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Actualités : À L’EXEMPLE D’AMARANTE, ENTREPRISE FRANÇAISE
Ces sociétés de sécurité «très spéciales»


Présente en Algérie depuis 2009, Amarante est une société de sécurité créée par des agents des services français du renseignement. Air France, Total, GDF, Alstom… cet opérateur est chargé de la sécurisation des personnels et des projets des principaux groupes français activant en Algérie. Des activités lucratives, mais totalement illégales au vu de la législation et de la réglementation algérienne.

Tarek Hafid - Alger (Le Soir)
Les autorités algériennes n’ont toujours pas réglé la problématique de la présence des sociétés étrangères spécialisées en sécurité et en sûreté. Censé être très réglementé, ce secteur d’activité est réservé exclusivement aux seuls nationaux.
Pour le législateur, la sécurité englobe le gardiennage, le transport de fonds et de produits sensibles, Un domaine régi par le décret législatif n°16-93 du 4 décembre 1993 et par une série de textes d’application.
En fait, pour présenter une vitrine «légale» à leur business en Algérie, les sociétés étrangères ont trouvé une faille dans le système algérien : le code 607043. Cette référence n’est qu’un simple article d’activité délivré par le Centre national du registre de commerce et qui permet de faire de «l’étude, du conseil et de l’assistance en sécurité».
Il semblerait que ce soit le français GEOS qui ait découvert cette faille vers la fin des années 1990. Depuis, une multitude de groupes étrangers a profité de cette aubaine pour créer des sociétés de droit algérien. GEOS a fini par se retirer, l’implication de son chef de bureau à Alger dans une affaire d’espionnage industriel dont a été victime Renault au profit d’un concurrent chinois, lui a été fatale. Un départ précipité qui a profité à la concurrence. A une société française principalement : Amarante. A sa tête on trouve Pierre-Antoine Lorenzi et Alexandre Hollander. Amateur de Havane, parfait connaisseur du Sahel et du Maghreb, Lorenzi a occupé le poste de directeur de cabinet de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). L’homme a évolué sans complexe dans le monde de l’espionnage malgré son statut de civil.
Pierre-Antoine Lorenzi a eu à démontrer son efficacité et la puissance de ses réseaux lorsqu’il a dirigé l’opération de libération des quatre otages français kidnappés par AQMI sur le site d’Areva, au Niger.
Plus discret, Hollander a fait carrière dans les forces spéciales puis dans le renseignement au sein d’une unité spécialisée de la DGSE.

Empiétement sur la souveraineté

Lancée en 2009, la structure algérienne s’est très vite imposée dans le cercle très fermé des opérateurs étrangers en sécurité/sûreté. Son premier grand marché, Amarante le remporte grâce au rachat de CPC, la société de sécurité et d’intelligence économique de l’ex-commissaire divisionnaire, Charles Pelligrini.
CPC avait obtenu le contrat de la sécurisation des avions et des équipages d’Air France à l’aéroport Houari Boumediène. Amarante en a donc hérité grâce à ce rachat. Il s’avère que la compagnie aérienne française bénéficie d’un privilège unique qui lui permet, depuis la reprise de ses vols vers Alger, d’imposer ses propres mesures de sécurité.
Une situation flagrante d’empiétement de la souveraineté et de défaut de confiance vis-à-vis des autorités algériennes. Mais ces dernières semblent avoir accepté cet état de fait.
En l’absence du P-dg de la Société de gestion des services et infrastructures aéroportuaires (SGSIA) — actuellement en voyage à l’étranger — il nous a été impossible d’avoir des informations précises sur la nature des facilités accordées à Air France.

«Maîtrise du risque terroriste»
Les clients de cette compagnie ont sûrement dû apercevoir la présence d’agents Amarante de la phase d’enregistrement à l’embarquement. Ce personnel est chargé de superviser une véritable chaîne de sécurité parallèle.
Ainsi, ils contrôlent le nombre de bagages chargés en soute et le gabarit des bagages cabine. Lors de la phase d’embarquement, un agent se tient à proximité des policiers algériens pour vérifier si ces derniers ont bien procédé à la fouille des passagers et vérifié leurs documents de voyage.
Mieux, Amarante dispose même d’un agent posté sur le tarmac qui est chargé de contrôler toutes les actions des intervenants, de l’atterrissage au décollage. Amarante et Air France disposent, là aussi, de très larges pouvoirs. Un manuel interne précise qu’«en cas de défaillance de la police, l’agent procède lui-même au contrôle et informe les superviseurs ; invite le ou les intrus à quitter la Zone d’évolution contrôlée».
Etrange situation où des agents d’une société étrangère disposent du pouvoir de déclarer la défaillance d’agents de la force publique et de se substituer à eux dans un site hautement sensible.
Contrairement aux dires du P-dg d’Amarante (voir entretien de Pierre-Antoine Lorenzi), les activités de cette société ne se limitent pas uniquement au «conseil en sûreté». Il suffit d’aller sur le site Internet d’Amarante pour le constater. «Depuis février 2010, Amarante organise et sécurise le transport du personnel naviguant d’une grande compagnie aérienne en Arabie Saoudite.
Pour le compte de la même compagnie, Amarante est depuis décembre 2010, en charge du dispositif de sûreté aéroportuaire de l’escale d’Alger, résolument orientée sur la maîtrise du risque terroriste», lit-on dans la plaquette de présentation de la société. La maîtrise du risque terroriste passe par la maîtrise du renseignement.

Gros sous
Il est évident que l’intérêt des sociétés de sécurité pour l’Algérie est d’ordre financier. Elles interviennent pour le compte de grands groupes industriels étrangers. Amarante Algérie s’en sort très bien en décrochant des contrats avec Total, Gaz de France, Alstom ou encore l’espagnol Technidas Reunidas. Il faut dire que les tarifs appliqués sont très intéressants : 700 à 1000 euros la journée par agent.
Les prestations fournies par Amarante Algérie se déroulent sur le territoire algérien, elles devraient donc être rémunérées en monnaie locale. Hors ce n’est pas le cas.
Pour obtenir des euros, les contrats sont signés en France ou au Luxembourg, où Amarante dispose d’une filiale très active. En matière de ressources humaines, le groupe connaît la bonne formule : éviter de déclarer à l’administration algérienne la majorité des personnels expatriés afin de ne pas payer de charges patronales. Cela implique aussi que ces agents pénètrent sur le territoire algérien avec des visas «affaire».
Les contrats de travail sont donc signés en Europe, principalement au Royaume Uni où Amarante dispose d’une autre filiale. En passant par Amarante UK, le groupe évite de payer de lourdes charges patronales … en France.

Service action
Le flou qui entoure la gestion de la ressource humaine d’Amarante Algérie, n’est pas uniquement d’ordre financier. Il permet aussi de «dissimuler» aux autorités algériennes le statut d’ex-militaires des collaborateurs français.
Il faut dire que les critères de sélection du groupe sont très sévères. Amarante ne recrute que des officiers et des sous-officiers d’unités d’élite de l’armée française.
D’une unité en particulier : le service action de la DGSE. Ces hommes sont spécialisés dans les actions clandestines. Selon certaines indiscrétions, plus de la moitié de l’effectif de la filiale algérienne d’Amarante est passée par le service action.
Le déploiement d’un nombre important d’anciens officiers de la DGSE, fait qu’Amarante est bien plus qu’une simple société de sécurité et de sûreté. Difficile de définir le rôle précis d’une telle entité.
La prise d’otages de Tiguentourine est en partie due à la défaillance du système mis en place par le groupe de sécurité britannique Stirling. Aujourd’hui, il faut se rendre à l’évidence : les opérateurs étrangers acceptent d’investir en Algérie mais restent méfiants quand à la capacité des autorités à assurer certains aspects de leur sécurité.
D’où le recours à «l’expertise» étrangère. Théoriquement, ces prestations devraient être fournies par les sociétés algériennes.
Mais l’absence d’évolution de la législation et de la réglementation les maintient dans le gardiennage et le transport de produits sensibles, les métiers de base de la sécurité.
En attendant, le business de la Sûreté et du renseignement reste entre les mains des officines étrangères.
T. H.

 

PIERRE-ANTOINE LORENZI, P-DG DU GROUPE AMARANTE :
«Nous faisons du conseil en sûreté»

Entretien réalisé par Tarek Hafid
Président-directeur général d’Amarante, Pierre-Antoine Lorenzi justifie les activités de son groupe en Algérie. Dans cet entretien qu’il a accepté de nous accorder, l’ancien directeur de cabinet à la Direction générale de la sécurité extérieure — le service d’espionnage français — confirme que sa structure a la capacité d’obtenir des informations sensibles. Lorenzi, qui reconnaît employer d’anciens officiers de la DGSE, considère que les activités d’Amarante en Algérie sont parfaitement «légales».

Le Soir d’Algérie : Quelles sont les activités d’Amarante en Algérie ?

Pierre-Antoine Lorenzi : Amarante fait du conseil en sûreté.

Ces activités sont-elles légales ?
Absolument ! Amarante est un groupe international, qui n’exerce que des activités légales à travers le monde. Et cela est valable en Algérie qui est un pays qui me tient particulièrement à cœur. Amarante n’exercera pas, en Algérie ou ailleurs, d’activité illégale. Je dois dire que je suis surpris par cette question.

Pourtant, les activités des sociétés étrangères de sécurité sont totalement illégales…
A votre première question, j’ai répondu qu’Amarante fait du conseil en sûreté. Je ne vous ai pas dit qu’Amarante avait des activités de sécurité. Nous faisons du conseil en sûreté. Amarante conseille ses clients dans un cadre parfaitement légal. D’ailleurs, l’Etat algérien qui est souverain, n’accepterait pas que nous ayons des activités illégales.

Quelle est la différence entre la sûreté et la sécurité ?
En Algérie, il existe un certain nombre d’activités qui sont réglementées. Certaines sont même du domaine réservé de l’Etat algérien, à travers la police ou l’armée. Donc, en aucun cas, nous ne pouvons exercer des activités réservées aux forces de police ou aux forces armées.
Ensuite, il existe des activités qui sont réglementées et qui ne peuvent être exercées que par certains types d’entreprises. A titre d’exemple, Amarante ne fait pas de gardiennage, de transport de fonds, ou d’activités qui nécessitent un port d’arme. Donc pour répondre à votre question, Amarante intervient en Algérie comme dans d’autres pays dans un cadre strictement légal. Je suis encore une fois surpris par cette question. L’Algérie est un pays souverain, nous ne sommes pas chez nous. Nous sommes invités.

Très bien, donc qu’est-ce que le conseil en sûreté ?
Nos clients, des entreprises, nous demandent si elles peuvent s’installer dans tel endroit, s’il est nécessaire d’engager une entreprise de gardiennage ou pas. Ils nous interrogent sur les conditions de protection de leurs personnels expatriés et de leurs infrastructures. Pour notre part, nous formulons un certain nombre de conseils sur les moyens humains et matériels à mettre en place. En Algérie, Amarante emploie entre 80 et 100 personnes. Sur l’ensemble de cet effectif, il n’y a qu’une dizaine d’expatriés.

Sur la base de quels éléments concrets votre société peut-elle faire du conseil en sûreté ? Vous avez accès à certaines informations ? D’où proviennent-elles ?
Nous utilisons essentiellement des informations qui sont dans le domaine public. Nous avons des relations et donc nous faisons des analyses sur la situation dans le pays. A titre d’exemple, 48 h avant la fête de l’Indépendance algérienne, une série d’analyses avaient été émises par des ambassades étrangères, sous l’impulsion de l’ambassade des Etats-Unis à Alger, qui faisaient état d’un risque d’attentat. L’ambassade de France avait relayé cette information en invitant l’ensemble des expatriés à quitter l’Algérie.
En fait, ce n’était pas du tout notre analyse. Nous l’avons expliqué à nos clients en indiquant qu’il n’y avait pas de risque particulier. Chaque année, les Américains émettent les mêmes alertes et il n’y avait pas plus de risque en 2014 qu’il y en avait en 2013. Nous avons donc conseillé à nos clients de ne pas quitter l’Algérie durant la fête de l’Indépendance. Et les événements nous ont donné raison.

Quel est le profil des personnels expatriés d’Amarante Algérie ?
Ce sont essentiellement d’anciens militaires, d’anciens policiers ou d’anciens gendarmes. Des gens qui ont travaillé dans le domaine de la sûreté…

Egalement d’anciens officiers de la DGSE ?
Il y en a également.

Ils sont nombreux ?
Non, très peu.

Est-ce que les contrats de travail de ces personnels répondent à la législation algérienne ?
Je ne sais pas quel type d’information vous détenez, mais il me sera difficile d’aborder tous les thèmes. Je suis à la tête d’un groupe d’envergure mondiale et je passe pas mal de temps en Algérie. Mais vous comprenez bien que je ne suis pas en mesure de vous donner les détails des contrats de travail.
Je peux vous dire que les personnels que nous avons en Algérie, ont besoin d’avoir un visa de travail pour cette activité professionnelle et pour cela, ils ont besoin de satisfaire un certain nombre de conditions réglementaires et légales qui sont gérées par l’inspection du travail, le ministère du Travail et la wilaya. On ne peut pas travailler en Algérie avec un visa touristique ou un visa d’affaire.

L’Algérie est un pays important pour votre groupe ?
L’Algérie est un pays important sur le plan du cœur. J’ai tenu, dès le départ, à ce que nous soyons présents en Algérie. Sur le plan des affaires, c’est un pays qui compte aussi. L’Algérie doit représenter 10% du chiffre d’affaires du groupe.

Peut-on considérer que vous êtes bien introduit en Algérie? Etes-vous en relation avec de hauts responsables algériens ?
On peut considérer que si je suis en Algérie c’est que j’ai été invité à y être. Et chaque jour, je fais en sorte que mon comportement me permette d’y rester. Je suis Corse, et la Corse est un pays qui a été colonisé par la France et qui s’est battu et qui parfois, utilise encore de la violence. Je me sens parfois plus chez moi, au point de vue culturel, en Algérie plutôt qu’au Danemark, en Norvège ou dans certains quartiers de Paris.
Par ailleurs, après la prise d’otages d’In Amenas, il y a eu un débat sur les activités des sociétés étrangères (de sécurité) en Algérie.
C’est un débat interne à l’Algérie. Pour ma part, je fais ce que l’on m’autorise à faire en Algérie et je ne fais pas ce que l’on ne m’autorise pas à faire. Si demain les autorités disent que les sociétés étrangères ne peuvent plus faire de conseil en sûreté, à ce moment-là, on n’exercera plus cette activité.
Et je reviendrai en Algérie et je serai très heureux de venir fumer un cigare à Alger et rendre visite à mes amis.
T. H.

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