Mercredi 19 mars 2014
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Contribution : Quatrième mandat
2) Les peuples algérien


Par Nour-Eddine Boukrouh
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C’est exprès qu’il n’y a pas de «s» à la fin du mot «Algérien», le sens de mon propos étant justement là. Je ne crois pas, malgré tout ce que j’en ai dit, que Bouteflika soit un monstre de narcissisme surgi d’un épisode cauchemardesque de notre histoire ou constitue une exception unique en son genre et en son nombre dans notre passé institutionnel.
Né au Maroc où il a passé sa vie jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, il a dû être marqué jusqu’à la fascination par le pouvoir absolu de la monarchie alaouite. Rentré en Algérie pour aussitôt siéger dans son gouvernement à l’âge de vingt-cinq ans alors qu’il n’avait jamais travaillé, il s’est trouvé au bon endroit et au bon moment pour apprendre le métier de despote en observant simplement les pratiques de Ben Bella, puis de Boumediène, lesquels n’auraient jamais quitté le pouvoir si le premier n’avait été renversé par un coup d’Etat, et le second inopinément rappelé par le Seigneur. Tous deux ont été à l’école du zaïm Messali Hadj qui a condamné la Révolution et la combattit parce qu’il n’en avait pas été l’initiateur et le chef. Après eux, Chadli, Boudiaf et Kafi n’auraient sans doute pas quitté le pouvoir de leur plein gré. Même ceux qui ont rêvé d’y être mais n’ont pu, comme Abassi Madani qui a humé un temps le musc du califat, auraient trouvé des raisons de ne pas le quitter, ni Saâdani ne le quitterait si d’aventure il arrivait au pouvoir par le train qu’on n’aura pas vu parce que caché par la Micheline du 4e mandat. De tous ces noms, aucun n’a eu la chance de «M’hammed ad-dib» (personnage équivalent à Djoha ; surtout à ne pas confondre avec le grand écrivain Mohammed Dib). Pourquoi ce qui est évident ne saute-t-il pas toujours aux yeux de tous ? On ne sort pas de siècles de colonisation pour s’installer tranquillement dans des formes de vie modernes empruntées à d’autres nations et sans en avoir préalablement assimilé l’esprit et les codes d’utilisation. On ne peut pas être la réplique exacte de citoyens «normaux» quand on n’a pas été formaté par une longue expérience sociale, une culture du Droit et de l’Etat, une éducation civique et politique. Il y a un héritage sociologique et culturel, comme il y a un héritage biologique et génétique. En ce qui nous concerne les représentations mentales transmises par nos aïeux, la culture orale et rurale, des pratiques sociales soumises à des traditions obsolètes et une religiosité ne laissant que très peu de place à la rationalité, imprègnent encore nos modes de pensée et président à l’essentiel de nos comportements, les défendant d’une influence trop importante des apports de la modernité qu’elles filtrent comme les rayons solaires nocifs sont filtrés par la couche atmosphérique qui protège la planète. L’absence de self-government durant des siècles, l’inexistence de liens sociaux, économiques et politiques entre les individus composant la collectivité, l’insignifiance de la production intellectuelle, ne favorisent pas l’installation en cinquante petites années dans des systèmes d’organisation sociale et politique modernes et développés. Cette analyse n’a pas été faite en profondeur, on n’a pas mis au jour cette face cachée de nous-mêmes dont surgissent les idées et les comportements qui nous poussent, comme avec le phénomène islamiste hier, à vouloir aller à contre-sens de l’évolution humaine, ou comme avec le 4e mandat aujourd’hui en acceptant de rentrer dans une phase de précarité qui pourrait nous être fatale. On fait comme si de rien n’était, comme si nous étions aussi «normaux» que les autres, comme si un homme qui n’a jamais été colonisé et un autre qui a subi diverses occupations politiques, militaires et culturelles se valent et sont interchangeables. Là, je vais user d’une image qui choquera peut-être mais éclairera ces propos : au temps de la colonisation, l’Algérie était pour les Français une colonie et pour les Algériens une prison de la taille d’un pays. Après plus d’un siècle d’enfermement ponctué de mutineries, les prisonniers en vinrent à s’organiser et à convenir d’une conjuration qui les libérera de l’administration pénitentiaire et des geôliers. La révolte éclata un jour dans tous les quartiers et toutes les parties de la prison et dura plus de sept ans au terme desquels l’administration et ses forces armées capitulèrent et prirent le large. Les prisonniers s’évadèrent en masse. Ils étaient dix millions. Se prendre en charge était une nécessité vitale à leur survie, et ils entreprirent alors de se doter d’organes de direction. Or les évadés, à part un petit nombre d’entre eux qui s’étaient instruits durant l’incarcération, ne savaient pas grand-chose de ce qu’était un Etat et comment le fabriquer. Dans leur imaginaire dominé par une vision de l’univers mi-théocratique, mimoderne, cette notion renfermait tout à la fois Dieu, le Prophète, les califes «bien guidés » et ceux mal guidés. L’Etat se présentait à leur entendement comme une figure de pouvoir, d’autorité, de commandement, de force qui plie les autres à sa toute-puissance. Tout ce qu’avait recensé la mémoire politique des prisonniers nouvellement souverains confirmait cette vision absolutiste du pouvoir : aguellids et rois de l’Antiquité, sultans et émirs des dynasties arabo-berbères  du Moyen-Âge, deys et beys de la période ottomane, bachaghas et caïds de la période carcérale, zaïms et cheikhs du Mouvement national apparu durant la détention… Pour mieux se légitimer, le nouvel Etat devait se doter d’une autre facette, d’une trompeuse façade : assurer le couscous et le burnous aux anciens détenus et répartir rentes et privilèges entre ses serviteurs. L’Etat algérien né de cette conception et de ces circonstances n’a pas émané du collectif des évadés, mais de lui-même. La perpétuation de l’ancien mode de pouvoir absolutiste allait être assurée par le pouvoir personnel de Ben Bella et de ses successeurs jusqu’à la présidence à vie de Bouteflika. Voilà les archétypes que connaissent les Algériens, et telle est la culture politique dans laquelle ils ont toujours baigné. Entre 2011 et 2013, j’ai publié dans ce journal une quarantaine de contributions liées au printemps arabe(1). Ce qui m’intéressait dans le phénomène était moins ses apparences ou ses conséquences politiques que ses soubassements culturels et psychologiques. Mon regard sur lui était essentiellement culturaliste. Derrière les mouvements de foules et les discours politiques, j’étais particulièrement attentif aux courants d’idées qui l’irriguaient. J’observais du plus près possible l’homme arabo-musulman hésitant entre deux directions de l’Histoire, déchiré entre le choix démocratique et la tentation théocratique. Quand vint le moment des élections, j’ai essayé d’expliquer pourquoi un réveil magique devait fatalement se traduire par un vote mécanique. Avec les régimes qui tombaient, je voyais surtout s’effondrer une culture despotique portée aussi bien par les despotes que par les «despotisables». La lutte contre la culture du despotisme vient de s’ouvrir chez nous où une poignée d’Algériens ont commencé à s’insurger contre une anomalie politique et morale, la candidature d’un homme de 77 ans gravement atteint par une maladie invalidante contre la résurgence d’un mythe, celui de l’homme providentiel même impotent contre un des derniers cultes de la personnalité en vigueur dans le monde ; contre un règne marqué par la corruption et la promotion des corrompus ; contre le risque que le 4e mandat serve à installer à la tête du pays une mafia politico-financière... Au sein de notre peuple beaucoup portent la «despotisabilité» comme ils portaient jadis la «colonisabilité». Même ceux qui ont fait des études ici ou à l’étranger, même ceux qui paraissent rationnels et modernes, entonnent en ce troisième millénaire la vieille chanson de l’homme unique qui, même à 77 ans, paralysé et aphone, est présenté comme ce qu’il y a de mieux pour l’avenir du pays et sa stabilité. Qui est responsable de cette situation qui perdure à travers les âges ? Dieu ? L’Histoire ? La main de l’étranger ? Ou tout simplement nous-mêmes, de père en fils, à travers les idées fausses qui nous animent et nous gouvernent sans que nous en soyons conscients. En termes juridiques, pour l’ONU et le reste du monde, nous sommes un seul peuple. Mais à nos propres yeux nous apparaissons dans certaines circonstances comme si nous étions deux peuples (car d’autres subdivisions, moins importantes, existent). Deux peuples qui peuvent en arriver aux pires extrémités comme en 1992 où il y avait grosso-modo les islamistes et les non-islamistes. Pour les islamistes, les laïcs et les démocrates sont des apostats, des ennemis de l’islam qui ne méritent pas d’être enterrés dans les cimetières des musulmans comme vient de le proclamer cheikh Hamadache. Pour leurs adversaires, les islamistes devraient être jetés au milieu de l’océan comme ont fait les Américains avec Ben Laden. Dans le contexte que nous vivons, il y a une nouvelle fois plusieurs peuples en un seul : au centre, le gros de la population happée par son quotidien difficile, pour qui aucune élection n’a changé quelque chose à sa condition et qui s’en fiche de savoir qui va être président en avril prochain, d’un côté ceux qui s’opposent au 4e mandat, s’expriment et se montrent dans les partis, les associations et la société civile, et d’un autre ceux qui soutiennent le 4e mandat, membres de l’establishment politique et économique et des partis administratifs. Partisans et adversaires se revendiquent tous deux du peuple, un peuple qui n’est plus un bloc monolithique, une masse compacte, mais est devenu des courants d’idées, des couches sociales, des habitants des villes et des campagnes, des jeunes et des adultes, des citoyens qui voient dans le Président-candidat un messie et d’autres qui voient en lui un malade et un mégalomane qui a fait énormément de mal au pays, aux institutions et aux hauts cadres compétents et honnêtes. Ses inconditionnels voient en Bouteflika le moudjahid qui a pris part à la libération du pays, le Talleyrand de Boumediène, le Kissinger de Nixon, le Chou En Laï de Mao, le Adenauer qui a reconstruit l’Allemagne, le Den Xiao Ping qui a réformé la Chine, le Mandela qui a réconcilié les Blancs et les Noirs… Ils aiment l’exagération, les contes et légendes, et voient volontiers en lui un prophète, un homme prodigieux qui a effacé la dette extérieure, porté à leur sommet les réserves de change, payé de ses deniers autoroutes, métro et barrages, et clament que s’il quittait son poste les réserves de change fondraient, la guerre civile reprendrait, les revenus du pétrole cesseraient de rentrer, les puits de pétrole tariraient et que la pluie ne tomberait plus…
Parmi ceux-là, beaucoup sont les colonisables d’hier et les «despotisables» d’aujourd’hui et de toujours. C’est dans cette catégorie de citoyens ignorants, cyniques, candidats à l’assistanat, à l’effacement des dettes et au logement gratuit que les partisans du 4e mandat trouvent leurs soutiens. La vérité qui vient de loin, celle qui émerge du fond des âges, est toujours la meilleure. Si elle est arrivée jusqu’à nous, c’est qu’elle est vraiment vraie. Ainsi, le stratège militaire chinois dont je vous rebats actuellement les oreilles et dont les idées sont encore enseignées dans les académies militaires disait il y a vingt-cinq siècles cette toute simple évidence : «Le nombre à lui seul ne donne nullement l’avantage.» Cette vérité militaire vaut aussi pour la science et la politique où c’est toujours une minorité, une infime minorité même, qui prend au bon moment les bonnes décisions qui font avancer le progrès moral et matériel et dénouent les nœuds gordiens. L’ALN n’a pas vaincu l’armée française avec le nombre, la qualité de la formation des combattants, son armement ou même la connaissance du terrain. Elle l’a vaincue parce que sa cause était juste. Le peuple algérien défendait sa terre, sa liberté, sa dignité, son indépendance, alors que l’armée française est venue sur l’ordre de la IVe République pour garder une colonie où résidait un million de Français contre neuf millions d’Algériens. Les effectifs de l’armée française engagés dans cette guerre ont frisé le million alors que le nombre des moudjahidine ne dépassait pas les 30 000. Par contre, le nombre d’Algériens qui combattaient du côté français, les fameux harkis, était supérieur à 100 000. Cette même Révolution n’a pas été déclenchée par le peuple algérien, ni par les partis politiques du Mouvement national, mais par 22 Algériens réunis au sein du CRUA. Ce n’est qu’ensuite que la masse a été secouée, obligée parfois sous la menace de cotiser, d’approvisionner et d’héberger les combattants. C’est au moment du référendum sur l’indépendance le 3 juillet 1962 que presque tous les Algériens majeurs sont allés voter en faveur de l’indépendance. C’est une notion très ardue que celle de «peuple». C’est l’un des termes les plus confus qui soient et celui qui se prête le plus à la manipulation, voire à l’escroquerie. Théoriquement un peuple, c’est tout le monde, sans aucune exception, mais l’utilisation qu’en fait le discours politique convient aussi bien à une infime quantité de personnes qu’à leur totalité. Les despotes qui se vantent d’avoir le peuple de leur côté ont toujours joué sur le flou de ce terme générique. Le chef est un seul homme et le peuple une masse compacte, insécable. Si quelqu’un sort du rang, de la masse, il n’est plus un membre du peuple, mais un adversaire, un ennemi. Aucune lutte de libération ou révolution sociale de toutes celles qu’a connues l’humanité n’a mobilisé l’ensemble du peuple. Non pas que tous ne pensaient pas la même chose, mais parce que toute la population ne réside pas dans la même ville, n’est pas prête au même moment, n’a pas la même information sur la situation, n’a pas le même niveau de conscience ou d’engagement, n’a pas intérêt à voir cette révolution réussir, et une foule d’autres raisons. En face de ceux qui veulent changer le régime, il y a forcément, partout et toujours, ceux qui soutiennent le régime et ont intérêt à son maintien. Ce sont toujours ceux qui sont contre quelque chose qui sortent manifester, pas ceux qui sont pour. Mais ça ne veut pas dire que ceux qui ne sortent pas sont d’accord avec le régime. Parmi eux, il y a ceux qui ne savent pas ce qui se passe, ceux qui savent mais s’en foutent, ceux qui craignent de recevoir un coup de matraque ou une balle, ceux qui ont peur pour leur pain, ceux qui ne voient pas ce qu’ils ont à gagner dans l’affaire… Donc une révolution populaire, un changement de régime, peut se faire non pas par une minorité, mais par une infinitésimale fraction de cette minorité, 1, 2 ou 3% tout au plus. Il n’est pas besoin que tout le peuple se soulève pour satisfaire une revendication populaire ou abattre un mauvais pouvoir. Dans ce cas, ce n’est plus la révolution mais le déluge, la fin du monde. Combien étaient les Tunisiens qui ont renversé Benali ? Quelques centaines de milliers tout au plus sur un total de dix millions de Tunisiens. Combien étaient les Egyptiens qui ont fait partir Moubarak ? Un ou deux sur un total de plus de 80. Lorsque le mouvement «Barakat» a aligné sur le trottoir cinq personnes devant l’entrée de l’Université de Bouzaréah pour dire non au 4e mandat, ça a fait sourire le pouvoir mais ne l’a pas empêché d’envoyer sur place dix ou vingt fois plus d’agents des forces de l’ordre pour les contenir. Mais à partir de quel seuil une opposition au 4e mandat aurait fait mouche? 1% du peuple, c’est déjà 380 000 personnes…
N. B.
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A suivre : 3) Le peuple et l’élite

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