Dimanche 16 mars 2014
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Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Balade dans le Mentir-Vrai (5)
Comment j’ai rencontré Naguib Mahfouz


Par Arezki Metref
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Réunion d’urgence pour dresser un plan de bataille. Objectif : mettre la main sur Naguib Mahfouz.
Pour me guider dans Le Caire arachnéen, Si Hafiz m’avait orienté vers l’un de ses amis, Mahmoud, un sympathique mohandas tout droit extirpé d’un feuilleton égyptien. Physique de jeune premier des années 1980, blazer-cravate fantaisie, cheveux gominés coiffés vers l’arrière, Mahmoud en jetait. Avec lui, trois avantages. 1- Il parlait bien le français 2- Il connaissait parfaitement Le Caire 3- Il était disponible dans le rôle de cicérone.
Comment rencontrer Naguib Mahfouz ? Au culot ! Téléphoner au quotidien Al Ahram au sein duquel il occupait un bureau à l’étage des écrivains.
La secrétaire nous éconduit poliment arguant de la pléthore de rendez-vous déjà pris avec les représentants des plus grands médias du monde. Partout où je passais, on s’étonnait qu’un journaliste d’Algérie s’intéresse à l’événement.
En attendant de trouver le moyen d’approcher le Nobel, je me suis résigné à faire du tourisme. Plonger dans Khan El Khalili, sédimentation des authenticités du vieux Caire populaire ! Visiter l’université Al Azhar, la plus grande université islamique, quelque chose comme la jonction entre La Sorbonne et le Vatican pour les chrétiens !
Quand on déambule dans Le Caire, on croise fatalement la place Tahrir, célèbre depuis le «Printemps égyptien», qui se trouve dans Wast El-Bilad, le centre de la ville moderne avec ses trouées haussmanniennes, et l’alternance de ses façades néo-classiques et Art-déco. A Talaat El Harb, cette avenue que les vieux Cairotes appellent toujours Soliman Pacha, on s’est arrêté au café Riche, le rendez-vous des intellectuels et des artistes depuis le début du XXe siècle. Le Caire était alors, pour le monde arabe, ce que Paris était à la France et au monde francophone, c’est-à-dire le lieu où pouvait se réaliser une ambition intellectuelle ou artistique. Tout comme les provinciaux aspirant à la gloire montaient à Paris pour se montrer à la terrasse des 2 Magots, au Caire, c’était au café Riche.
Le café turc que l’on sirote entre les dizaines de portraits de personnalités accrochés aux murs de l’établissement, y a lui-même un goût d’éternité. On m’a conduit dans les faubourgs du Caire, où les larges avenues servaient aux corsos militaires. Voici l’endroit où fut assassiné Anouar Sadate le 6 octobre 1981. Arrivé devant la tribune présidentielle, un véhicule s’arrête. Six soldats en descendent au pas de charge et mitraillent les officiels. Anouar Sadate y laisse la vie tandis qu’Hosni Moubarak, le futur président, s’en sort avec quelques blessures. J’avais vu des images de cet attentat spectaculaire, prises par un opérateur américain lui-même blessé, dont la caméra, à terre, n’avait cessé de tourner. Corps gisant sur la structure métallique, sièges renversés, scènes de panique, rescapés hagards. Six ans après, je suis presque étonné que de tels événements traumatiques aient pu se dérouler dans un quartier si paisible.
Face aux pyramides, on est saisi de stupeur. Sans doute est-ce dû à cet interstice de temps nécessaire à l’esprit pour connecter l’irréel dans lequel notre imaginaire concentre les informations accumulées sur les pyramides – profondeur de l’Histoire, avancée technologique des anciens égyptiens, aura de grandeur – avec la réalité de cet entassement de blocs de pierres muettes vous observant du fin fond des âges. Ce qui ajoute à la déroute, c’est la situation du site, à l’orée de cette ville poussiéreuse de Guizèh dont ni la construction, ni l’urbanisme ne cadrent avec le lustre de ces mausolées.
D’après le peu que je sais de la littérature cairote, Le Caire des pyramides avec sa flamboyance historique, sa démesure esthétique, n’obsède pas les écrivains du cru. On parlerait davantage de l’égypte pharaonique dans la littérature religieuse juive en rapport avec l’exode conduit par Moïse. Le hasard a voulu que je relise Moïse et le monothéisme dans lequel Sigmund Freud avance l’hypothèse selon laquelle, plutôt que juif, Moïse serait en fait égyptien. Incipit : «Déposséder un peuple de l’homme qu’il célèbre comme le plus grand de ses fils est une tâche sans agrément et qu’on n’accomplit pas d’un cœur léger, surtout quand on appartient soi-même à ce peuple.»
A priori d’ignorant ! En réalité, explorant les voies ouvertes par l'égyptologie, Naguib Mahfouz situait l’intrigue de ses tout premiers romans dans l’égypte pharaonique. Quelques titres : Abath al aqdâr, en 1939 (publié en France sous le titre La malédiction de Râ, Radôbis en 1943 (L'amante du pharaon). Puis, en 1985 sera publié Akhenaton le renégat.
Sans doute à cause de l’insuccès de son retour à l’égypte ancienne, Naguib Mahfouz devint plus tard le romancier des quartiers populaires du Caire contemporain.
En quittant le site des pyramides, on s’engouffre dans la salle de cérémonies d’un grand hôtel. Mahmoud croit bien faire en nous emmenant assister à un défilé de mode de la styliste Yasmina. Plutôt sympa de retrouver les costumes kabyles, tlemcéniens, et autres, dans un défilé porté par la musique andalouse qui nous arrachait au Caire, antre supposé de l’arabisme, pour nous tendre le miroir de notre propre identité. Fin de défilé en musique et, caricature… danse du ventre provoquant l’hystérie collective de pétro-cheikhs en goguette.
Mais le problème reste entier : comment rencontrer l’auteur de Passage des miracles ? Si Hafiz me recommande de passer par l’attaché culturel de l’ambassade d’Algérie. Un autre ami à lui, venu renforcer l’équipe de recherche, préconise que l’on passe par l’éditeur, déjà rencontré lors de mon arrivée, et ainsi de suite. Nous tînmes comme cela une sorte de conseil de crise permanent et mobile car même en baguenaudant dans Le Caire, on tirait des plans sur la comète. Un jour, Mahmoud arriva, tout excité de nous annoncer la nouvelle. Il venait d’apprendre – «de source sûre», dit-il, plaisantant à peine –que le Nobel, et tout le tralala qu’il avait provoqué dans la vie de Naguib Mahfouz, n’avait pas bousculé toutes ses habitudes puisqu’il continuait à prendre son café tous les matins à 7 heures tapantes, en lisant les journaux à sa table attitrée dans un établissement. «Fishaoui ?», interroge Si Hafiz, en faisant allusion à ce mythique café de Khan Khalili, le plus vieux du Caire ? «Non», répondit Mahmoud.
Le commando de choc se retrouve à l’entrée du café dans le matin frisquet de l’automne cairote. En franchissant la porte, nous passons de la chétive lumière du jour naissant à l’ombre épaisse de la nuit, lovée dans les recoins de l’arrière-salle. Attablés dans une encoignure, deux jeunes consommateurs accoudés à des manuscrits, espéraient sans doute un signe du Maître. Le tuyau de Mahmoud était formel : la table du Nobel était perchée sur la mezzanine. Une marche, deux marches et à la troisième, l’œil capte au-delà de l’obscurité, la silhouette détourée de Naguib Mahfouz penchée sur un éventail de journaux. Peau mate, lunettes aux verres fumés et épais, forme noire sur fond noir, on eût dit le Sphinx égaré dans la nuit.
Absorbé par ses lectures, il resta indifférent à notre approche pourtant annoncée par le crissement de nos pas sur les marches de l’escalier en bois. Il était atteint d’une sérieuse surdité nécessitant un appareillage. Nous n’avions pas encore gravi le dernier niveau que nous fûmes interpellés par un serveur zélé surgi de l’opacité.
- Ces Messieurs vont où ?
Mahmoud s’improvisa porte-parole du groupe :
- Nous accompagnons un ami journaliste algérien qui souhaite rencontrer Naguib Mahfouz.
- Non, non ! C’est un espace privé ici, et un moment privé. Monsieur Mahfouz ne reçoit pas.
La puissance de l’esclandre parvint jusqu’à l’écrivain qui leva la tête et demanda ce qui se passait. Mahmoud saisit la perche et lui répondit du plus fort qu’il pouvait :
- Excusez-nous Monsieur Mahfouz. Nous savons que vous n’aimez pas être dérangé en prenant votre café, mais pour un ami journaliste algérien qui voulait vous interviewer, nous avons frappé à toutes les portes sans succès.
Naguib Mahfouz chuchota presque, d’une voix étouffée :
- Vous comprendrez que c’est un moment privé.
Devant notre air dépité, il ajouta :
- Prenez contact avec ma secrétaire d’Al Ahram, elle vous arrangera un rendez-vous.
- Nous l’avons déjà fait sans succès, insista Mahmoud.
- Dites que vous appelez de ma part.
L’après-midi même, Naguib Mahfouz m’a reçu dans son bureau, au journal. On m’avertit que, compte tenu du fait qu’il s’agissait d’un rendez-vous imprévu, le Nobel ne pouvait m’accorder qu’une demi-heure.
A. M.

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