Mercredi 6 août 2014
Accueil | Edition du jour
 
Actualités
Périscoop
Régions
Sports
Femme magazine
Le Soir Auto
Culture
Monde
Contribution
Tendances  
Digoutage
Reportage
     
 

Le soir videos


Video sur Youtube

 
     
Edition du jour
 
 
 
Nos archives en HTML


Chronique du jour : Tendances
Cocasseries algériennes(3)


Youcef Merahi
[email protected]

Je vais encore tenter le dédale de la bureaucratie algérienne pour tenter (j’accepte la répétition, elle est voulue) de me désintoxiquer, une bonne fois pour toutes, maintenant que le fil est légalement rompu. Je voudrais planter un décor où les humanités feront l’accueil dès l’entrée du bureau, où le citoyen n’aura pas le temps de cultiver son angoisse papivore et où l’administrateur aura à fournir un effort savamment formulé, sans avoir à tenter le diable de la corruption. Puis, il ne peut y avoir de corruption (la chkara, en algérien) sans corrupteur. Il est vrai que la paperasse n’est que l’épiphénomène de la bureaucratie qui, elle, est l’apanage de celui qui, dans une gestuelle totalitaire, use et abuse de la parcelle de pouvoir qu’il détient, aussi minime soit-elle. Dès lors, tout va crescendo jusqu’à la pointe de l’aiguille du pouvoir ! Dans cette chaîne de cocasseries algériennes, si un billet suffit à provoquer la corruption, là-haut, dans les sommets nuageux du pouvoir, le billet à la puissance «n», par le truchement des paradis fiscaux, est la finalité de la corruption. Je ne vais pas tenter les ivresses de la stratosphère de la corruption, je veux juste proposer une ou deux cocasseries administratives qui sont des éléments structurants de notre débâcle, notamment dans la gestion de la population qui, elle, n’arrête pas de creuser le fossé qui la sépare des pouvoirs publics.
Le passeport biométrique est une réalité, quel bonheur d’être au diapason de ladjness. Le permis à points fait le pied de grue dans un coin indéchiffrable du décideur. La CNI biométrique relève toujours de l’aléatoire, on utilise dès lors le fameux carton vert, plié en deux, plastifié pour les avertis des cocasseries bureaucratiques, au moment où l’usager reste plié (j’accepte la répétition, elle est voulue) sous le fardeau des attentes à flanc de leurre. Revenons au passeport bio ! En plus du 12S (ah, la trouvaille !), du formulaire à renseigner sur place (pourquoi pas ?), des photos, quatre ou cinq, je ne m’en rappelle pas (il en faut hé !), du certificat de résidence (à ne pas confondre avec l’autre attestation de résidence, là, il faut faire attention, il y a le certificat et l’attestation , surtout ne cherchez pas à comprendre, c’est comme ça, la circulaire l’exige !), avec tout cela, ah il faut restituer l’ancien document de voyage, avec tout cela, on vous demandera votre groupage sanguin qui, lui, figure en bonne et due forme sur le permis de conduire. Qu’à cela ne tienne ! Je suis du groupe A positif. Vous avez sur vous la carte ? Laquelle? Du groupage sanguin à lghidha. Pourquoi faire ? Ne me prends pas la tête, ya kho (ma teghezelnich, en algérien), il le faut pour ton passeport, celui que tu veux renouveler. J’ai compris, madame l’administration, je peux si vous voulez mettre monsieur l’administration, comme vous voulez, au point où j’en suis, je vous le répète, je suis du groupe rhésus A+, c’est indiqué sur mon permis de conduire que vous m’avez délivré, vous-même madame l’administration, et j’ai fourni une carte, après m’être fait torturé dans un laboratoire d’analyses. J’affirme que je suis du A positif. De plus, il n’est pas dans mon intérêt vital de fournir un autre groupe, même en méconnaissance de cause. Madame l’administration ne sait plus à quel saint se vouer. Et si elle essayait tout simplement de se vouer à la sainte raison, au bon sens, à la logique, et oublier, l’instant d’un clin d’œil, toutes les circulaires qui ne font circuler que l’air fétide de la bureaucratie. Devant l’intransigeance de madame l’administration, le candidat au passeport bio n’a pas cherché à comprendre plus que cela. Mais y a-t-il vraiment quelque chose à comprendre ? Sans smir, ya kho ! Il a repris son dossier, s’est fait piquer au laboratoire du coin, a récupéré sa carte de groupage, a redéposé son dossier sous l’œil torve de madame l’administration, celle qui a toujours raison, a fait confirmer qu’il est bien du signe (faut-il dire signe, hein docteur ?) A+, a failli crier à la ronde que lui aussi avait raison sur toute la ligne. Mais est-ce nécessaire tout ça ? Laissons à nos philosophes du Parlement de nous donner la réponse.
Je me rappelle de l’épidémie des trémies, qui persiste à nos jours. Bien avant, des ronds-points. Juste avant celle des kiosques. De la centaine de locaux présidentiels. Puis, il y a juste quelques mois, on a assisté à la fièvre du palmier. Ça a fait jaser cette histoire ! Pour certains, un général s’est sucré, en important ces pauvres arbres d’Espagne. Rien que ça ! Pour d’autres, on a dilapidé des oasis entières du Sud algérien, en achetant à 20 millions de centimes le palmier. Juste pour embellir les bordures de nos routes du Nord ! J’ai fait de l’esprit devant un responsable d’une wilaya, quand ces palmiers ont atterri à Tizi, disant qu’à Biskra, ces arbres auraient trouvé leur sol naturel. J’avais souhaité devant ce chef de l’administration qu’il aurait fallu, peut-être, des oliviers, des frênes, des figuiers, du chêne zen. Ça aurait été beau, d’autant qu’ils affirment l’identité d’une région. Comme les dunes affirment l’identité du Sahara. J’ai reçu cette remarque cinglante, jaillie du tréfonds d’un nationalisme souffreteux : Biskra, c’est aussi l’Algérie ! A ce jour, je n’ai pas encore compris cette envolée nationalitaire. Allez comprendre : la raison a ses écœurements que le cœur ne comprend pas. Depuis, j’assiste à la palmiérisation de tout un pays, alors qu’on n’est pas foutu de planter, sur un tronçon de route de mille mètres, une seule espèce d’arbres. Cultivons les spécificités de nos régions, l’Algérie se portera à merveille. Il suffit que notre désert nous donne son pétrole, son gaz, et nous envoie par les airs son sable. Au fait, que devient la fameuse ceinture verte du barrage vert ? A Soukiès et ailleurs, des contingents de bidasses ont bouffé de la poussière pour que, jour après jour, des arbres puissent barrer la route au désert. Déjà, à cette époque-là, des ingénieurs agronomes, bidasses comme moi, raillaient le choix de certaines essences d’abre. Je crois qu’on y est encore dedans. Je devrais écrire, en rimant, en slamant voire, la solitude des palmiers de Tizi. Au fait, un palmier a déjà rendu l’âme, il n’en reste que le chicot. Avis à madame l’administration !
Mon toubib m’a prescrit, moi personne à risque, dit-il, une marche quotidienne d’au moins une heure. Dans ma préhistoire, j’ai fait du sport. Maintenant, des années de stress plus tard, mes artères accusent le coup, grave. De plus, il ne faut pas manger ceci, ni cela. Ta brioche t’attirera des problèmes. Que voulez-vous, je raffole de couscous be zit zitoun, l’huile kabyle. C’est ma faiblesse, je le reconnais. Qu’à cela ne tienne, j’ai mis une paire de souliers de marche et j’ai entamé «ma» longue marche. Mes guiboles ont eu leur part de fatigue ; mais les yeux, Seigneur, ont vu la crasse qui entoure nos cités. Nos villes. Nos cœurs. Nos consciences. Jusqu’à l’inculture. Tant que j’étais dans ma bagnole, j’évitais – plus ou moins – de constater les dégâts. Mais là, la coupe… non, plutôt, la poubelle est pleine qu’elle laisse ses ordures coloniser les trottoirs, les immeubles, les espaces verts (verts, ils ont dû l’être sur les plans de madame l’administration), les chaussées, les routes… Téméraire, j’ai continué mon chemin, pour une hygiène de vie. O, le mot déplacé ! L’hygiène ? Si, par malheur, elle se trouverait sur votre chemin, faites-moi signe, de grâce ! J’ai continué de marcher, je voulais appliquer à la lettre les recommandations de mon toubib, il veut me voir liquider dix kilos de gras, notamment autour de la ceinture abdominale. Mais, docteur, Billah aâlik, le gras (ch’houmi) me monte à la tête et m’ordonne de reprendre mon tacot et éviter ce massacre visuel. Nos villes sont malades de leurs ordures. La saleté est un moindre mot. Puis, on est complaisant. Tous comme on est, nous traversons ces immondices, au quotidien, d’abord aux abords de nos domiciles, et on s’en fout. On s’en balance. Et on vilipende la mairie qui n’a pas, encore, ramassé nos ordures. Etre maire, de nos jours, relève de la démence, à mon sens. Du moins, de l’audace ! Pardon à tous les maires qui font, ou tentent de faire, leur boulot. Voilà, monsieur le docteur, malgré l’agression poubellienne, je reprendrai demain mon chemin de l’hygiène de vie. Et si par miracle divin, nos villes retrouvaient un certain lustre ! Et si l’exil cesse pour les palmiers d’Alger et de Tizi ! Et si nos ascenseurs fonctionnaient, à nouveau ! Et, si tout simplement, l’Algérie redevenait algérienne ! Aux prochaines cocasseries, va !
Y. M.

P.S. : Abdelmadjid Bouzidi a été mon assistant à l’ENA, durant deux ans, dans les années 1970. Je garde de lui, comme de beaucoup d’autres enseignants, le souvenir d’un homme d’une grande valeur intellectuelle. Mes sincères condoléances à sa famille. Repose en paix, Cheikh !

Nombre de lectures : 1

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable

La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec mention explicite de l'origine
« Le Soir d'Algérie » et l'adresse du site