Jeudi 3 juillet 2014
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Chronique du jour : Les choses de la vie
La presse écrite face à son destin


Par Maâmar Farah
[email protected]

La presse écrite algérienne n’échappe pas aux retombées de la crise générale qui frappe de plein fouet les journaux des cinq continents. Née il y a 24 années dans la foulée des avancées démocratiques arrachées par le soulèvement du 5 Octobre 1988, cette presse a vécu une histoire mouvementée, marquée notamment par l’acharnement des terroristes qui tuèrent pas moins de cent journalistes appartenant aux secteurs public et privé. Saignée par la terreur islamiste, elle sera également au centre d’une terrible pression exercée par un pouvoir politique souvent aux abois. Les rapports entre les gouvernants et la presse indépendante n’ont jamais été cordiaux et s’ils ont connu des périodes de calme relatif, ils furent souvent très tendus, avec pour toile de fond les terribles luttes de clans qui modelaient les pouvoirs successifs de cette longue parenthèse de sang et de larmes que fut la décennie 90.
En fait, devant la faillite de nombreuses institutions de l’Etat et la banqueroute des formations politiques, la presse s’est retrouvée, malgré elle, dans une position qui n’était pas au départ la sienne et qui ne correspondait ni à son statut, ni à ses ambitions, et qu’elle n’avait pas, de toutes les manières, les moyens d’accomplir correctement. Dans une situation idéale, la presse peut devenir ce quatrième pouvoir tant controversé, mais elle ne peut en aucune manière remplacer le pouvoir ou jouer le rôle d’institution politique. Ceci étant, l’Histoire retiendra que la presse a essayé de toutes ses forces de résister au terrorisme et, à travers lui, au projet politique qui promettait d’envoyer notre république — par le truchement d’un tour de passe-passe sous forme d’élection suicidaire — aux ères obscures de la barbarie. Ce rôle, inattendu et exceptionnel, a peut-être créé des habitudes et des réflexes dont il est difficile de se départir à l’heure de la «normalisation» de la vie politique. Car le journaliste a été aux premières lignes de la défense de la république et de la démocratie. Une génération entière de rédacteurs, ayant donné le meilleur d’eux-mêmes et sacrifié leur jeunesse à la défense des valeurs républicaines, a du mal à retrouver ses repères et revenir aux formes traditionnelles du journalisme, telles qu’elles sont universellement connues. La confusion des genres fera dérailler pas mal de projets journalistiques.
S’il est permis à quelques rares vedettes de la plume et du crayon, mélange de génie et de talent, de se hasarder dans les surfaces de réparation délicates de l’irrespect, l’exercice est périlleux pour une majorité de nouveaux chroniqueurs qui se sont crus capables d’influer sur le cours des événements et qui n’ont récolté que camouflet et humiliation ! On ne sort pas indemne d’une telle période trouble. Individuellement et collectivement, les journalistes se retrouvent orphelins d’un projet politique qui agissait comme un stimulant dans une activité quotidienne marquée par la monotonie et le stress. Pourtant, l’activité journalistique elle-même, ce flot ininterrompu de nouvelles heureuses et tristes qui racontent simplement la vie des hommes de notre époque, l’enthousiasme de les canaliser, les traiter et les transformer en produits dynamiques et bien faits, sont autant d’actes motivants pour le véritable journaliste. Sans compter les inénarrables plaisirs du reportage, la saveur exquise d’un billet, le bonheur de ciseler les mots d’une chronique, la joie de patrouiller les routes nationales en compagnie des cohortes lumineuses et bigarrées des pelotons cyclistes.
Oui, assurément, ce métier garde encore intacts ses trésors, malgré les changements trop brusques intervenus dans la manière de fabriquer les journaux, malgré la disparition du monde magique du plomb et du «marbre», malgré la concurrence des autres moyens de communication… Des trésors que seul le vrai journaliste saura découvrir. Quant au politique déguisé en rédacteur ou à l’agent de la sécurité militaire dissimulé sous les traits du brave éditorialiste, ils ne pourront jamais percer le secret des charmes insoupçonnables de notre métier.
Cessons de nous prendre pour le nombril du monde. Beaucoup de choses peuvent ne pas aller de pair avec nos convictions profondes. La société change trop vite par rapport à notre appréciation des événements et du monde qui nous entoure. Il nous faut sans cesse revenir au peuple et nous recycler dans de vrais débats populaires, loin des salons philosophiques où certains ont réellement cru, un soir du printemps 2014, que le peuple d’Alger allait suivre «Barakat» et descendre en masse dans la rue ! Moralité de l’histoire : la rue Didouche se trouve bien dans la capitale algérienne et non à Kiev !
Ainsi, débarrassés de ces péchés qui nous ont éloignés des nobles objectifs de notre métier, rejetant désormais toute forme de manipulation d’où qu’elle vienne, unis dans la diversité d’opinions pour défendre la liberté d’expression, nous serons moins vulnérables. L’ère de la diffamation et de l’insulte gratuite ne saurait s’éterniser. Ceci étant, la tâche d’informer ne se limite pas à la simple rédaction mécanique d’informations diverses. Il reste que le projet journalistique est sous-tendu par de nobles objectifs qui varient d’un titre à un autre mais qui ambitionne globalement de promouvoir le citoyen dans un cadre de liberté et de justice. Ainsi, et à l’abri de toute dérive éthique, rien ne nous empêchera de dénoncer l’autoritarisme, les abus et les carences, de combattre le mal, de lutter contre les déviations, le vol et la corruption, de perpétuer les valeurs de justice et de liberté, pour que le rêve, le grand rêve des martyrs d’hier et d’aujourd’hui continue de guider nos écrits, comme un phare qui ne s’éteint jamais !
Sur un plan plus pratique, redevenus professionnels, nous pourrons nous interroger sur les remèdes à apporter aux problèmes actuels de la presse : comment stopper l’effritement des lecteurs ? Comment faire face à la concurrence impitoyable des nouveaux moyens de communication qui rendent l’édition papier totalement dépassée dans la course à la vitesse de l’information ? Télés thématiques spécialisées dans l’info immédiate, internet, news sur mobiles et, demain, même dans… les verres de vos lunettes : autant de menaces qui inquiètent nos titres fabriqués selon la bonne vieille recette de Gutenberg ? Comment lutter contre la perte de crédibilité ? Comment «moderniser» le contenu et les formes de nos journaux ? Comment s’adapter aux exigences de notre siècle faites d’une soif toute nouvelle d’informations sur les nouvelles technologies, les sciences et la conquête de la nature et de l’espace, sans reléguer les rubriques traditionnelles au rang de faire-valoir ? De quelle manière organiser la profession afin que les journalistes de la presse privée aient les mêmes droits partout et participent activement à la vie de leurs journaux ? Les défis qui nous attendent sont tels que les querelles de clocher dont on nous sert parfois de piètres épisodes paraissent bien décalées, présomptueuses et en tout cas totalement improductives au moment où l’effort de tous doit converger vers le sauvetage de la presse écrite. Cette mission, noble faut-il le rappeler, n’est-elle pas aussi exaltante que les autres ?
M. F.

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