Dimanche 13 juillet 2014
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Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Balade dans le Mentir/vrai (23)
De la lutte des classes dans les 1001 nuits


Par Arezki Metref
[email protected]

La seule chose que je sais, c’est que très tôt dans cette construction d’arpenteur de l’imaginaire – qui s’avère une punition –, je me suis intéressé et même attaché au personnage de Sindbad. Peut-être à cause de la concrétisation littéraire d’une envie qui était chez moi de l’ordre du refoulement, celle de devenir marin.
S’agissait-il d’une superposition avec l’Odyssée – Ulysse, Sindbad, tous deux polis par la même mer – qui avait imprégné mon adolescence de façon à la fois exaltante et douloureuse ? Douloureuse car je savais déjà que parcourir les mers dans le sillage d’Ulysse était frappé par cette cruelle déconvenue : ce n’est que de la littérature ! Rien d’autre.
Lorsque, adolescent, j’entendais un copain du quartier, auréolé du prestige d’être mousse dans la marine marchande, raconter une escale à Caracas, pour moi bien au-delà du bout du monde, ce dernier prenait soudain les traits de Sindbad.
J’avais lu Les Mille et une Nuits sans aucun sens critique et encore moins exégétique. Je me contentais de vibrer et de me laisser porter par les aventures des personnages et, en particulier, celles du marin légendaire. Plus tard, avec l’acquisition de la conscience que la littérature n’est pas au-dessus des conflits, qu’elle en est même un vecteur sinon un acteur, j’ai réalisé que le personnage de Sindbad était une sorte de seigneur féodal vivant dans le luxe au milieu d’une valetaille opprimée et dévouée, justiciable d’une lecture de classe. Sans doute, celle-ci a-t-elle été faite quelque part.
J’avais la préscience de ces enjeux dans l’insondable rêverie que sont Les Mille et une Nuits, et dans cette inépuisable ressource sémantique que constituent les sept voyages de Sindbad. Je découvrais l’importance des Mille et une Nuits en même temps que me venait la conscience que le rapport entre les hommes étaient régi par la lutte des classes. Tenter de démonter le mécanisme aberrant de l’oppression de classe était devenu pour moi un jeu d’adolescent, totalement vain mais fascinant. Vain puisqu’il n’altérait en aucune manière l’imaginaire, et fascinant par l’appel du merveilleux.
Petite digression. Dans mes pérégrinations, j’ai rencontré un ami, Mohamed Medjahed, aujourd’hui décédé, poète, chef cuisinier et chroniqueur gastronomique dans plusieurs journaux, qui avait entrepris de traduire les fastueux festins des Mille et une Nuits en recettes réalisables concrètement. Je crois qu’il projetait d’en faire un livre. Lorsque nous en avions parlé, il y a une vingtaine d’années, il disait que, finalement, on ne mangeait pas si bien que ça dans ces somptueux banquets. L’intérêt de Mohamed Medjahed pour ces contes était d’abord poétique. Dans son unique recueil de poésie, Agoraphobie (Auto-éditions, Blida, Algérie), il y faisait déjà référence : «Mais l’espoir/Pointe à l’aube/De la mille et unième/Nuit/Demain le soleil…»
Un autre problème allait surgir dans mon fétichisme à l’égard des voyages de Sindbad. Il était d’ordre identitaire. N’y a-t-il pas quelque chose de troublant dans ce préjugé selon lequel Les Mille et une Nuits, et par conséquent le personnage de Sindbad qui m’intéresse ici, soit présenté comme un symbole d’une certaine arabité. Cette propension encore largement répandue en Occident, est difficilement soutenable compte tenu de l’arasement identitaire qu’elle suppose. Cela découle sans doute de la traduction qu’en a faite Antoine Galland au XVIIIe siècle et, déjà, de l’amalgame entre islam et arabité. D’ailleurs en anglais la confusion entre contes orientaux et contes arabes est totale et pérennisée dans l’une des traductions des Mille et une Nuits par «Arabian Nights», avec ce que cela suscite de charge érotique. L’une des lectures les plus immédiates reste à ce jour celle puisée dans ces interminables contes érotiques occidentaux qui se sont abreuvés à cette supposée sensualité orientale. Eh non, la plupart des contes des Mille et une Nuits, et certainement celui de Sindbad, ne sont pas arabes à l’origine même s’ils ont été transcrits dans la langue arabe ! Ils sont majoritairement perses. Et s’agissant de Sindbad en particulier, il serait perse ou indo-perse même.
Ces nœuds identitaires tranchés, je découvrirai au fur et à mesure d’une immersion parfois chaotique dans le monde fantasque et approximatif de la littérature, le rôle majeur des Mille et une Nuits. Tous les grands auteurs, dans toutes les langues du monde, qui avaient besoin d’un ensemble narratif presque parfait, se sont inspirés de cette somme narratologique versée dans la cagnotte de l’humanité. Quelque chose d’instinctif m’a mené vers ces auteurs qui ont fondé sur Les Mille et une Nuits une sorte d’univers gigogne qui, depuis, ne cesse de se reproduire en se laissant parfois pervertir par les contraintes commerciales de l’édition. Je pense à Paolo Coelho dont la filiation avec Les Mille et une Nuits me semble patente.
Mais ce sont surtout les Borges, Joyce et bien sûr Marquez – Cent ans de solitude demeure une référence immédiate aux Mille et une Nuits – qui ont, si l’on ose dire, anobli d’une forme d’intellectualité ces contes à l’origine populaire en en faisant le socle de ce que la littérature mondiale du XXe siècle allait produire de plus révolutionnaire dans le sens de l’innovation, de plus esthétique, voire de plus élitiste. Il est curieux que le plus français des écrivains, le plus précieux, le plus aristocratique, Marcel Proust, ait été un fervent lecteur des Mille et une Nuits. Tout comme il est amusant de constater, en remontant l’exégèse de ces contes indo-persans, transcrits au XIIIe siècle en arabe, que c’est la traduction d’Antoine Galland qui en a fixé, d’une certaine manière, la mouture que l’on connaît aujourd’hui. C’est lui qui a jugé utile d’intégrer aux contes matriciels les aventures de Sindbad, et même ceux d’Aladin et d’Ali Baba qui, ces trois derniers, connaîtront curieusement une belle fortune en Occident dans la littérature, le cinéma et même la BD.
Peut-être aussi, au fond, la magnétisation de l’aiguille de ma boussole personnelle par les échappées de Sindbad, résulte-t-elle de la conjonction de ces deux termes qui caractérisent le marin, et dans lesquels je croyais me reconnaître et repérer la littérature : inquiétude et errance. Oui, comme Sindbad, je vivais dans l’inquiétude et l’errance. Mais est-ce bien original si on ne le raconte pas ?
A. M.

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