! On a touché plus à l’écriture (la littérature) qu’au rendez-vous d’avril. Mâturité, certainement, du public. Nul ne lui a reproché ses prétentions présidentielles, comme ce fut le cas par une certaine presse. Je porte un rêve, j’aime, l’homme n’est rien sans amour, je veux normaliser l’Algérie… Autant de promesses du candidat. Je n’ai pas peur d’eux, je suis propre, je connais l’Algérien, je ne négocierai jamais avec eux, c’est l’ultime tournant… Un constat et un défi qui font briller le regard de Khadra quand il clame ces convictions. Posture messianique.
Mon ami a manqué, grave, ce jour-là. Ce n’est pas faute d’avoir insisté pour qu’il vienne. Il ne me manquait qu’à lui dérouler le tapis rouge. Mon ami ? C’est toujours le même : celui qui traficote les montres, réveils et autres horloges, pour tenter de remonter le temps, oubliant très certainement le reflet blanchâtre de ses cheveux que lui renvoie, chaque matin, le miroir. Celui qui triture les émaux pour faire, encore et encore, du bijou berbère un poème qui ceint la beauté de la femme. Pour perpétuer le mythe. Fibule, par-ci. Broche, par-là. Taâsabt. Akhelkhel. Ddah. Il a décidé de ne pas y être, nul ne pouvait le convaincre du contraire. Le connaissant, il a dû croiser et décroiser les mots en cruciverbiste invétéré. C’est sa bulle. Son kif. En ce moment, il n’a besoin de personne. De rien. Alors, une rencontre avec un écrivain, fusse-t-il Yasmina Khadra, est un non-événement pour lui. Il a lu Khadra. Oui, oui, il insiste. Je l’ai lu. Bien lu. Tu le sais, dit-il, un sourire en coin. Que veux-tu ? les mots croisés m’enmènent vers des contrées lointaines que tu ne peux imaginer. C’est un duel entre lui et moi. Lui ? Oui, celui qui tricote la grille. Moi, je suis là pour la détricoter. A mon avantage, bien sûr. Terrible, l’ami.
Revenons à Khadra. Khadra, quoi ? questionne-t-il avec la main droite. L’écrivain, le grand écrivain algérien… Que veux-tu que je lui fasse ? Il a tout. Ecrivain consacré mondialement. Officier retraité de l’armée. Directeur du CCA… Je proteste, du moins, je tente de le faire. Stop, cela ne lui suffit pas, il veut en plus être président de la République. C’est son droit, non ? Qu’il laisse un peu pour les autres, ils sont combien à postuler ? Soixante ? Qu’il s’occupe de sa littérature, finit-il par me dire. C’est son droit… C’est tout ce que tu sais dire, tu ferais un piètre directeur de campagne de ton protégé. Je ne protège personne, dis-je offusqué, c’est à lui de me protéger, ne penses-tu pas ? Tu veux en faire, d’ores et déjà, un président, pourquoi pas un Nobel, assène-t-il prenant son air de buté définitif. Tu mélanges tout, il est brillantissime dans son écriture, c’est mon avis ; il est traduit dans plus de trente pays ; sais-tu ça au moins ? Je sais… Je sais… Ne dit-on pas qu’il utilise un nègre ? Sa femme, semble-t-il. Tu fais comme beaucoup de teigneux qui diminuent de la valeur de Khadra ; il n’y a qu’en Algérie qu’existent ces querelles de brus ; tu connais la valeur des mots, pourtant, comment peux-tu avancer une énormité pareille ? Ne t’énerve pas, cher ami. Je n’ai aucune preuve… Je le coupe sec. Quelle preuve ? Es-tu mieux outillé que ceux qui l’éditent ? Ceux qui le traduisent ? Ceux… Arrête ton char, vieux naïf. Que dois-je penser de celui qui dit qu’il est plus connu que l’Algérie ? Un mégalo nombriliste ? En criant presque, je réponds : il a les moyens de sa mégalomanie. Puis en quoi l’est-il ? C’est celui qui porte le mieux son pays, c’est notre meilleur ambassadeur. On devrait lui reconnaître ce mérite et le remercier. Un Algérien de sa trempe mérite notre reconnaissance, notre amitié, notre amour. A moins que je ne sois un rêveur impénitent. Tu viens, comme certains, colporter des rumeurs à la démesure de leurs jalousies. Mon ami scrute sa montre, doucement, lève les yeux sur moi, sourit et me dit : d’accord, tu as raison. Supposons que tu aies raison. Qu’il vise le Nobel, un point barre. Il a la notoriété, la reconnaissance mondiale, l’argent, la vie facile… Qu’il y reste ! Qu’il s’occupe de ses écritures et l’Algérie sera bien gardée… Elle ne l’est pas, justement, m’insurgé-je. Elle est squattée et cela ne dure pas d’aujourd’hui. On nous dit que l’Algérie est un train que personne ne pourra arrêter. Oui, pour aller où ? Vers quelles stations ? Quelles haltes ? Quels rendez-vous ? Quels bivouacs ? Et toi, mon ami zaâma, tu viens reprocher à Khadra son talent et lui contester le droit de se porter candidat ! Tu te trompes de cible.
Proposant une trève, mon ami m’invite à parler d’un autre sujet. Il n’y a pas que Khadra, pardi. Parlons du temps. De janvier aussi sec que l’avenir de ce pays. De la chereté de l’orange d’une Algérie qui possède la Mitidja. Des routes défoncées. Des dos-d’âne. Des trottoirs bondés. De l’école qui ne sait plus à quel maître se vouer. De la violence quotidienne. De la nervosité ambiante. De la mal-vie. Des kidnappings… Mais c’est de cela que Yasmina Khadra (il affectionne son pseudonyme !) a voulu nous dire l’espace d’une rencontre dans cette librairie du centre-ville de Tizi, la librairie Si Ali Ou Cheikh de mon enfance. De mes errances intérieures et de mes projections. Il a dit le rêve algérien qui ne se réalise pas, falsifié par tant d’incartades politiciennes. Il a dit l’amour brisé avant de naître, de n’être. Il a dit la fraternité «clanisée». Il a dit le squat politique. Il a dit le fossé institutionnel et le divorce du citoyen. Il a dit les horizons obstrués. Il a dit la bureaucratie dédaigneuse. Il a dit l’impasse. Il a dit la santé à deux vitesses. Il a dit le sinistre de l’école…
Ai-je mal entendu ? ce jour-là. Ai-je mal perçu le rêve d’un grand écrivain de se porter candidat pour tenter de sortir son pays de la «sinistrose» politique et du mandat à vie. Ai-je mal saisi le sens qu’il donnait au vocable «amour», en parlant de l’homme algérien ? Ai-je mal compris l’importance de son ambiton à se sacrifier pour son pays, lui qui est bien assis sur ses lauriers, là-bas ? Ai-je mal jaugé l’envergure du candidat, lui, ou un autre, qui n’a aucune chance contre un quatrième mandat ? Ai-je mal entendu son discours d’espoir, lui qui parle de la désespérance d’un peuple ? Ai-je mal lu l’œuvre de Khadra, lui qui porte deux identités et qui ambitionne d’en porter une troisième ? Et s’il a vu juste ?
Y. M.

P. S. Aami Kaddour est parti pour un monde que j’espère meilleur. Je n’ai pu assister à l’enterrement, ni assister sa famille. Souvent, on ne fait pas ce qu’on veut. Cher Docteur Karim Cherchar, toutes mes condoléances, les plus sincères.
 

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