Dimanche 11 mai 2014
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Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Balade dans le mentir/vrai(14)
Saludo, Maestro Marquez !


Par Arezki Metref
[email protected]

Je me suis laissé emporter par un torrent d’images où le baroque le disputait à la précision clinique. Morceau du corps du délire : «et il s’écroulait en pleine audience, se tordant sous les convulsions et vomissant une écume de fiel, et il avait perdu la voix à force de discourir, des ventriloques se dissimulant derrière les rideaux pour faire croire qu’il parlait, et des écailles d’alose lui poussaient sur le corps pour le punir de sa perversité».
C’était cela L’automne du patriarche. Une sorte d’odyssée chahutée par l’ironie des dominés, par la revanche des opprimés, l’épopée du pouvoir et de l’histoire exaltée par la démesure et une clairvoyante déraison.
Tout ce que personnellement j’attendais de la littérature se trouvait là. Si la lecture de ce roman fut un bonheur intense et bref, sa conséquence fut pour le moins contrariante car elle provoqua en moi un sentiment d’impuissance. Combien de vies faudrait-il pour écrire comme je le souhaiterais, c’est-à-dire comme Marquez ? Par contre, Gabo, lui, gagna un lecteur indéfectible et fidèle qui ne rata plus une seule ligne de ce qu’il écrivit que ce soit ses livres ou ses articles de presse.
Les superlatifs pour dire la fascination que provoque la lecture de Cent ans de solitude sont épuisés. C’est pourquoi je vais le formuler très simplement : j’aurais voulu que ce roman ne finisse jamais. J’envierais presque ceux qui ne l’ont pas encore lu car il leur reste un émerveillement à éprouver.
A ce propos, racontant à mon amie Farida Azzegagh l’épisode avec Kundera, elle me narra à son tour qu’un jour, à la Fontaine des innocents, dans un café parisien des Halles devenu depuis un Mac Do, elle prenait un verre avec un ami lorsqu’elle remarqua un homme qui tenait à la main Cent ans de solitude. Ayant été, elle aussi, magnétisée par le récit, elle dit à son ami :
- Cet homme a de la chance de ne pas l’avoir encore lu.
L’inconnu l’entendit et lui répondit :
- C’est le meilleur compliment qu’on ne m’ait jamais fait.
C’était Gabriel Garcia Marquez. Il avait rendez-vous avec une personne qu’il ne connaissait pas, et tenait le livre à la main en signe de reconnaissance.
Il y a deux ans, environ, j’ai caressé le projet ou plutôt la velléité de visiter la Colombie que Marquez m’avait fait découvrir dans ses entrailles populaires, mythiques et symboliques. J’avais repassé plus d’une fois le scénario dans ma tête. Faire des milliers de kilomètres juste pour trouver Marquez et lui dire ce que lui-même avait crié à Hemingway : Saludo Maestro ! C’est tout.
Ce pays devait demeurer pour moi cette histoire qui brûle aux quinquets du Colonel Nicolas Marquez, le grand-père maternel de Gabriel et son héros, qu’on retrouve quasiment dans toutes ses histoires. C’est cela la Colombie, l’œuvre de Marquez, et le cartel de Medellin, les enlèvements des FARC et autres forces de guérilla, le déchaînement de la violence qui font l’actualité de ce pays, ne parviennent pas à effacer cette teinte onirique dont l’écrivain a paré des épisodes de l’histoire, les séquences de l’épopée de Bolivar et son dépit à «labourer la mer», la brutalité de la guerre des Mille Jours ou encore la révolte des ouvriers contre le cartel de la United Fruit à la fin des années 1920.
S’agissant de cette violence politique et mafieuse qui s’abattit sur la Colombie à partir du milieu des années 70, et qui rappelle ce que nous avons-nous-mêmes vécu – enlèvements crapuleux, assassinats, tortures, etc. –, je me souviens que je lisais le Journal d’un enlèvement de Gabriel Garcia Marquez. L’histoire véridique d’une célèbre journaliste, Majura Pachon, enlevée et séquestrée avec huit autres de ses confrères par le cartel de Medellin pour empêcher l’extradition vers les Etats-Unis de narcotrafiquants. Il avait abordé cet événement comme une enquête journalistique pour en faire un véritable roman, «de quoi rendre jaloux les spécialistes anglo-saxons des best sellers» (Journal du dimanche). Azzedine Meddour était venu me trouver pour me proposer d’écrire ensemble un scénario. Ce devait être l’histoire d’un journaliste algérien exposé aux convulsions du pays provoquées par les forces politiques et mafieuses. Je lui tendis le livre de Marquez. L’ayant lu, il revint me voir trois jours plus tard :
- Ah, me dit-il, si on pouvait faire une œuvre aussi puissante pour l’Algérie !
Sa maladie puis son décès devaient mettre brutalement fin à notre projet.
A lire sa biographie écrite par l’Anglais Gerald Martin, et son autobiographie, Gabriel Garcia Marquez, c’est d’abord l’histoire de la construction d’un écrivain avant d’être celle d’une œuvre. Depuis son plus jeune âge, il demeurait fasciné par le récit, le conte, la parole, bref par cette magie qui consistait comme en une alchimie, à transformer le réel, fût-il piteux, en roman, ce genre qui découle de la romance, et y retourne.
Toute sa construction personnelle s’est élaborée autour de ce lien immémorial entre le fait et le dit. Pour lui, «la réalité est un mauvais roman», il appartient à l’écrivain de l’embellir, pour ne pas dire de l’élever. Un exemple concret de roman qui n’en est pas un : Récit d’un naufragé. C’est l’histoire vraie d’un marin, Luis Alejandro Velasco, qui, en février 1955, a survécu au naufrage du Caldas, un destroyer de la marine nationale colombienne. Marquez, après l’avoir interviewé pendant plus de 120 heures, écrit l’histoire de ce marin qui avait eu le courage de «dynamiter sa propre statue» en avouant que le bateau s’adonnait à la contrebande : «Une histoire si détaillée, avoue Marquez, que mon seul problème allait être de convaincre le lecteur de son authenticité».
Ce n’est pas un hasard si, survenant dix ans avant sa mort, à un moment où son œuvre était achevée, il intitula son autobiographie Vivre pour le raconter. Il écrit : «La vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient.» Ce titre condense non seulement sa démarche littéraire, mais aussi sa personnalité de passeur entre le fait et le dit. Il se souvient, entre autres, de sa sidération lorsqu’enfant, son père restituait sans travestir le fait mais en choisissant les mots de telle sorte à ce qu’elle en devient meconnaissable, une situation à laquelle il avait lui-même assisté.
Il a développé à son corps défendant la rapacité de son imaginaire au point où celui-ci a phagocyté toute réalité. L’œuvre de Marquez, c’est la vie de son grand-père, de son père, sa mère, ses collatéraux. C’est Aratacata, cette ville champignon créée pour les besoins de loger la main-d’œuvre de l’United Fruit, devenue Macondo. L’œuvre de Marquez, c’est une épopée familiale colombienne qui a rencontré le souffle des Mille et une nuits, reconnu comme un modèle narratologique de grande qualité. Le premier livre qu’il lut, sorti d’une malle poussiéreuse de la dépense, était décousu et plusieurs pages manquaient. Il ignorait ce qu’il lisait mais il était totalement absorbé. Des années plus tard, il apprendra que ce livre qui le passionna tant était Les Mille et une nuits. D’Homère à Cervantès en passant par Marc Twain, Joyce, Faulkner, Borges et Hemingway, Marquez avoue s’être nourri des œuvres et des questionnements de ceux qui ont approfondi la façon de raconter une histoire. Cette obsession de perfectionner la narration en multipliant les angles d’attaque, et en faisant émerger des détails éloquents, obsession qui avait déjà habité Hemingway et Faulkner, «le plus fidèle de mes démons tutélaires», sera portée à son pinacle par Marquez qui y ajoutera la fantasmagorie et la superstition caraïbes. Hemingway était pour lui un exemple d’écrivain «qui savait faire alterner et coexister journalisme et littérature».
Marquez rappelle qu’un jour, du temps où, correspondant à Paris d’un journal colombien en faillite, il tirait le diable par la queue , inconnu et pauvre, et néanmoins gonflé de l’ambition de réaliser une œuvre littéraire, il se baladait un samedi après-midi sur un grand boulevard grouillant de passants. Il reconnut sur le trottoir d’en face, Ernest Hemingway qui dépassait la foule d’une tête. Il lui cria de loin : «Saludo, Maestro». Ce dernier répondit : «Salut». Commentaire de Marquez : dans cette foule, son salut aurait pu s’adresser à n’importe qui mais Hemingway savait que s’il y avait là un seul maestro, ça ne pouvait être que lui.
A. M.

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