Dimanche 9 février 2014
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Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Balade dans le mentir/vrai


Par Arezki Metref
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Lorsque Franz Xaver Kappus, cadet de l’Ecole militaire d’Autriche-Hongrie, envoya par la poste ses premiers poèmes à Rainer Maria Rilke, en quête de conseils et peut-être même de «recettes», contre toute attente, il s’entend répondre : «Vous vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez déjà demandé à d’autres. Vous les avez envoyés aux revues. Vous les comparez à d’autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques (…). Votre regard est tourné vers le dehors (…). Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur.» Décryptage : oum bahraq, mon vieux ! Rilke, qui connaissait le chemin de solitude de l’écriture, savait quelle direction le jeune poète devait prendre, celle de l’immersion dans ses propres abysses. Evidemment, croiser dans sa vie, ou même fréquenter de grands poètes ou de grands écrivains ne rend pas l’impétrant meilleur poète ou écrivain. Le talent ne se transmet pas comme le bacille de Koch par des gouttelettes de salive qui se retrouvent en suspension dans l'air ....
Si, contrairement à ceux de la gloire, les sentiers de la création sont semblables dans l’absolu du tourment, ils sont néanmoins différents, d’une personne à l’autre. Et si l’on s’enrichit de chaque rencontre, cet enrichissement ne suffit pas à aboutir.
Sans fausse modestie — ni vraie, d’ailleurs — , j’invoque Rilke pour introduire le récit de quelques rencontres avec des femmes et des hommes de plume reconnus qu’il m’a été donné de vivre. Si je les raconte, ce n’est pas par une des ces «postures» amplement répandues dans les temps de l’infatuation et du rase-motte que nous vivons, mais pour partager des souvenirs de situations qui ont peut-être, au-delà de ma personne, acquis du sens pour un plus grand nombre. Je crois avec d’autres avoir compris, à l’occasion de maintes brisures, que la vérité qui m’intéresse, est précisément dans l’intériorité préconisée par Rilke et dans la spéléologie du mentir/vrai prônée sans aucune malice par Borges. Tout part souvent d’un mot. Au commencement, n’y avait-il pas le Verbe ? Ou l’injonction de lire, c’est selon ? C’est le cas, ici. Nafaa Moualek, l’un des comédiens en langue amazighe parmi les plus anciens de l’immigration sur la place de Paris, me tanne depuis belle lurette pour monter «L’Intuition du désert», une pièce que j’ai eu le mauvais goût de commettre, il y a une dizaine d’années. Un après-midi, il m’a alpagué et m’a emmené voir mon vieil ami du début des années 1970, Hamma Méliani, un maquisard du théâtre comme il y en a très peu aujourd’hui. Celui-ci a conditionné sa réponse à la lecture du texte. Le lendemain, il rappelle : c’est OK ! Rendez-vous est pris.
Quelques jours plus tard, nous trouvons le second comédien et une salle pour une première lecture. Elle a lieu un vendredi, à l’heure précise de la Grande prière, dans une petite salle à Ivry-sur-Seine, dans la région parisienne, en face de la mosquée. Hauts-parleurs et compagnie, on se serait cru à Bachdjarrah. Entendre les deux comédiens égrener le texte m’a fait l’effet de la madeleine de Proust. Chaque mot m’a replongé dans le contexte, les émotions, le jour ou la nuit où il a été conçu. L’alchimie à l’œuvre dans la création n’a jamais été rationnellement élucidée. Mais chaque sonorité renvoie à quelque chose que l’on a éprouvé. Ou à une réminiscence. Ou à une expression utilisée autour de nous.
A un certain moment, on assiste au dialogue suivant :
Syne : Un autre cousin doit m’attendre. Je descends chez lui.
Yiwane : Vous avez un cousin dans chaque mirage ?
Syne : Nous sommes tous un peu cousins mais en ce moment, ça va plutôt mal dans la famille !
J’avoue avoir écrit cette réplique en subvertissant un échange auquel j’avais assisté. A l’automne 1993, je rencontre Assia Djebbar dans son bureau du Centre culturel algérien (CCA) à Paris. Elle voulait savoir le maximum de choses sur l’expérience de Ruptures, qui venait pile de cesser de paraître, et sur Tahar Djaout, assassiné quelques mois auparavant et dont on parlait beaucoup alors. En conséquence de quoi, le Comité international de soutien aux intellectuels algériens (CISIA) avait été créé par Pierre Bourdieu et d’autres. Un Parlement international des écrivains devait se tenir à Strasbourg, inspiré aussi par la mort de Djaout. Il sera présidé tout à tour par Salman Rushdie puis par Wole Soyinka. Assia Djebbar souhaitait me faire inviter à cette rencontre. Quelques jours plus tard, rendez-vous dans un café face à Beaubourg avec Christian Salmon, l’organisateur. Tope-la ! Me voici invité.
Comme beaucoup de participants, je suis logé à Maison Rouge, un hôtel historique de Strasbourg. Un matin, dans le hall, entre Abdelkrim Djaad de passage dans la ville. Me sachant là, il est passé me saluer. Bientôt nous voyons arriver Jacques Derrida que j’avais connu dans des circonstances que je relaterai plus loin. Il était accompagné d’un homme. Il nous remarque et, sans attendre que nous venions vers lui, il se dirige vers nous pour nous saluer avec beaucoup d’humilité et de simplicité. Je lui présente Abdelkrim Djaad et lui, l’homme qui l’accompagnait comme étant son cousin. En référence au fait que Derrida soit né à El-Biar, en Algérie, Djaad plaisante : «Nous sommes tous un peu cousins.» Et Derrida de répondre : «Mais en ce moment, ça va plutôt mal dans la famille.» Voici donc d’où est tirée cette réplique.
Avant de revenir à Derrida, poursuivons notre balade dans le carrefour international des écrivains. Lors d’un échange avec les lecteurs dans la mythique librairie Quai des brumes de Strasbourg, je me suis trouvé par inadvertance parmi les plus grosses pointures de la littérature algérienne : Assia Djebbar, Mohamed Dib, Nabile Farès.
Quelques anecdotes. Une lectrice algérienne à la spontanéité désopilante, se lève et s’adresse à Mohamed Dib : «Je suis très heureuse de vous rencontrer M. Dib car je pensais que vous étiez mort. Pourquoi ne vous a-t-on jamais donné le prix Nobel de littérature ?» Ce à quoi Mohamed Dib répond avec son humour raffiné : «Vous aurez beau être heureuse de me savoir vivant, vous ne le serez jamais autant que moi. Quant au Nobel, l’Académie de Stockholm m’a invité. Ce que je peux vous dire, c’est que le repas était excellent.»
Devant la cascade de questions en rapport avec la situation au pays, mes aînés m’avaient prié de prendre la parole en tant que dernier arrivé. En l’absence de micro et compte tenu de la configuration de la librairie, j’avais dû me lever pour être entendu. Après une heure de questions-réponses, parfois très âpres, je me suis rassis. Mon voisin Mohamed Dib me glisse : «Bravo, tu as été à la hauteur !» «Normal, lui ai-je répondu, j’étais debout».
A la sortie, il faisait nuit. Le débat a continué dans la rue. Un groupe de jeunes Algériens m’interpelle et reproche à mon propos d’être tendance pro-islamiste car j’avais reconnu que 3 millions d’Algériens votant pour le FIS étaient plus inquiétants sur le long terme que des groupes d’activistes terroristes.
Un peu plus loin, c’est un groupe de jeunes islamistes qui me reprochent cette fois d’être «au service des généraux», pour exactement les mêmes propos. Comment pouvais-je dire que le vote des citoyens était dangereux !
A. M.

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