Mercredi 20 août 2014
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Chronique du jour : Tendances
Haltes mémorielles


Youcef Merahi
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Après Agoussim où j’ai pu constater, l’espace d’un après-midi poétique, que la culture se doit d’y aller à la rencontre de la demande potentielle, je me suis rendu à Zoubga, un toponyme à déchiffrer, un village deux fois lauréat pour sa propreté, ce que j’ai constaté de visu, le temps d’une journée, ou presque, pour voir la culture s’approprier la demande par des conférences, des échanges et des contacts. Comme à Agoussim, la démocratie a pris racine, du fait que la salle des débats est attenante à la mosquée du lieu. Belle leçon de tolérance pour dire que la mosquée est un lieu éminemment culturel, aussi. En plus de la soumission à Dieu !
De Tizi, les routes prennent de l’altitude, de lacet en lacet, indiquant à chaque étape un village qui semble prendre racine sur un piton rocheux ou accroché au flanc de la montagne, défiant le vertige et redéfinissant, sans cesse, les règles de l’architecture. Ces villages ne sont pas l’œuvre de la main humaine ; c’est du moins l’impression qui est en moi en cet instant d’écriture. Ils sortent de terre comme ces innombrables oliviers, arbres rugueux et séculaires qui, comme ces lieux de vie, défient le relief et le climat. Qu’est-ce qui a poussé l’Ancêtre à préférer ces hauteurs altières, défiant l’équilibre et tutoyant les nuages ? Un sentiment de sécurité ? Peut-être. Mais la volonté kabyle, mettant de côté la facilité, a mis en évidence ce courage de bâtir du dur sur du dur. Et la vie, ici, n’est pas facile ! Des gens de rencontre ont encore, en mémoire, les dernières années de neige, la façon dont ils ont ouvert les routes, la solidarité entre villages, mais aussi l’angoisse du lendemain et de la solitude cosmique. Oui, du dur sur du dur ! Zoubga est donc, à l’instar du reste, le produit de la volonté humaine. Arrimé au flanc de la montagne, ce village semble imperturbable ; il fait face au vide insondable ; il donne presque le vertige pour le phobique de l’altitude que je suis ; mais il ouvre larges ses bras pour les visiteurs. Zoubga donne confiance en soi, interpelle la conscience sur l’histoire de la Kabylie et donne, surtout, une leçon de vie. Ici, les maisons se touchent sans se gêner, c’est que j’ai dit in situ à Ben, un Zoubgaïen, pardon pour le barbarisme, les ruelles dallées par des mains professionnelles qui ne retiennent aucune goutte de pluie et évitent l’empoussièrement. A croire qu’on pourrait s’y allonger et faire la sieste ! Adossé à la montagne, rien ne pourra ébranler Zoubga ; telle a été la volonté de l’Ancêtre qui a choisi ce lieu pour planter, c’est le mot, vraiment, sa maison qui a poussé et donné, tout autour, des petits. Les Zoubgaïens ont pris, sur eux, de s’organiser, sans attendre l’aide de quiconque, à commencer par l’autorité ; ils ont toujours refusé l’assistanat et ont installé le compter sur soi. Ça ne leur a pas mal réussi ; j’ai vu de mes yeux vu le miracle villageois et j’en suis épaté ; d’autant que par ailleurs la saleté est un moindre mot. A Zoubga, il était question de remettre le prix Bélaïd At Ali, le premier romancier kabyle, en version originale. C’était l’occasion de revoir Younès Adli, politologue, auteur de plusieurs ouvrages, dont La pensée kabyle, qui a toujours le bon mot pour détendre l’atmosphère et remettre les choses dans leur contexte. Le docteur Ounougnen Mouloud n’a pas été en reste, lui le neurochirurgien qui a mis son savoir à la disposition de l’auditoire en décortiquant la relation entre le cerveau et la musique. J’ai revu avec beaucoup de plaisir Rabhi Alloua et Kamel Bouamara, universitaires à Béjaïa, qui abattent un travail considérable pour la préservation de la culture amazighe. Et tous les autres : Brahim Tazaghart, Moussa Imarazen, Mohand Djellaoui, Medjahed Hamid…
Cette première halte mémorielle m’a emmené vers une autre découverte, le village de Koukou. Je ne vais pas refaire l’histoire, ici, de ce royaume, une œuvre d’Etat avortée par les avatars de l’histoire de ce pays. Je tente d’expliquer mes découvertes villageoises, car le ressenti diffère en fonction de l’âge. Je vois autrement mes villages (pardon pour le possessif, je me l’autorise). Je les vois différemment. Je les vois comme un œuvre de vie. Je les vois comme une volonté tenace de l’Ancêtre de plonger ses racines dans une terre vraie. Je les vois comme une architecture redéfinissant les normes de construction. Même si le béton bouffe tout, actuellement, il reste encore, heureusement, des bâtisses kabyles qui résistent au temps et à la versatilité de l’homme. Je les vois comme une promesse printanière. Je les vois comme des guirlandes sur leur montagne (Merci Lounis pour cette métaphore insaisissable). Je les vois comme des œuvres d’art que le corbusier ne pourra renier.
Au village de Koukou, la fête battait son tambour et sa zorna. Tbabla du siècle dernier ! On ne se fait pas prier : la danse soulevait le pied, vibrait les fesses et cadençait les épaules. La joie du moment était contagieuse. Je voulais résister. Le cercle s’agrandissait. Le burnous virevoltait. Les mains suivaient le rythme. Les femmes n’étaient pas en reste, elles imitaient la houle du blé. Quoi, c’est la fête au village ! Puis, elle est villageoise ou elle ne l’est pas. N’en déplaise au regard compliqué, nous sommes au village de Koukou. Et c’est la fête ! Puis, il suffit de lever les yeux pour voir les nuages suivre le mouvement et entamer une danse à rendre jaloux un Kabyle. Oui, c’est mon impression. Ma vérité ! Ce jour-là, j’ai mis de côté mes angoisses existentielles. J’ai oublié les bouchons automobiles, les bruits de la ville et les épaules qui se tamponnent sur des trottoirs surpeuplés. J’ondule avec le son de la gheïta et vibre avec le mouvement du tbel. Comme l’estomac a vibré face au plat de couscous, arrosé comme il se doit de cette huile kabyle miraculeuse, et ce morceau de viande bovine (du begri, ya kho). Au diable le régime et la fièvre aphteuse ! Ah, comme je voudrais que ce moment de fête ne soit pas une exception, l’Algérie est trop triste, triste à tenter la harga !
Mon circuit ne n’est pas arrêté à Koukou. J’ai dû accompagner un ami, celui qui ne cesse de remonter le temps, devant faire une emplette à Bordj-Menaïl. De plus, il y avait un troisième larron, Saïd Y., qui ne cesse pas de philosopher sur tout et rien. Autant dire qu’arrivés à Bordj, nous formions un drôle de trio, digne d’un polar à la San Antonio.
Un trio pas du tout assorti ! Enfin, je parque mon tacot et, de suite, un parkingueur (cette nouvelle race de percepteur) surgit de nulle part. Parking, ya kho ! D’accord cousin ! Je paierai la taxe, n’aie crainte ! Nonor, à l’aise comme pas possible, hilare pour un rien, liquide son achat en un tour de main ; il sait y faire, le liquidateur de montre.
Saïd nous rappelle qu’il est l’heure de croûter, il sait y faire, aussi gourmand qu’un goinfre. On fait les ruelles et les rues, à la recherche du restaurant. Personnellement, j’étais prêt à manger dans n’importe quelle gargote, pourvu qu’il y ait un peu de ch’wa. Sauf que mes deux compères m’opposent la fièvre aphteuse (affreuse, ai-je répondu, pour faire de l’esprit, zaâma), l’hygiène et tout le reste. A voir les malheureux poulets tournés dans les rôtissoires à même le trottoir, ça n’ouvre pas vraiment l’appétit ! Alors, tournons.
Déjà vieillotte, à l’époque, Bordj semble pétrifiée par le temps, après le tremblement de terre de 2003. A croire qu’il s’agit d’un décor de cinéma pour un film de l’étrange, c’est du moins mon impression du moment.
La rue centrale est en ruine. Les constructions récentes n’obéissent, selon moi, à aucune harmonie architecturale. Il est question de monter une bâtisse en hauteur, mais pourvue de garage pour le commerce, sans plus ! Bordj n’a pas l’âme d’une ville, c’est une addition de ratages urbanistiques.
Tiens, voilà un resto qui présente. Allez, on rentre, on s’assoit, on commande, on mange rapidement, on paie la douloureuse (pas très cher) et on reprend la bagnole, direction at home. Un silence lourd s’est installé entre nous, à croire que la digestion se fait difficilement. Pourtant, la cuisine était correcte. Des kilomètres après, Saïd pensa tout haut : «Mes amis, l’angoisse de Bordj commence à se dissiper».Ceci explique cela, alors. A suivre, peut-être !
Y. M.

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