Mercredi 9 juillet 2014
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Chronique du jour : Tendances
Que sont les énarques devenus ?


Youcef Merahi
[email protected]

Démence est un mot très peu usité dans les mots croisés. Si, si, je l’ai confirmé avec ma proximité de certains cruciverbistes. Démence est à la limite proscrit. Par contre, il est loisible de rencontrer cette proposition de grande école. Alors, sans réfléchir, j’ai personnellement coché le sigle ENA, et le tour est joué. J’aurais décodé l’énigme. Pour ce qui est de l’énigme, l’ENA en est une. ENA ? Je déplie l’abréviation, pas de souci : Ecole nationale d’administration. Perchée sur les hauteurs de Hydra, pas loin de l’ambassade de France, mitoyenne de la cité Malki, cette école est censée former les cadres de l’Etat. Des commis, si vous permettez l’expression, celle-ci étant connotée. Trois cases blanches : placez ENA et la clé sera trouvée. Mais quelle est la réalité de l’énarchie en Algérie ? Existe-t-elle réellement, comme c’est le cas en France, par exemple ? Y a-t-il un esprit énarchisant ? Un confrère a tenté, récemment, de répondre un tant soit peu à ce questionnement. Sauf qu’il n’a montré que le sommet de l’iceberg, la face apparente si vous voulez. Il aurait, à mon sens, tenté de sonder les profondeurs de diplômes de cette illustre école. Il ne l’a pas fait. Ce n’est pas grave. Sauf que la radiographie reste floue.
Que sont donc les énarques devenus ? Je peux tenter une réponse, j’en suis un. De la douzième promotion, celle baptisée du nom de l’ombrageux Président Houari Boumediène. Ah, l’ENA ! Extérieurement, elle présente un cadre sobre, mystérieux, ascétique et renfermé ; à croire qu’on a affaire à un ermitage. C’est presque ça : un ermitage surpeuplé ! Du chacun pour soi : c’est le cas. Même si les révisions se font en groupe. Après, chacun rame sa galère pour se taper son 10. Le fameux 10 de moyenne pour prétendre à progresser d’année en année, jusqu’à la fin du tronc commun qui déterminera la spécialité à choisir. Quoique si certains choisissent, d’autres se font choisir, par défaut, parce que la moyenne est tout juste moyenne. Il faut un fou du tahtab, les énarques comprendront, pour viser et prétendre aux sections diplomatie ou magistrature. Oui, c’est comme ça en énarchie ! C’est un bon système, j’en suis convaincu. Et puis deux autres sections suivent : les agistes (administration générale) et les écofistes (économie et finances). Le souvenir de ce bon vieux temps me renvoie, d’un geste totalitaire, plus de trente années en arrière. Rappelez-vous énarques des quatre coins de ce vaste pays, une fois à l’intérieur de cette vie studieuse, éminemment studieuse, nous avons su ériger notre sérieux et trouver les dérivatifs nécessaires, comme soupape de sécurité, pour souffler. Respirer. Penser à autre chose. A la vie. A l’avenir. A nous, quoi ?
Il n’y a pas que des robots à l’ENA, comme on pourrait le croire, et comme certains énarques continuent à le croire et à le défendre. Nous étions tous des élèves. A la force du tahtab, chacun visait la section de son choix. Ceux qui pensaient bouffer un sandwich entre deux escales aériennes coursaient la section diplomatique. Avec le temps, ils ont dû bouffer des bordereaux d’envoi au MAE. Point d’escales et point de casse-croûte sur le pouce. La grimpette est rude pour tutoyer les postes de responsabilité, du consul à l’ambassadeur. Il y a des couloirs à rudoyer et des attentes à tisonner pour atteindre le nirvana du pouvoir. Il n’y avait pas que cela à l’ENA. La population scolaire est hétéroclite, c’est comme le service militaire. Les quatre coins du pays étaient représentés. Mes amis de Constantine s’en souviennent. Alloua. Boumaza. Zoubir. Chater. Djamel. Azeddine. Nous étions l’Algérie, dans sa richesse et sa diversité. Mais nous n’étions pas seulement des hattabine. A l’ENA, il y a des élèves de gauche, paix à ton âme M’hamed R. Il y avait des inodores, incolores et sans saveur, selon la formule d’un ancien ministre de l’Intérieur. Il y avait les bouffeurs de Dalloz. Des islamistes. Des berbéristes. Des éfélénistes. Des pagsistes. Des parcœuristes. Des échelles 26. Mais que sont les énarques devenus ? Les voies du pouvoir discrétionnaire sont impénétrables. Tous le savent. Le népotisme n’est pas la règle, elle n’est pas loin. Tous le savent, aussi. Ceux des énarques qui végètent, encore, dans les bureaux de la bureaucratie, sans âme, sans responsabilités, sans perspectives, le savent, aussi. Un peu comme la chanson de Fernandel ! Le jour où l’issue du décret s’ouvre, ô miracle, chef de daïra, consul, ambassadeur, wali…, relève de la délivrance pour l’énarque. Mais comme il est difficile de se maintenir à flots, parce qu’il faut montrer patte blanche, caresser dans le sens du poil, ne pas faire de vagues, ne pas trop réfléchir, aller dans le sens du vent (merci Monsieur Belloul pour la formule !), ne jamais exprimer son opinion, opiner du chef quand le chef parle, conjuguer le verbe touvabienner et, surtout, un parachute pour ne pas se casser le coccyx en cas de chute. Puis, plus que l’on soit assis, l’on est assis que sur son c… L’ENA ne nous apprend pas tout ça. Entre le droit constitutionnel et l’économie politique, la marge de manœuvre est mince pour l’énarque, tous doivent le savoir maintenant. Dans cette école, il s’est trouvé des poètes, des plasticiens, des écrivains et autres rêveurs impénitents. J’ai le souvenir d’un poète qui taquinait la muse, sans réserve, et lisait ses poèmes à chaque occasion. Je me rappelle bien, de cet énarque, de Biskra, qui, aujourd’hui, occupe le fauteuil d’ambassadeur. Enfin, je crois. C’est bien ! Au fait, a-t-il toujours un rapport avec les muses, ces sirènes qui n’arrêtent pas de tendre leur filet de tentatrices avides ? Et l’autre énarque qui a fait de son empreinte digitale un roman (récit ?) magnifique. Et celle-là, cette énarque, trouve-t-elle les galets à peindre dans ces plages d’Azeffoun ? Et celui-là que compte-t-il dans cette Cour qui ne compte plus rien ? Et ces énarques qui, aujourd’hui, ne sont plus avec nous, ont-ils trouvé le repos qu’il mérite dans cette autre vie ? Je pense à M’hand Kasmi, le bien-nommé. Je pense à Ezziat. A Larbi. A Bahi. Que devient Hassiba ? Et Karima qui récitait Alfred de Musset comme l’autre siroterait un café fort ? Comment fait Ali, wali, pour tisser ses vers et, ensuite, passer aux PCD ? NKH n’a pas failli, je crois qu’il est le seul à avoir sauté le pas : mettre de côté le côté formaliste, répétitif, de la rédaction adminsitrative et tenter de comparer des littératures dans une université des Hauts-Plateaux. Chapeau bas, l’ami ! Au fait, le subjonctif m’intrigue toujours, tout comme les «cinq verbes» de la grammaire arabe. Quant à tamazight, c’est une longue histoire.
Il a été question d’un aniversaire oublié de cette Ecole. Oui, admettons. Il n’y a rien à fêter, sincérement. Une association ? La tentative a été tentée. Et alors ? L’énarchie n’existe pas en Algérie. Il n’y a pas d’esprit corporatiste énarchisant. Les cadres des promos, il y en a combien au jour d’aujourd’hui, ne sont qu’un instantané de quatre années d’effort durant lesquelles l’énarque a cultivé l’illusion, jusqu’à la rupture. Ceux qui sont au sommet de la pyramide (qu’ils tiennent surtout bon les rames) ne m’approuveront certainement pas, je les comprends, un tien vaut mieux que deux tu l’auras.
Mais la majorité des énarques, en plan, en attente, pourra me comprendre. Du moins, je l’espère. Je me rappelle de cet énarque caricaturiste de talent, oui, il en existe aussi, qui avait lors d’une manifestation culturelle accroché son œuvre qui consistait à représenter un admis à l’ENA qui s’amène de sa cambrousse, traînant un âne qui portait sa valise en carton, à la vue de l’enseigne «ENA», l’âne lit ce sigle à l’envers. Faites vous-mêmes la lecture et pardon à tous les énarques d’Algérie. Cet énarque se reconnaîtra. Je suis prêt à acheter ce tableau que j’offrirai avec plaisir au musée des Beaux-Arts d’Alger. C’est dire que l’énarque a de l’humour à revendre, notre Premier ministre le prouve assez souvent. Trêve de plaisanteries : donnez signe de vie, énarques de ma connaissance, où que vous soyez, à quelque responsabilité que vous êtes, filles ou garçons, vous me manquez !
Youcef Merahi

P. S. Cette chronique est dédiée aux énarques de la douzième promo.

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