Jeudi 12 juin 2014
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Chronique du jour : Les choses de la vie
Et si Boudiaf était encore là ?


Par Maâmar Farah
[email protected]

C'est dans une conjoncture nationale et régionale marquée par le recul de l'islamisme politique et la déroute de l'islamisme armé que l'on assiste à un scénario incroyable : les tentatives de réhabiliter le FIS avec de larges concessions du côté du pouvoir et une inexplicable main tendue de l'opposition. Il nous avait semblé pourtant que cette même opposition, réunifiée autour d'un programme transitoire commun, avait trouvé sa voie malgré ses différences doctrinales. Nous écrivions alors que l'union des démocrates laïques et des islamistes modérés était de nature à renforcer les rangs de ce front, lui conférant plus de poids face à un pouvoir hégémonique. Mais il y avait des lignes rouges à ne pas dépasser. Certes, des lectures différentes peuvent être faites sur la composition de ce nouveau front de l'opposition où Soufiane Djilali, Mohsine Belabbes et Ahmed Benbitour paraissent bien isolés au milieu d'une large coalition islamiste. Certains observateurs l'ont relevé. Mais nous pensions qu'à un moment ou un autre, il faut savoir tendre la main à ses ennemis politiques à la condition que ces derniers respectent l'aspect démocratique des institutions et la nature républicaine du régime. Comme ils doivent rejeter toute idée d'appliquer la Charia ou d'intervenir dans la vie privée des gens.
De là à s’acoquiner avec des éléments controversés du FIS, il y avait un pas à ne pas franchir et qui a été accompli avec une légère désinvolture. C'est d'abord un reniement des valeurs républicaines qui ont maintenu cette nation debout dans les moments les plus difficiles. C'est une trahison par rapport aux dizaines de milliers de martyrs tombés au champ d'honneur pour défendre la République et la démocratie. C'est enfin un pari risqué qui peut nous ramener vingt années en arrière. Les Algériens ne veulent plus revivre les errements politiques du début 1990 qui ont conduit au désastre de la décennie noire. Et ce danger est d'autant plus réel et inquiétant que le pouvoir se met de la partie, en voulant recycler politiquement d'anciens cadres du FIS et probablement réhabiliter le parti dissous. Sur ce plan, les dernières déclarations du Premier ministre et les explications fournies par le président d'une cellule judiciaire d'assistance laissent prévoir une tournure pas du tout rassurante de la «réconciliation nationale». (*)
Tout se passe finalement comme si pouvoir et opposition étaient en panne d'idées et qu'ils n'avaient plus que la carte du FIS à jouer pour s'affirmer dans une arène où les repères s'effacent. Mais le plus grave est que personne ne semble retenir la leçon du passé. Comme si plus de 200.000 morts ne suffisent pas à faire comprendre aux uns et aux autres que la page de l'islamisme politique qui a plongé le pays dans le chaos a été définitivement tournée et que sa réouverture peut coûter très cher. Et puis, il y a la leçon du présent : la Tunisie ne veut plus d'un parti religieux et comprend qu'à force de fréquenter l’islamisme, elle risque de perdre tout ce qu'elle a gagné dans sa longue lutte pour la liberté et le progrès. La Libye réalise que, pour rebâtir un pays en ruine, il lui faut se débarrasser des milices islamistes qui veulent imposer l'ordre des Talibans. L'Egypte a connu un sursaut salutaire qui a empêché les pions du Qatar de couler la république. La Syrie, avec un Bachar controversé à sa tête, résiste aux terroristes islamistes soutenus par l'Occident et gagne la guerre, bataille après bataille. Partout, le califat recule, les valeurs républicaines reprennent des couleurs et de larges pans de la société réapprennent à sourire après ce terrible printemps glacial ! Et c'est ce moment historique précis que choisissent les nôtres pour sortir, du fond d'un tiroir, cet atout périmé, inutile et périlleux !
Au fond, on se demande si notre pays, avec une telle classe politique, aurait pu s'opposer à la dérive fasciste qui prenait forme en 1991 et si, sans la présence d'un grand homme nommé Boudiaf, l'Algérie aurait repris la voie de la résistance pour sauver la République. Oui, on a tendance à l'oublier : ce moment historique majeur que fut le sauvetage de l'Algérie est l'œuvre d'un Boudiaf qui, rappelé pour sortir le pays de l'ornière, fit mieux que cela : agir efficacement et rapidement contre les aventuriers. Et si l'on ne retient que l'interruption du processus électoral, œuvre de l'armée et de certaines forces politiques opposées au projet obscurantiste, c'est que l'on veut oublier sciemment le rôle joué par feu Boudiaf dans l'orientation de la lutte anti-intégriste qui s'ensuivit.
Ce grand révolutionnaire fit preuve de fermeté et c'est sous son règne que le FIS a été dissous. Dès lors, tout devient clair : c'est cet héritage de patriotisme et de lutte acharnée pour la République et la démocratie que l'on est en train de démanteler petit à petit. Le FIS, chassé par un Boudiaf qui ne faisait qu'appliquer la Constitution (interdiction des partis religieux), est en train de revenir par la fenêtre.
Que le pouvoir, ébranlé par le fort boycott qui a sanctionné les élections présidentielles, cherche à rebâtir une base islamiste qui l'a abandonné, est compréhensible. Mais que l'opposition unie autour des islamistes BCBG, c'est-à-dire des partis légalistes qui ont toujours participé à la vie institutionnelle, se met, elle aussi, à courir derrière le FIS, reste pour le moins incompréhensible.
En fait, l'attitude des uns et des autres montre clairement que notre classe politique est totalement inconsciente et qu'elle est en rupture totale avec la réalité populaire.
Mais cela, on le savait depuis longtemps et n'aurait même pas mérité une seule ligne si ce n'est cet ancien/nouveau péril qui pointe désormais à l'horizon.
M. F.

* Cette chronique a été rédigée avant les dernières déclarations de M. Sellal sur le FIS.

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