Dimanche 30 mars 2014
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Chronique du jour : Ici mieux que la-bas
Balade dans le Mentir/vrai(7)
Un café à côté de Milan Kundera


Par Arezki Metref
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Comme à Paris les cafés sont des lieux de travail, c’est dans l’un d’entre eux que je rencontrai Nourredine Saadi pour la préparation de je ne sais plus quel colloque. Le rendez-vous avait été pris au Petit Suisse, une brasserie située à équidistance du jardin du Luxembourg et du théâtre de l’Odéon. A la petite terrasse où nous nous étions installés pour permettre à mon comparse de fumer, les consommateurs étaient serrés comme les dents d’un peigne. Lorsque la place à ma droite se libéra, elle fut aussitôt occupée par un septuagénaire alerte, vêtu d’un blouson de cuir. Il venait, me semble-t-il, d’attacher sa moto à un poteau visible depuis notre table. De haute stature, il avait le visage marqué et quelque peu fermé, comme s’il était sur ses gardes ou qu’il digérait encore une vieille colère, un nez épaté, les cheveux noirs striés de poils blancs. Il s’installa, commanda je ne sais plus quoi dans un français marqué par un fort accent, sortit de l’une des poches de son blouson un minuscule carnet, qui tenait dans la paume de sa main, et un stylo. En attendant que la commande lui soit servie, il se mit à écrire d’une graphie si serrée qu’on se demanda s’il pourrait se relire. Plongé dans son carnet, il demeurait indifférent au brouhaha qui s’élevait de la terrasse, fait de bribes de conversations, de cliquetis de verres posés sur la table, de chaises qu’on déplace, de pétarades de motos et de vrombissements de moteurs de voitures. A un moment, Nourredine, qui était lui, à ma gauche, intrigué sans doute par la solitude de mon voisin de droite immergé dans sa graphie miniature, lui dit, histoire de lancer une conversation :
- Vous avez une belle écriture !
Ce dernier répondit poliment : «Merci». Puis il replongea dans son carnet. Il vida son verre d’un trait, rangea ses affaires, régla et se leva. Ce fut à l’instant où il écarta le rideau en plastique qui isolait la terrasse, présentant sans doute un profil particulier, que Nourredine Saadi me dit : Tu as vu qui c’est ? Je donnai ma langue au chat. C’est Kundera. Milan Kundera. Voilà comment, par un pur hasard, on aura surpris Kundera dans l’acte d’écrire.
Milan Kundera évoque au premier coup d’œil, la littérature de la dissidence dans le bloc communiste. Ce qui signifie quelque chose pour les lecteurs de ma génération. Nous vivions dans un système d'oppression de toute liberté d’expression et, ce faisant, nous éprouvions à l'égard des écrivains dissidents de l'Europe de l'Est une forme d'attirance-répulsion.
A quelques exceptions près, nous ne connaissions qu’eux. Les écrivains non dissidents nous étaient inconnus. Pour cause, ils étaient rarement traduits en français.
Attirance car il s'agissait d'individus qui osaient s'opposer à un système policier redoutable, clamant, parfois au prix de leur liberté, leur soif de dire. Et une répulsion car en même temps nous croyions fortement au rôle libérateur du socialisme, et pour nous, ces dissidents «faisaient le jeu du capitalisme», selon la formule de l’époque, et même de l'impérialisme qui les utilisait pour la propagande.
Je me souviendrai toujours des débats houleux qui nous opposaient lors de l’expulsion en 1974 de Soljenitsyne d’URSS après le succès de L’archipel du Goulag. Entre ceux parmi nous qui reconnaissaient un réel talent littéraire et présupposaient la véracité de son récit sur le goulag, estimant néanmoins qu’il ne fallait pas le livrer à l’Occident comme une arme contre le socialisme, et ceux pour qui Soljenitsyne n’était qu’une marionnette sans talent, ça y allait dru. Le fait est que, par une espèce de cousinage du système algérien avec celui des pays de l’Est — parti unique, et maillage policier de tous les secteurs de la vie — la problématique de la dissidence nous interpellait. Elle nous déchirait même car elle posait le dilemme de l’affrontement entre les libertés de l’individu, que l’on ressentait comme essentielles, et la défense d’un système de justice sociale. Dans ce duel entre le pot de terre contre le pot de fer, que sacrifier ?
Mais il n’y avait pas que cela. Kundera, pour moi, c’est encore autre chose. Comme devant une toile abstraite dans laquelle pourtant on croit reconnaître des formes figuratives, je sentais dans ses romans de l’époque comme un parfum de désillusion à l’algérienne. Ah, les facéties de l’imaginaire !
La description de ces appartements glauques dans L’Insoutenable légèreté de l’être me rappelle ce délire obsidional que l’on ressentait du temps prétorien de Boumediene puis de Chadli. Comme les personnages de Kundera, il y avait là des cadres de classe moyenne dopés aux stimulants artificiels et aux illusions qui s’éteignaient dans de longs laius euphorisants à la lumière de bougies fichées dans le goulot des «Cuvée du Président».
Kundera n’est pas Soljenitsyne, pas plus que Vaclav Havel. Il a été exclu du parti communiste en Tchécoslovaquie. Il raconte métaphoriquement cette exclusion en attribuant à son personnage de La Plaisanterie (1980), d’avoir commis la farce gravissime d’écrire sur une carte postale «Vive Trotski !». Ce roman aborde par l’absurde la bravade humoristique à l’encontre d’un régime totalitaire. Toutes proportions gardées, et sans le talent de Milan Kundera, ça me fait penser à Mezioud Ouldamer, un Algérien totalement méconnu, qui, lui aussi, commit le même type de plaisanterie dans les années Chadli et qui s’était retrouvé, alors qu’il était civil, devant un tribunal militaire. Il raconta son histoire dans un livre titré Offense à président (Editions Gérard Lebovici, 1985).
Mais revenons à Kundera. On le présente comme écrivain franco-tchécoslovaque (en fait, il est originaire de Moravie) car il s’est installé en France à partir de 1975. Son parcours géographique menant de la Tchécoslovaquie à la France s’est doublé d’un parcours linguistique puisqu’il a écrit des romans en français. Cependant, on peut observer que l’identité littéraire supplante toutes les autres identités, car il a beau écrire en français à partir de la France, il reste par les références, les clins d’œil, la sève qui irrigue son œuvre viscéralement tchèque.
Dans L’Ignorance (Gallimard, 2003), livre de l’exil, il juxtapose tous les exils avec ce qu’ils impliquent de nostalgie, à celui d’Ulysse, en réveillant la vieille notion grecque de nostos. Mais, et c’est ce qui fait l’originalité de son regard, au récit moralisateur d’Ulysse, L’Odyssée, il oppose une autre interprétation. Il s’apitoie davantage sur Calypso qui a retenu Ulysse par amour, qu’il ne se réjouit du retour du roi d’Ithaque auprès de Pénélope par convention sociale. Il écrivait en 2000 : «Calypso, ah Calypso ! Je pense souvent à elle. Elle a aimé Ulysse. Ils ont vécu ensemble sept ans durant. On ne sait pas pendant combien de temps Ulysse avait partagé le lit de Pénélope, mais certainement pas aussi longtemps. Pourtant on exalte la douleur de Pénélope et on se moque des pleurs de Calypso.»
Dans la partie française de sa vie littéraire, Kundera s’acharne à dédramatiser l’exil en en soulignant les potentialités créatrices, parfois complètement castrées dans son propre pays. Comme le charme d’arriver en moto au Petit Suisse, dans ce quartier qui fut celui de Verlaine et de Rimbaud, d’écrire dans un petit carnet et d’oublier, pour une fois,- avec le poète de son roman - que La vie est ailleurs.
A. M.

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