Mercredi 28 mai 2014
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Chronique du jour : Tendances
La chaîne des livres(4)


Youcef Merahi
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Une fois n’est pas coutume, j’inclus dans cette chaîne des livres le dernier opus d’un poète-chanteur, Isefra de Lounis Aït-Menguellet, édition Izem, 2014. Si cette huitaine de poèmes, et tous les autres de sa carrière, est publiée sous forme de recueil, utilisant du papier, il n’y aurait pas eu, me semble-t-il, une faute de goût. Car, incontestablement, il est question d’un poète authentique, maillon de cette longue chaîne d’aèdes kabyles. Ce don qu’il cultive et cette inspiration intarissable font d’Aït-Menguellet une valeur sûre de l’écriture algérienne. Même s’il accepte le fait que ses fans lui accolent une coloration philosophique qu’il accepte du bout des lèvres, il n’en demeure pas moins que Lounis est philosophiquement poétique, à la nostalgie tenace d’un temps révolu, à la sensibilité à fleur de peau, portant le rêve fragile d’un semeur de mots «au geste auguste», rendant au verbe ses lettres de noblesse, obligeant par là la vulgarité à cacher sa laideur, sublimant l’amour dans une allégorie maîtrisée et portant le burnous de l’humilité. Ses lectures avérées affleurent fermement dans la maîtrise de sa thématique, sans cesse renouvelée, mais qui, comme un ruisseau tranquille, creuse son lit, pour la postérité. Laissons dire le poète : «Si le don d’éloquence t’est donné/Alors tu seras un homme de sagesse/Tout ce qui te peine, tu l’exprimeras/Pour que dans le cœur, la tourmente s’apaise/Tu offriras un présent de tristesse/A ceux qui apprêtent les mots de la connaissance/Tu partageras avec eux amertume et chagrin/Qu’il est malheureux celui qui a un esprit de discernement.»
Malaises, édition El-Amel, 2014, ce titre reflète totalement l’écriture poétique de Mourad Aït Mouloud, tant il joue au funambule sur le fil des mots. L’angoisse est portée à bout de bras, comme un compagnon fidèle des jours de tristesse. Elle est là, présente, pesante et, souvent, agaçante comme une ombre qui falsifie le parcours du poète. On sent ce malaise, comme un malaise difficile à décoder, une nausée ambiante impossible à cadrer, défiant l’énergie humaine, enfumant l’esprit et ankylosant la gestuelle quotidienne. Aït Mouloud tente de la domestiquer, il y arrive si bien qu’il utilise au profit de sa poésie. Sauf que la dépression, cette inspiration intempestive, s’installe et enténèbre tout espoir naissant. Toute révolte, sinon par les mots, est vaine. Est-ce le lot du poète d’être vêtu de barbe et de chagrin ? Laissons dire Mourad : «La mort mord la vie/Comme un ver qui ne grandit pas/Pour garder sa faim/Ni insecticide ni pesticide/N’arrêteront cet auto-génocide/Un crime qu’on ne condamne pas/L’auteur est sa propre victime/Dépression déception…»
Amziane Lounès, poète bilingue, qui a adapté/traduit les célèbres Fables, nous propose Nuits de jeunesse, autoédition, 2014, un recueil de poésie dans lequel il tente de briser les murs de cette «vaste prison» où il se sent enfermé, si bien que les portes de la cellule sont fermées hermétiquement. En lisant la poésie d’Amziane, j’ai ressenti un mal-être terrible, car dite/écrite, c’est selon, dans un agencement de mots d’où gicle une vérité de parole, totalement libre de toute entrave. Le désespoir est à son comble. Loin de toute métaphore poétique, Amziane, comme libéré de toute pudeur, se livre pieds et poings liés au regard de l’autre. Sans concession. Sans haine. Mais, le comble de tout, c’est qu’il n’espère aucune rémission de cette maladie. Laquelle ? La mal-vie, tout simplement. La sinistrose. Les horizons bouchés. Un ciel voilé. Le péril en mer. L’incertitude du lendemain. Une jeunesse sans jeunesse. Les mots, comme affres, froid, silence et ennui, blessure, tempête, nuit, galère et tourment, sont les fondamentaux de ce recueil.
C’est dire que la malédiction semble, toujours, collée aux pas du poète. Il ne s’agit pas là d’une fuite en avant, mais plutôt d’un face-à-face «sisyphien» avec soi-même et la société environnante.
Le poème est-il ce rocher que le mythe fait dégringoler, encore et encore, de la cime, une fois la tâche accomplie ? Laissons dire le poète : «Quand le soir est de retour/Ce sont les peines du jour/Qui deviennent des poèmes/Que la muse inspire et sème/En vers pour étouffer les cris/Du cœur que la tourmente a pris.»
Djamel Benmerad, dans L’adieu aux larmes, édition Rebelles, nous propose une autre gestuelle poétique, celle du combat, de la lutte émancipatrice et de la dénonciation coup-de-poing. Un peu à la manière de Néruda. De Hikmet. De cette poésie algérienne des années soixante-dix. Les mots portent la colère du poète à son paroxysme. Ils ne laissent pas conter fleurette par des tournures à l’eau de rose. Non, Benmerad fonce dans le tas de la meute politicienne, les sangsues et les profiteurs, les empêcheurs de tourner en joie, les milices de la désespérance et les brûleurs de l’espérance. On sent la violence poétique, légitime parade, contre la violence politique d’un projet de société en inadéquation totale avec les attentes du poète. Poèmes à bout portant. Poèmes tract. Poème incendie. Poèmes rébellion. Rébellion ouverte, assumée pleinement, en conscience, comme une lutte syndicale. Pour le bien de l’homme. De l’Algérien. Des hommes. De l’humanité. L’esthétique, ici, n’est pas dans la beauté du vers, ni dans l’architecture du poème, elle est dans la formulation du cri, son volume signifié en décibels, le choix de la déchirure sociale, la résonance dans l’indignation vécue comme un drame et un échec, l’impuissance perçue comme une lâcheté totalitaire et le sacrifice de soi, sous forme de martyre.
Djamel Benmerad n’oublie pas ses frères de violence, ceux qui – justement – ont eu à subir la pire des injustices, celle du crime légitimé par l’obscurantisme, même s’il m’arrive de penser que ce vocable n’est qu’un fourre-tout complaisant, pour dire l’innommable. Tahar Djaout est de ceux-là. Ceux qui, par leur plume, leur intelligence, leur talent, leur algérianité, ont porté très haut l’espoir d’une Algérie, à hauteur d’homme, généreuse, solaire, fraternelle, ouverte et tolérante. Laissons dire Djamel : «… Et chaque soir/A l’heure où la ville rétrécit/Le poète en mon pays fébrile/Le poète devant qui la page transpire/Ne pense pas au printemps/Ni aux chants/Ni à la beauté des choses… /Ni même à l’amour/Le poète en mon pays/Dans sa ville qui rétrécit/Pense à l’unique vers/Qui ne crie pas/L’unique vers/Qui ne s’écrit pas:/Où me cacher cette nuit, où ?»
Cette chronique, je l’ai voulue librement poétique. Car la poésie régente ma vie. Car les poètes, cette espèce en voie d’extinction, sont mes frères de douleur. De violence. De désespoir. D’amour, aussi.
J’ai, en mémoire, les pas ivres de Djamel Amrani dans Alger où est vomi le rêveur, Alger la chevelure en l’air et les pieds sales, Djamel bouturant les trottoirs encombrés de la place Audin, pas loin des terrasses de café bondées de l’époque, d’une strophe fleurant bon l’espoir et l’incompréhension.
J’ai, en mémoire, Tahar Djaout, le sourire porté en bandoulière, les moustaches altières, la tête fourmillant de phrases à venir, dans Alger envahie par les hyènes qui, demain, non Seigneur… Le tueur a vomi la mort par un beau matin de mai. J’ai, en mémoire, tous les poètes d’Alger, d’Oran et d’ailleurs, de Béjaïa et de Tébessa, le nez dans les nuages, l’esprit alerte, triturant leurs poèmes, vers après vers, pour dire leur soif inextinguible de vivre. Que sont donc devenus mes poètes ?
Y. M.

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