Mercredi 27 août 2014
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Chronique du jour : TENDANCES
Qui a tué Ebossé ?


Youcef Merahi
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En Algérie, la violence s’est banalisée. La mort est banalement banale. C’est un constat terrible, mais c’est le constat qu’il faut malheureusement faire. Depuis les années 1990, la mort s’inscrit, au quotidien, au fronton des journées algériennes, allégrement, comme si celle-ci festoyait sans vergogne dans un pays en panne de gouvernail. La violence est dans nos rues, dans nos écoles et dans nos cœurs. La mort est, aussi, dans nos rues, dans nos stades et dans nos cœurs. Ce n’est pas juste une clause de style, en réaction à la stupidité d’un geste malheureux d’un supporter, lui-même victime d’une réaction volcanique de la violence au quotidien, dans un pays violent, violent jusqu’à l’inculture. Tenez-vous bien : je lisais, ce matin, dans un journal national, qu’un citoyen, en colère, je ne connais pas les raisons, a fermé toute une APC, durant plus de deux heures. La violence, en Algérie, n’est pas un héritage de nos ancêtres. Elle n’est pas innée, non plus. Elle n’est pas dans nos gênes. Bien que tout concorde à penser le contraire. On parle du tempérament méditerranéen. Et alors ? Pas à ce point, tout de même ! Dans la voiture, un simple regard, pour un rien, une roue mal placée, provoque l’ire incendiaire de l’autre conducteur qui, sans façon, ouvre brutalement la portière, invective son vis-à-vis, passe à l’insulte et aux gestes belliqueux. Le second ne demande pas son reste, sort à son tour de son véhicule, un cric à la main et l’abat sur l’enragé qui, heureusement, met son avant-bras pour se protéger et s’en sort avec une double fracture. Imaginons que l’instrument en fer fracasse le crâne… Je préfère ne pas y penser, du tout ! Puis, nous avons tous une anecdote de ce genre. Pas que ça, malheureusement ! Le fait d’aller vers une municipalité, de se taper une chaîne d’une heure, de se présenter face un guichetier mal luné, de ne pas pouvoir obtenir le document administratif, de se faire remballer comme un malpropre, on dit que l’Algérien a la fierté mal placée, c’est ce qu’on dit, je vends comme j’achète, tant pis pour les susceptibles, on sort de cette administration ulcéré et on en veut au monde entier. Dès lors, il suffit d’une rencontre malheureuse, au mauvais moment, au mauvais endroit, pour que l’irréparable se produise. On montre d’abord nos méchancetés verbales, nous disposons du plus grand répertoire de noms d’oiseaux au monde, nos biscottos, on bombe le torse, on monte sur nos ergots comme ce coq qui vient de fouler la m…. de son poulailler, si ça ne suffit pas, on serre les poings, le pire, on tire un couteau et on fonce dans le lard du vis-à-vis. Ce n’est pas une vue de l’esprit. C’est une vérité malheureuse, mais c’est une vérité ! Allez dire au parkingueur du coin : «désolé Monsieur, je ne paie pas un espace public !» C’est là où vous apercevrez de la violence sociale. Voilà le mot est lâché : il s’agit bien de la violence sociale ! Un quidam rencontre un autre quidam et leur regard se télescope, que se passera- t-il, à votre avis ? Le premier dit : tu veux ma photo ? Le second : je ne veux pas de singe dans mon album. Le premier : singe, toi-même, sale (suis une liste de toutes les ordureries du monde).Le second : je vais t’enlever ta m… (La femme est la première victime de la violence sociale, à tout point de vue). Et c’est un combat de chiffonnier ! C’est à qui assénera le coup le plus violent à l’autre. C’est à qui fera mal le plus à l’autre. Si les poings, les coudes, les têtes, les pieds, les ongles et les dents ne suffisent pas, on passe à l’arme blanche, un gourdin, un couteau, une pierre : enfin tout ce qui est à portée de main, pouvant mettre en branle la violence de l’être. L’Algérien ne civilise pas sa violence, il ne l’intellectualise pas, il l’exprime violemment dans les faits et elle provoque, souvent, l’irréparable : mort d’homme ! Au moment de l’acte, tout remonte dans le cerveau : le cursus scolaire en vrille, l’Ansej qui tarde à donner son accord, la banque qui refuse son quitus, la dernière dispute avec la copine du quartier, le manque de nicotine, de cannabis voire, le licencié qui n’arrive pas à dégotter un job, l’exiguïté du logement, le retrait du permis de conduire, le refus du visa par Faffa, la canicule qui blanchit les nuits,la harga puis l’expulsion d’Espagne, l’avenir plombé, une enfance en vrac, un environnement agressif, les issues de secours fermées, le conflit de génération, la dernière basket qu’on ne peut se payer, le crédit de consommation qui crée des envies, la bagnole qu’on ne peut s’offrir, la femme désirée qu’on ne peut atteindre, la misère sexuelle, la parabole qui rend encore plus malade qu’on ne l’est, les coupures d’eau potable, les chutes de tension, les fourgons obèses d’usagers, la malvie, les horizons bouchés, les rêves saccagés (quand on en a !), le sentiment d’inutilité sociale, la dévalorisation sociale, le projet de société en place, la chkara, le quatrième mandat, le bla-bla des décideurs, l’impunité ambiante, la concorde civile… La liste est encore à compléter. Alors, à vos stylos ! Ce magma en ébullition doit bien s’exprimer. Il s’exprime, dès lors, dans les espaces publics. Ah, que les spécialistes mettent les termes scientifiques idoines sur mes propos, je ne veux pas disserter, je veux exprimer la réalité telle qu’elle est. Fellag a fait ça, avant moi. Cette réalité est violente qui a inventé l’architecture de guerre, en temps de paix. Nos fenêtres sont barreaudées. Nos balcons bétonnés. Nos portes blindées. De quel ennemi avons-nous donc peur ? De nous-mêmes, certainement ! A seize heures, nos villes sont fermées. On ne vit que quelques heures par jour, juste le temps de faire une emplette, d’aller au boulot, de vider sec un kaoua et de rentrer dare-dare à la maison. La maison ? Le fortin, plutôt ! Certains ne vivent même pas. Ils sont là, aux aguets, prêts à dégainer, le doigt sur la gâchette, le doukdouk prêt à servir et la bave aux lèvres. Qu’en sera-t-il de celui qui, à l’abri de la foule, expulse sa violence sur des joueurs de foot qui n’ont pas su remporter le match ? Bien qu’il faut procéder à un nettoyage. Pas seulement dans les stades ! Non, du tout. Il faut nettoyer l’Algérie de la violence qui se métastase à tous les niveaux : dans les écoles, les universités, les villes, les villages, les stades… Il faut l’extraire de nos cœurs ! Mais qui a tué Albert Ebossé ? Ce n’est pas le titre d’une chanson, c’est une triste réalité. Celle d’une fin de match, un match de football. Un simple match de football ! J’ai mal à mon pays.
Y. M.

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