Mercredi 19 mars 2014
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Chronique du jour : Tendances
Je donne ma langue au chat !


Youcef Merahi
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Je donne ma langue au chat. Ce n’est pas une boutade, du temps de notre enfance. Je donne, vraiment, ma langue au chat. Pas un chat persan ! De l’angora ! Non, un chat de gouttière. Bien de chez nous, qui va pouvoir sustenter une langue d’Algérien. La mienne, en l’occurrence ! Ce n’est pas une boutade, je ne peux rivaliser avec les pontes actuels. Et de demain. Et de l’après-17 avril. Je donne ma langue au chat, car je n’ai pas de réponses appropriées. Je n’ai pas de réponse, du tout. Boutade ? Galéjade ? Glissade ? Insulte ? Zilaq llissane ? Euphorie mal placée ? Hogra ? Ecart de langage ? Dérapage non contrôlé ? Bévue ? Quel est le qualificatif idoine à ce genre de climat langagier ? Ça me rappelle les rasades orales de Le Pen, le père, même si la fille n’est pas en reste.
Je ne sais plus où donner de la tête, quand j’évoque mon Algérie, elle n’est pas seulement à Macias. Wine biha ya kho ? Attention, la première sortie inénarrable de Sellal, ce n’est ce trait sectaire contre le Chaoui. Quid alors de l’amazighité ? J’en ai entendu des vertes et des pas mûres. Le Kabyle en a entendu, aussi. Le Mozabite, itou. Que voulez-vous, c’est comme ça, ils ne sont pas dans le moule de la mythique arabité de l’Algérie. Ceux-ci représentent le passé authentique qui pète au visage de nos gouvernants, comme une mauvaise conscience. Alors, de temps à autre, le naturel revient au galop. Ils auront beau le chasser, il ressortira à leur intelligence défendant. Je disais donc que le directeur de la campagne électorale de Bouteflika n’en est pas à sa première. Celle-là est blindée, de la pure, du premier choix, de la sélectionnée pure jus, du nec plus ultra, de la gelée royale, de l’anthologique : celle qui a consisté à nous faire croire, alors que le Président sortant n’était pas encore candidat officiellement, à coups de deniers publics, avec la casquette bien vissée de Premier ministre, qu’il a sillonné quarante-huit wilayas, du nord au sud, de l’est à l’ouest, juste des sorties de terrain. Qu’il ne faisait pas de campagne électorale. Toute honte bue ! Je donne ma langue au chat, je ne peux pas faire autrement. Maintenant que la campagne est achevée, le Président-candidat n’a pas à en faire une autre, elle est déjà faite. La cour va désormais faire dans la dentelle, créer le mythe du Mahdi, additionner les projets, surtout ceux de l’ADL fustigés par Sellal par leur laideur, mettre en exergue le rôle du sauveur qui a sauvé le peuple algérien des canines carnivores de l’intégrisme terroriste, entonner la rengaine de l’amour populaire pour le cerveau absolu et «enliévrer» les autres candidats, de Benflis à Hanoune.
L’écheveau est inextricable. Machiavélique sera celui qui le dévidera ! Car Sellal n’est pas seul dans ces errements du langage, même si le génie populaire est riche de répertoire. Encore faut-il choisir l’expression la plus utile ! Maudire les pères de ceux qui ne nous aiment pas relève de la bravade inutile de celui qui se sait au pouvoir, aujourd’hui, et au lendemain du 17 avril. Je l’ai déjà écrit, à la suffisance, on rajoute de la morgue du vainqueur par la force. Qu’il n’insulte pas notre intelligence en disant que les urnes diront leur verdict ! A l’époque, il a assez dénoncé (qu’il s’en rappelle !) ces mêmes urnes, justement. Il se serait satisfait de s’incliner sur la mémoire de nos chouhada aurait été noble, pour un politique. Il a choisi sa désormais famille politique, c’est son droit. Mais qu’il utilise son intelligence à croire, encore, à ses camarades d’antan. Qu’il accorde un regard énamouré au cerveau de son candidat, c’est son droit. Mais j’ai aussi le droit de ne pas aimer son choix, de ne pas aimer le personnage politique, l’homme public, tel qu’il est devenu. Mais pourquoi maudire mes pères ? Je n’aime pas l’homme politique que vous êtes devenu, Amara. Je n’aime pas vos options actuelles. Je n’aime pas vos appels au vote massif. Je n’aime pas les analyses catastrophées que vous faites d’un pays gouverné par un autre que l’actuel Président. Vous avez souffert du parti unique, comme l’Algérie. Vous nous obligez maintenant à applaudir les élections. Vous nous déniez le droit de boycotter, en vertu de quoi ? Je n’irai pas au bureau de vote le 17 avril. Je ne trouve pas mon compte de citoyen. Je considère que le quatrième mandat est une hérésie politique. Je considère que le bonheur citoyen a fui notre pays. Je considère que les candidats concurrents de Bouteflika font un choix politique malheureux. Je n’insulte personne en ayant cette position. Je ne «sectarise» personne. Je pense que l’Etat-Nation a fait son temps, qu’il est grand temps d’aller vers une autre forme étatique. On n’est pas plus stratège que ceux qui ont tracé six wilayate pour contrer l’armée française.
On nous a complexés, à l’époque, avec l’unité nationale. Qui s’en rappelle ? En avril 1980, par exemple. Ensuite, vint le tour de la main de l’étranger. Qui s’en rappelle ? Le cap Sigli, par exemple. Maintenant, il s’agit de la stabilité nationale. Qui se rappelle des fameuses constantes nationales ? Moi, si. Le mouvement Barakat menacerait-il la stabilité nationale, sinon celle des fauteuils rembourrés des ministères. «Même ce que mes yeux voient, on me dit que tu délires», chantait le chantre Matoub Lounès. Trop, c’est trop ! La politique, c’est du sérieux, messieurs. Prenez exemple sur l’Allemagne, justement, à laquelle vous vous comparez, immodestement. Le tamis sert à tamiser, pas à cacher le soleil. En quoi les journalistes, qui tancent vos sornettes politiques, menacent-ils la stabilité, sinon la vôtre ? Votre vertige à venir sera sévère. La langue, ce merveilleux instrument, doit faire le pied de grue avant de s’avancer vers l’inconnu. Faites-nous grâce de votre stabilité, laissez-moi aller vers mon boycott, c’est le mieux que je puisse faire pour mon pays. Je fais un acte citoyen. Je consomme ma citoyenneté et son pendant démocratique. J’ai un autre rêve pour mon pays. Il est différent du cauchemar que l’on me propose, que l’on m’impose. Le 17 avril est un non-jour. Un non-événement. Un non-vote. Un simulacre. Un non-choix. Une non-politique. Un non-espoir. Un non-rêve. Une non-perspective. Ce jour-là, si le temps est clément, je me paierai le dernier roman de Yasmina Khaddra, Qu’attendent les singes ? Si, si, c’est son titre. «Bou questio », me souffle un estomaqué de la langue française. A moins que je ne tente de relire La métamorphose , de Kafka. C’est une histoire de cancrelat. Alors, «cancrelations-nous», pour la bonne cause. Pardon, Mouloud K., c’est pour tenter de récupérer ma langue. Tu sais laquelle, toi. Le mépris, d’Alberto Moravia, pourra aussi faire l’affaire. Parle-t-il réellement de mépris, tel que je le ressens aujourd’hui ? Je ne me rappelle plus. Les Italiens ont le goût de la farce, me semble-t-il. Le fils du pauvre, de Mouloud Feraoun, me rappellera la quête du savoir et le sacrifice suprême d’une génération. Kundera, pourquoi pas ? Et si je relisais L’étranger, Camus me dira-t-il, post-mortem, le coup d’éventail du Dey Hussein et du coup de pied que je reçois chaque jour ? Au fait, qui a écrit L’âge des foules ? Je ne sais plus. Oui, je serai oisif, ce 17 avril. Il me faut donc occuper mon esprit. Décroisé des mots, peut-être. A moins d’aller zapper sur National Géographic Channel, voir, ou revoir, un docu de Cousteau, sur le plancton ou la migration des baleines. Vous vous rappelez de l’Unique, en octobre 1988. C’est à se pendre ! Il y a bien un roman que j’ai lu, adolescent, qui m’a séduit. Oui, Notre prison est un royaume, de Gilbert Cesbron. A moins que le royaume ne soit une prison. Ce n’est pas kif-kif. Mais où trouverai-je ce roman ? Une âme charitable pourrait-elle me le dégotter ? Le 17 avril. Pas avant. Pas après. Juste pour la non-journée du 17. Merci, merci, merci. Je promets d’en faire une fiche de lecture. Sansal, Boualem de son prénom, n’annonce rien de nouveau. Ce serait pas mal s’il nous concocte un autre
Le serment des barbares, ou une autre missive, bien «harissée », pour ses compatriotes. Aya Boualem, zid el goudam ! J’ai ouï-dire qu’Anouar Benmalek annonce un roman pour septembre. Un O maria, bis ? Septembre ? Ah, non ! Pas septembre. Pour le 17 avril, s’il te plaît Anouar. Tu as toujours mes coordonnées, n’est-ce pas ? Alors, presse ton éditeur. Je sais que Le miel de la sieste, d’Amine Zaoui, ne sera pas prêt pour mon obsession d’avril. Dommage, douktour ! J’aurais coffré ce 17 dans une aventure romanesque que je sais, d’avance, piquante.
Et si, seulement, j’orientais, ce jour-là, ma guimbarde vers Azeffoun ou Beni-Ksila, tenter de dorer ma brioche, piquer du regard l’horizon, supplier le ressac d’arrêter de faire la danse du ventre, j’en ai ma claque des nombrils qui trémoussent, poser mon auguste séant à même le sable et écouter, en boucle, «Sebhan Ellah ya ltif» d’El Anka et «Akoun yekhdaê Rabbi» d’Aït Menguellet. Et si cela ne me suffisait pas, je conterais à la mer mes colères refoulées.
Y. M.

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