Lundi 10 mars 2014
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Chronique du jour : Kiosque arabe
L'Arabie saoudite avant tout !


Par Ahmed Halli
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Comment passer de l'amour à la haine, du soutien idéologique et financier à un état de guerre, sans le bruit déchirant des gandouras retournées ? Comment passer sans crier gare d'une attitude à son contraire sans ressentir la moindre gêne aux entournures ? C'est humainement improbable, voire impossible, mais les Saoudiens l'ont fait pourtant, et le ciel ne leur est pas tombé sur la tête. C'est ce qui aurait dû arriver, normalement devant de telles révisions, pour ne pas dire reniements. Souvenons-nous : quelques jours après l'arrivée du «frère musulman» égyptien Morsi au pouvoir, les Saoudiens décident de débloquer 4 milliards de dollars en faveur de l'Égypte. Moins d'un an plus tard, juste après la chute de Morsi, en juillet 2013, l'Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats s'engagent, pour le nouveau régime, avec une aide de 10 milliards de dollars. On a tout de suite compris qu'il fallait regarder du côté de Washington pour chercher la cause, ou les causes, de ce revirement à la «Frankenstein». Vendredi dernier, le «père spirituel» a décidé de sévir contre sa progéniture dévoyée, le ministère de l'Intérieur saoudien a publié une liste d'organisations terroristes en tête de laquelle figure le mouvement des Frères musulmans.
Cette liste comprend aussi, et comme attendu, les factions armées guerroyant en Syrie, en alliés avec Riyadh, à savoir le front Nosra, et l'EIEIL (l'État islamique en Irak et au Levant), une branche dissidente d'Al-Qaïda. Figurent aussi comme terroristes les insurgés zaydites (Houthis) du Yémen, durement réprimés en 2004 par l'intervention armée de Riyadh, et le Hezbollah saoudien, sans surprise en queue de liste. Depuis plusieurs semaines, le royaume wahhabite, en butte à la montée des extrémistes, nourris de sa propre doctrine et pratiquant la surenchère, émettait des signes de lassitude, devant l'enlisement de l'insurrection en Syrie. Après avoir pris ses distances avec le Qatar, son principal associé dans l'aventure syrienne, l'Arabie saoudite a décidé de mettre fin à la participation de ses citoyens au djihad en Syrie. En application d'un récent décret punissant de trois années de prison quiconque irait combattre en Syrie, les autorités ont donné, ce vendredi, un délai de 15 jours à ceux qui sont déjà engagés là-bas pour qu'ils reviennent.
La publication de la liste des organisations classées comme terroristes est donc une véritable déclaration de rupture et de guerre, de la monarchie aux mouvances issues de son giron. Principalement visé par la mesure, le mouvement des Frères musulmans d'Égypte a réagi avec une relative modération, soucieux apparemment de ne rien provoquer d'irréparable. Ses dirigeants rappellent même que la relation, doctrinaire et privilégiée, entre le mouvement et l'Arabie saoudite remonte au fondateur historique du royaume. Le mouvement égyptien rappelle incidemment qu'il a contribué, depuis sa naissance, à propager un «Islam modéré», aussi modéré que celui qui a conduit l'Arabie saoudite à se rebiffer. Il semble bien, en effet, que les dirigeants saoudiens aient désormais en tête de redéfinir leur approche de l'Islam, et de réviser leur idéologie dominante, en fonction des seuls intérêts du royaume. «L'Arabie saoudite avant tout» : un slogan qu'ils nous ont emprunté, sans s'en excuser du reste, au prétexte qu'ils l'avaient ramassé, après que nous l'ayons imprudemment et inexplicablement laissé choir.
L'initiative saoudienne ne va pas améliorer les relations avec le Qatar, place forte des Frères musulmans, et autres affidés, mais elle va surtout interpeller les partis de la même mouvance.
Les médias arabes s'arrêtent notamment à l'avenir des relations avec des partis islamistes au pouvoir dans les pays musulmans, et en particulier la Tunisie et le Maroc. Dans ce cas précis, la déclaration saoudienne sans trancher sur la question, laisse entendre qu'elle pourrait arrêter une attitude, au cas par cas, en fonction des liens que ces partis pourraient avoir avec l'internationale des Frères musulmans. Or, que ce soit en Tunisie, au Maroc, ou en Algérie, les partis islamistes ont toujours affirmé leur proximité, si ce n'est leur connivence, avec l'organisation des Frères musulmans, et en particulier son fer de lance égyptien.
De ce côté-là d'ailleurs, le ton est à la jubilation, puisqu'après les dollars saoudiens, le régime peut se targuer désormais d'une fatwa qui légitime la mise hors-la-loi des Frères musulmans. Un commentateur a même eu des accents nassériens en soulignant que l'initiative saoudienne était le commencement d'un «éveil arabe».
Le royaume wahhabite donnant le signal d'un «éveil arabe», après avoir sonné le glas d'un pseudo «éveil de l'Islam», dont on ne connaît que les turpitudes, voilà qui constituerait une révolution ! Je n'ose imaginer la perplexité et les crises de conscience de nos hommes politiques, de nos médias et de nos imams, sommés par Riyadh de substituer désormais la Sahwa nationaliste à l'éveil religieux. Je suppose qu'en matière de libertés et de droits de l'Homme, l'éveil arabe devrait produire les mêmes effets que la Sahwa wahhabite, en cinquante ans de domination.
Mais n'anticipons, ou plutôt ne rêvons pas : le wahhabisme est si profondément ancré chez nous qu'il va falloir au moins deux générations pour l'éradiquer (mot déterré par accident). Notre ministre des Affaires religieuses n'a pas tort de s'inquiéter de la progression du salafisme, même s'il le met en concurrence avec le chiisme et l’adventisme, qui sont loin de rivaliser avec lui. M. Ghoullamallah a aussi des raisons personnelles d'en vouloir au fondamentalisme qui conteste jusqu'à son nom de famille. J'ai lu quelque part, comme une sommation à changer d'état civil, au prétexte que son nom patronymique pouvait constituer une atteinte aux attributs de Dieu.
Enfin, tout ce remue-ménage politico-religieux, en provenance de la mère batterie saoudienne (celle qui recharge les accus de nos piétistes invétérés), ne devrait pas nous détourner de la seule vraie question du moment, celle qui interpelle nos consciences de musulmans : est-il licite ou illicite d'avoir une roue de secours sur un fauteuil roulant ?
A. H.

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