Mercredi 7 mai 2014
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Chronique du jour : Tendances
La chaîne des livres(2)


Youcef Merahi
[email protected]

Ma dernière chronique m’a valu quelques admonestations électroniques, car j’ai eu l’outrecuidance de citer, parmi les livres lus par mes soins, deux ouvrages sur Camus, dont une traduction en kabyle de L’étranger. Comme si j’avais commis un crime de lèse-nationalisme. Comme si j’avais été «dégoulinant de larmes», me dit-on. Comme si je ne cesse pas de «consommer de la moraline» (je ne sais pas ce qu’est cette moraline, un médicament ? merci d’éclairer ma lanterne) qui serait «contre-indiquée en cas de ramollissement du cerveau», me dit-on encore. Dois-je me précipiter auprès de mon neurologue préféré (Djaffer ou Mouloud ?) pour vérifier l’état de mes synapses ? Je le ferai, s’il le faut. Trêve de plaisanterie, chère lectrice, vous n’avez pas le droit moral de comparer Camus à Céline. Revoyez votre copie. Et pour le premier. Et pour le second. Si je fais preuve «d’angélisme», vous, vous faites preuve d’une crise de nationalisme d’arrière-garde, totalement dépassée, allant jusqu’au nihilisme. Nous avons été colonisés par les Romains, faut-il pour autant détruire les ruines de Timgad et autres lieux, pour exorciser leur présence ? Faut-il donc détruire toute trace de la colonisation française, bâtis, stèles, livres, y compris ceux du pauvre Camus, pour se proclamer algérien ? Je ne le pense pas. Le passé doit servir de repère, de leçon, de référent, pour se connaître, d’abord ; puis, consolider le présent et bâtir, d’ores et déjà, le futur. N’effaçons pas les traces d’hier, nous risquons l’égarement. A certains égards, nous y sommes en plein dedans. Méditons ensemble la malice du Petit Poucet !
Je fais référence à Camus, pour la raison simple qu’il y a deux ouvrages de chercheurs universitaires à indiquer aux curieux de la chose littéraire. C’est mon rôle, je pense. Ai-je eu raison, je le crois dur comme fer. Du reste, je récidive, cette fois-ci. Je voudrais signaler l’ouvrage de Hamid-Nacer Khodja, universitaire, Albert camus, Jean Sénac ou le fils rebelle , éditions Paris Méditerranée/Edif 2000, où il est question justement de la rupture fracassante entre les deux, en raison de la mésentente sévère dans leurs positions respectives, par rapport à l’indépendance de l’Algérie. La mise en exergue par NKH entre le politique et le littéraire, dans ce cas d’espèce historique, comme ce fut le cas de la position de Jean-Paul Sartre, explique très certainement la tiédeur, le basculement et la faute éthique du prix Nobel. Dans la troisième partie de l’ouvrage, la correspondance (1947/1958), entre Camus et Sénac, éclaire la genèse de l’amitié entre eux, parenté littéraire, parenté tout court, «ébauche d’un père» écrira plus tard Sénac, qui explose justement dans l’approche antagonique, une vision nette du poète et une vision moralisante du philosophe, sur le devenir d’une Algérie en lutte pour son indépendance. D’où le choix du titre par NKH, Sénac le fils rebelle de Camus.
En ce qui me concerne, la chaîne des livres ne se brise pas, tant qu’il y aura, ici et ailleurs, une plume qui défiera le temps et ses contingences. La poésie, en premier, m’inspire le plus grand respect. Même si cette obsession militante me vaut des observations. Je reste incurable, sur ce plan. Dans mes pérégrinations livresques, j’ai rencontré deux plaquettes de poésie, celle de Kocila Tighilt, un confrère, L’horizon barbelé et cette anthologie de l’Association culturelle Adrar n Fad (Béjaïa), Tamedyezt. La langue est bien maîtrisée, le style alerte et la thématique rejoint la longue chaîne des poètes de tous les temps. Peu importe la langue d’usage, il est question d’amour, de rêve, de fraternité, de souffrance, mais aussi de lumière. Les illustrations de Tighilt donnent, à son recueil, une autre dimension esthétique, que les poètes doivent renouveler pour marier la plume et le dessin. La rime et la couleur. Les deux vont de pair, dans ce monde d’uniformité affligeante. Pour un coup d’essai, ce poète donne à espérer une moisson future, à même de participer à une œuvre poétique certaine. Franchement, il y a dans la poésie de Tighilt un fond maîtrisé qui ne peut que lui réussir, pour peu qu’il continue à tisser des liens avec les classiques du genre. L’association d’Adrar n Fad, à l’instar de celle de Timizart, réunit annuellement des poètes du pays, le temps de joutes poétiques, (se) dire leurs expansions verbales. Ce festival ne faillit pas ; bien au contraîre, il se renforce d’année en année, pour le grand bien de l’écriture. Désormais, il y a des noms d’auteurs que les amateurs des belles lettres commencent à connaître. Je cite, de mémoire, Malek Houd, Jughurta Segueni, Mourad Rahmoune, Kaci Sadi, Nadya Benamar, Katia Touat et Hamid Ibri. Assurément, l’édition ne suit pas automatiquement, comme cela devrait l’être. La médiatisation, non plus, du reste. C’est là où le soutien public doit s’orienter, en priorité, car il y a de la matière, de la pâte et du talent. Laissons dire Kocila Tighilt : «De ma flûte, je rajeunis ta voix. Chaque note est un bout de ton silence que je récupère de l’oubli, c’est pourquoi il faudrait penser à survivre dans ce monde de violence.»
Nourreddine Louhal, un confrère, amoureux de la Casbah, un peu à la Momo, nous propose de revoir Les jeux de notre enfance, éditions Anep, ouvrage dans lequel il recense et explique les modalités de ce qui fut, pour les quinquas et les sexas, les jeux de la houma, le tout illustré par des photos. C’est à une véritable promenade nostalgique que nous convie Louhal, mais quel retour en arrière ! Il y a dans près de deux cents pages tout le génie de notre enfance, qui va du jeu de la marelle à la « karroussa taâ roulema », notre skateboard à nous, de notre temps, en passant par le «dinouayou» (les fameux noyaux des nèfles, c’est la période, du reste). Louhal ne se contente pas de révéler les secrets de ces jeux mythiques qui ont structuré notre enfance, il nous invite à redécouvrir certains ustensiles, tout aussi mythiques, que nous n’utilisons plus, progrès oblige. Le sachet de lait a remplacé la «quazdira» qui servait à transporter le précieux liquide. Le «zarbout», ou la toupie, est un vieux souvenir qui n’attire plus nos enfants. Le cerceau, les osselets ou les billes ont construit notre temps. Louhal ne s’arrête pas à ces seules évocations, il nous donne à voir d’autres objets d’antan. Comme le «douh» (berceau) monté, pour les plus pauvres, de roseaux, et, pour les plus aisés, de bois noble. Des personnages de la Casbah apparaissent aussi dans cet ouvrage. Comme Thanem Dâaziz, Hamid Yemmi ou le chanteur chaâbi, Mekraza Omar, à côté de Hadj-Ali Mohamed Tayeb. Le livre de Louhal a remué, en moi, une mémoire pleine à craquer, nostalgique à souhait, vindicative et totalitaire.
Le professeur Mohand-Akli Haddadou, prolifique, édite le Dictionnaire toponymique et historique de l’Algérie, éd. Achab. Le vertige toponymique est certain en Algérie. De plus, c’est un domaine qui est laissé en jachère depuis que l’arabisation de l’environnement a tenté d’effacer le peu de réalité qui restait après 1962. La mémoire se travaille et l’oubli se conditionne. Dans cet ouvrage, Haddadou propose une explication scientifique aux différents toponymes algériens, alors qu’une préface fouillée déroule la démarche du chercheur. Les noms des lieux précisent l’origine, l’histoire et, pourquoi pas, la genèse d’une appellation. C’est que nous retrouvons dans cet essai, même si parfois on peut ne pas être en adéquation avec l’auteur, du fait que le mythe est remis en cause. On relie, assez facilement, me semble-t-il, certaines situations à la présence étrangère continue sur notre territoire. Comme si c’était un territoire nul, sans indice. Et sans existence autochtone. Merci Mohand-Akli pour toutes tes recherches !
La chaîne des livres ne s’arrête pas dans le cadre précis de cette chronique. J’y reviendrai, d’autant qu’il y a de nouvelles parutions. Entre autres le livre de Hend Sadi, à propos de la tempête soulevée par certains intellectuels de l’époque lors de la parution du roman La colline oubliée de Mouloud Mammeri. Il est toujours utile de remettre les pendules à l’heure, au moment où chacun, dans une Algérie aux prises avec ses démons, voit midi à sa porte. J’y reviendrai le moment voulu.
Y. M.

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