Lundi 4 août 2014
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Reportage : La dernière métamorphose d’Apulée
La décadence des temps


Par Arezki Metref
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Salah n’est pas spécialement volubile. Mais c'est aussi un faux taiseux. Il alterne de profonds silences avec une prolixité soudaine. Sec comme un sarment, le visage émacié des hommes qui en ont vu des vertes et des pas mûres, le regard pétillant, il m’attend à l’aéroport de Annaba.
«Il sera au deuxième parking», m'a prévenu Maâmar au téléphone.
Je débarque dans l’aérogare bondée, plus de monde aux départs qu'aux arrivées. Cette matinée de fin juin est déjà caniculaire. 29 degrés à 9h du matin, on voit de quoi le jour sera fait. Cela faisait quoi — combien de temps ? — disons longtemps que je n’étais pas revenu à Annaba. La dernière fois, le complexe sidérurgique d’El-Hadjar appartenait encore souverainement à l’État algérien et l’aéroport ne s’appelait pas Ahmed-Ben-Bella. Depuis, il a coulé un coup d’Etat, une guerre intérieure et des centaines de milliers de morts. Sans compter l’assassinat de Boudiaf. Ici même, justement ! Au deuxième parking, je reconnais tout de suite Salah. Il conduit une voiture vert moutarde, la seule de l’aire du stationnement. Pas possible de le louper. On se jette dans les bras l’un de l’autre comme deux vieux copains qui se retrouvent après une guerre. Nous ne nous étions jamais vus !
Salah conduit à l’algérienne, la seule contrainte, c’est l’efficacité. «Je respecte deux impératifs, dit-il, ne pas me laisser rentrer dedans et ne pas rentrer dedans, le reste est fioriture.» Ce faisant, il fait de l’Apulée sans le savoir : «Rien de ce qui a pour but de sauver des vies ne saurait passer pour criminel.» S'il est très souple avec les règles du code de la route, c'est pour la bonne cause. En outre, il est en deçà des prouesses de la moyenne des conducteurs algériens. Dès la sortie des entrelacs qui dégagent de l’aéroport, nous voilà à un carrefour dont une des voies conduit au port et l’autre à El-Hadjar.
En voyant ces quelques lettres ternies sur une plaque signalétique, c’est tout un monde qui afflue. D’abord, la glose boumediéniste sur le fleuron de l’industrie industrialisante. Puis les luttes ouvrières, quand le cœur du pays battait pour les plus démunis, souvent moins pour des motifs de conditions de travail et de salaires que pour des raisons patriotiques de conservation de ce formidable outil de développement à l’abri des appétits compradores. Puis la cession perfide à ArcelorMittal et le lot de drames humains que cette abdication a engendrés : emprisonnement, morts suspectes…
Et voilà qu’Apulée m’alpague, tandis que je remarque au bord de la route, un baudet se repaissant tranquillement d’une herbe calcinée par le soleil. «L’âne Lucius broute des roses vermeilles.» Des roses ? Oui des roses… Et vermeilles. Je reviens à ma quête : L’Ane d’or, Apulée…
Cette forme de voyage l’avait mené à Athènes et à Rome. Il l’appelait «pèlerinage littéraire», et à mon tour cela me conduit à Madaure. C’est sur les traces de ce nomade que je me lance. Aller à M’daourouch, Madaure, ville natale d’Afulay, écrivain, démonologue, prêtre isiaque, rhéteur, juriste et maître des Neuf muses. En bon apologue de lui-même, Apulée avait compris que la communication qui ne portait pas encore ce nom, consistait à ne jamais se dévaloriser. Tout au contraire, il n'hésitait pas à s'auto-congratuler : «J'ai bu à toutes les coupes de l'instruction ; Empédocle compose des vers ; Platon, des dialogues ; Socrate, des hymnes ; Epicharme, de la musique ; Xénophon, de l'histoire ; Xénophane, des satires ; tandis que votre Apulée s'exerce dans tous ces genres.» Notez bien le «votre Apulée» !
Ce métis, qui se revendiquait mi-gétule, mi-numide, était intégralement berbère. Il faisait partie de cette élite qui devait louvoyer avec la Rome hégémonique. Il y parvint si bien qu’il acquit l'insigne particularité d'avoir vu de son vivant sa statue érigée à Carthage et dans d’autres villes.
En entreprenant ce voyage, je cherche quoi, en fait ? Peut-être à rappeler, à notre conscience nationale assoupie dans une léthargie post-digestive, que d'ici est parti un bonhomme de l'envergure d'Apulée, gloire universelle en son temps, qui en vint même, en tant que coryphée du paganisme, à être tenu par les païens de l'époque, selon son compatriote saint Augustin, pour l’égal et l'opposé de Jésus-Christ.
Mais où trouver des traces ? Et quelles traces ? J’écoute Salah s’attendrir sur les paysages d’antan, avant que les constructions ne massacrent ce qui ressemble encore par moments à de véritables aquarelles.
Je songe déjà à la difficulté à relater ce voyage. Non, je ne crois pas pouvoir me prévaloir de l’invite un peu fanfaronne faite par Lucius Apuleius, Apulée ou Afulay pour nous, en ouverture de L’Ane d’or. Il écrivait avec toujours le même aplomb : «Lecteur attention, tu ne t’ennuieras pas !»
Voilà Dréan ! Jadis village agricole coquet surnommé par les siens, et avec un chauvinisme de bon aloi, «Le Petit Paris», Dréan apparaît aujourd’hui comme un magma urbanistique composé de constructions inachevées, et souvent défiant les lois de l’apesanteur. Rien de différent, en somme, du reste de l'Algérie.
J'interroge Salah sur le nom colonial tout en me doutant bien qu’il s’agit de Mondovi, lieu de naissance accidentel de Camus. Faut-il y voir l’un de ces signes bénéfiques – ou maléfiques – de la science d’Apulée ? Je percute. Camus a-t-il écrit sur Apulée ? Et puis, et surtout, l’évidence : Camus et Apulée sont nés à quelques dizaines de kilomètres l’un de l’autre, du moins sur les mêmes plaines et à l’orée du même désert.
Pressés par le temps, contraints par la circulation dense et anarchique, nous contournons Dréan. Tant pis, je ne verrai pas la plaque qui, semble-t-il, a été apposée sur la demeure natale de Camus en 2012 à l'occasion du 52e anniversaire de sa mort. Là encore, j'ai le sentiment que l'on passe d'un excès à l'autre. D'une chape de silence à une explosion de célébrations. Je songe à ce moment, de façon certes un peu impertinente, voire carrément cynique, à une balade dans la ville de Luxembourg avec mon ami Sadek. A un moment, il me montra une maison sur laquelle une plaque signalait que Victor Hugo y avait séjourné. Commentaire de Sadek : «Tu vois, quand on est aussi célèbre que Victor Hugo, partout où l'on a eu un rendez-vous galant, cela devient un monument historique.»
Nous traversons d’abord les hautes plaines, ensuite de brèves forêts de conifères, et enfin des montagnes ocres. Et le paysage peu à peu se dégarnit, se consume, asséché par le souffle du désert.
Dans le ronronnement du moteur et la moiteur poussiéreuse de l'habitacle, j'imagine Apulée, ou encore saint Augustin deux siècles plus tard, empruntant cette même route à pied, à cheval, à dos de mule. Que voyaient-ils l'un et l'autre ? Dans un simple et beau roman, Taghaste, Kebir Ammi décrit Augustin allant de Rome vers sa ville natale. Il débarque à Hippone puis rallie Taghaste à pied, traversant ces mêmes paysages, rencontrant maints personnages sur son chemin dans l'esprit de l'autarcie philosophique platonicienne qui résume le bonheur à la besace et au bâton de pèlerin.
Je songe aussi à cet utile travail d'exhumation mémorielle entrepris par Djedaiet Mahmoud dans Saint Augustin, fils de Taghaste et de Numidie (édition non-indiquée, 2004). Augustin y évoque l'époque où «enfant, je couvrais sans lassitude beaucoup de chemin quand l'amour de la chasse aux oiseaux m'imposait de longues courses». Par un de ces hasards qu’Apulée, versé dans les sciences occultes, essayait d'ordonner, ne voilà-t-il pas que Salah raconte son enfance pauvre à Annaba. Débrouille pour survivre. C’était peu de temps avant la fin de la guerre.
La misère était telle que les enfants étaient contraints de prendre ce dont ils avaient besoin, là où ils le trouvaient.
Aujourd’hui, Salah n'a pas assez de mots pour exprimer combien le choque le fait que de jeunes adultes préfèrent vivre aux crochets de leurs vieux parents plutôt que d’essayer de gagner leur vie. Il raconte aussi son engagement dans l’armée, puis le tourbillon du coup d’Etat avorté de Tahar Zbiri en 1967 qui avait failli l'emporter. Après sa démobilisation, il prend un travail dans le civil jusqu’à l’âge de la retraite, et… continue à travailler. Comment pourrait-on lui reprocher sa vision manichéenne de la jeunesse, lui qui a dû subir tant de renversements brutaux mettant à mal ses valeurs ?
Dans ce manuel de philosophie pratique que la vie lui a dicté, une page pour chaque coup du sort, il en est venu à opposer le travail d’antan à l’oisiveté d’aujourd’hui et la modestie dans l'effort d’hier à la tonitruante exigence actuelle :
- Je te jure que je ne comprends plus rien à ce monde. De mon temps, un homme portait une ceinture ou des bretelles comme des signes de pudeur. Maintenant les jeunes baissent au maximum le pantalon pour montrer la marque de leur slip.
J’ai été à deux doigts de lui raconter l’origine de cette mode étrange telle que je l’avais apprise de la bouche d’un jeune chercheur en sociologie urbaine. Comment la confiscation des ceintures aux détenus dans les prisons US entraînant le glissement du pantalon, a conduit à adopter un style fashion devenu international.
Après quoi, le ronronnement du moteur, soporifique pour le cerveau, nous incite à faire assaut de lieux communs sur la décadence des temps. Avons-nous seulement conscience que le «c'était mieux avant» avait déjà cours du temps d'Apulée de Madaure ? Salah connaît si bien la route qu'il arrive à évaluer le nombre de kilomètres parcourus non pas en consultant le compteur de bord mais en fonction de son état de fatigue. A un moment donné, dans la descente d’une route de montagne, il m’informe que nous avons le choix entre deux itinéraires, et qu’il opte pour le moins fréquenté. Nous arrivons sur un plateau pelé. Au loin, des vapeurs ocres tremblent au bord des pupilles.
- Voilà M’daourouch, lâche Salah.
En découvrant cette agglomération perchée sur un monticule, cernée de plaines aux terres généreuses mais désertes, à la croisée du Sahara et des Aurès, je me suis demandé pourquoi diable les Numides étaient venus se fourrer en un tel lieu. Et pourquoi diable aussi, sous les Flaviens, les Romains en avaient-ils fait une colonie ?
Mais en y séjournant, on s'aperçoit comme à l'ingestion d'un filtre magique, probablement légué par ce fieffé Apulée, que cette ville de ruines qu'est Madaure et ce village menaçant ruine qu'est M'daourouch a quelque chose de magnétique.
A. M.
Demain : Chercheur de racines
 

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