Mercredi 3 septembre 2014
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Chronique du jour : TENDANCES
La chaîne des livres(7)


Youcef Merahi
[email protected]
La chaleur traîne encore les pas, comme pour implanter davantage la flemme dans nos indécisions. De plus, les incendies de forêt n’arrangent rien. Ce n’est pas l’été indien. Non, il s’agit d’un été algérien, sec comme un serment non tenu, chaud comme un foehn, vide comme l’horizon. La radio nationale nous vante le littoral national, comme s’il s’est agi d’une riviera qui accueille les milliardaires, d’ici et d’ailleurs. J’ai vu, oui, j’ai vu la saleté accompagner les pas et le regard de celui d’entre nous qui tente le tourisme local. «Ailleurs ne peut être pire, viens je t’emmène avec moi…». Ce n’est qu’une chanson. Elle dit l’envie d’ailleurs, là où tout n’est que «luxe, calme et volupté». Heureusement que la mémoire supplante le réel pour fabriquer, de toutes pièces, un rêve gratuit comme l’ennui qui gerce sur nos trottoirs défoncés par des pas revanchards. J’ai tourné dans les villages. J’y ai retrouvé, assez souvent, le goût de l’enfance. Mais la mer, cette mère en partance, je l’ai boudée depuis des années, car elle est le réceptacle de la saleté de nos cœurs. Alors j’ai tenté le pari de la lecture, de la relecture voire. Il est annoncé plus de six cents livres pour la rentrée littéraire, pas ici, en France. Aussi, je vous propose dans cette chaîne des livres, dans sa septième livraison, quelques titres qui, personnellement, m’ont accueilli les pages ouvertes, le temps d’une lecture ou d’une relecture. Léo Ferré, dans son Testament phonographe , un ouvrage qui date déjà des années 1980, une époque où le printemps a fait fleurir, y compris dans les villes, son genêt, nous propose près d’une centaine de ses poèmes qui sentent le soufre, l’anarchie et le goût des vers syncopés. Des photos personnelles illustrent ce recueil : ici, une photo de la famille, là, la photo de Pépé, plus loin, une photo artistique du poète et, ensuite, un poème manuscrit. L’auteur de Poètes, vos papiers a fait de l’anarchie une manière d’Etre, quand le matérialisme consumériste faisait des ravages et s’invitait chez nous, pour ébranler notre Etre collectif. Il est vrai qu’il avait les moyens de sa politique. Il est plus simple d’être riche et de se moquer de la richesse et des bourgeois, un peu comme Jacques Brel. Mais Ferré, et Brel, et Brassens, avaient également la richesse du talent qui leur permettait de se montrer nu dans leur marginalité. Leur solitude. Leur tourment. Ferré qui a écrit et chanté (et de quelle manière !) La solitude. Laissons dire le poète : «Je suis d’un autre pays que le vôtre, d’un autre quartier, d’une autre solitude. Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. J’attends de mutants. Biologiquement je m’arrange avec l’idée que je me fais de la biologie : je pisse, j’éjacule, je pleure. Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s’il s’agissait d’objets manufacturés. Je suis prêt à vous procurer des moules. Mais… La solitude….» (Page 93). Amin Maalouf, l’auteur du Rocher de Tanios, prix Goncourt 1993, un conteur magnifique, en phase avec le passé mythifié, mirifique, des Arabes, nous propose dans L’amour de loin la qualification de la notion de séparation, être deux, chacun dans un espace géographique donné, dans une lancinante présence/absence. Comme pour l’attente héroïque de Pénélope ! Usant beaucoup de tournures poétiques, tirées directement de la geste théâtrale, Amin Maalouf fait parler Clémence qui interroge Le pèlerin (un peu comme le fou dans l’écriture maghrébine, celui qui lit l’avenir, du moins qui le pressent, et tisse les oracles), ici le pèlerin, c’est celui qui a vu, voyagé, affronté des dangers terrestres, qui a reçu l’enseignement du Voyage. Cinq actes fragmentent cette attente/interrogation. Jauffré (un personnage clé) se lamente de ne plus aimer, puisque l’Autre Femme n’est plus, il jure de ne plus aimer… Là également, intervient Le pèlerin (personnage central de la trame interrogative) qui redonne l’enseignement qu’il a reçu de ses pérégrinations. Laissons dire Maalouf : «Qu’as-tu fait de moi, Pèlerin ?/Tu m’as fait entrevoir la source à laquelle je ne boirai jamais,/Jamais la dame lointaine ne sera à moi,/Mais je suis à elle, pour toujours, et je ne connaîtrai plus aucune autre./Pèlerin, qu’as-tu fait de moi ?/Tu m’as donné le goût de la source lointaine/A laquelle jamais jamais/Je ne pourrai me désaltérer.» Ici, l’amour est sanctifié, comme le fut cet amant intactile, Qaïs, ce fou de Layla ! La rose de Blida est un récit de Yasmina Khadra, pas très connu par rapport à Ce que le jour doit à la nuit, par exemple, ou L’imposture des mots. Il est question d’amour, aussi. D’amour d’adolescent. D’amour adolescent. Ce récit sent la véracité des faits, comme si l’auteur s’ouvrait un peu plus, comme il l’a déjà fait dans L’écrivain. Mais ne dit-on pas que la vie d’un écrivain parsème son œuvre, même quand elle relève de la fiction. Je suis en train de relire l’œuvre intégrale de Yasmina Khadra, j’ai commencé par La rose de Blida. Je ne veux pas m’astreindre à l’ordre chronologique, afin de saisir davantage les nuances et le talent de cet auteur. Adepte de phrases choc, je retrouve dans l’écriture khadraïenne la puissance du dire et le tranchant du verbe, comme si Yasmina Khadra se donnait un challenge après chaque roman, comme s’il était tout le temps en retard d’un livre (à écrire, à lire), comme s’il reniait (dans le sens de non-appartenance d’une œuvre) un texte, une fois mis à la disposition du lecteur dans une librairie. Il le dit clairement dans L’imposture des mots, récit dans lequel l’écrivain dialogue avec un de ses personnages. Dans La rose de Blida, je retrouve de la nostalgie, de l’amour, de la bonté, du regret d’une enfance battue en brèche, et d’espérance tenace. C’est toute la morale de cet ouvrage ! Dans La philosophie de la beauté, en 365 citations, Janine Casevecchie nous fait balader d’un philosophe à un autre, d’une citation à une autre, comme une éphéméride philosophique de poche. C’est là tout son intérêt, justement. Pour ne pas avoir à fouiller les théories de Platon, par exemple, de Camus, de Voltaire, de Rousseau, de Barthes. Et d’autres. En tout, une cinquantaine de philosophes qui ont marqué leur temps. Après la définition du Beau dans la préface, on retrouve une fiche biographique de chaque auteur cité et les propositions de très belles citations philosophiques. Prenons au hasard quelques citations : «Il y a trois raisons de choisir et trois de s’abstenir : le beau, l’utile, l’agréable ; et leurs trois contraires : le laid, le nuisible, le désagréable.» (Aristote). Ou alors : «Rien n’est beau, il n’y a que l’homme qui soit beau, sur cette naïveté repose toute esthétique… Rien n’est laid, si ce n’est l’homme qui dégénère…» (Nietzsche). Une dernière pour la route : « La beauté deviendra peut-être un sentiment inutile à l’humanité. Et l’art sera quelque chose qui tiendra le milieu entre l’algèbre et la musique». (Flaubert). La chaleur étire ses guiboles, refuse de nous lâcher et se donne le temps de quitter l’aire à battre, en se trémoussant le cul. Je suis dans cette gestuelle baudelairienne qui fait du spleen une simple limite. Je passe de la rage de dire de Ferré au feutré des philosophes de notre temps, en passant par le suave de Maalouf. Je ne veux pas lâcher mes livres qui me permettent de continuer à aller de l’avant, malgré les genoux qui craquellent et les épaules qui se voûtent. L’insomnie est un moindre mal. Puis, entre deux belles phrases tombe la terrible nouvelle : Mohand Ferhat est parti sur la pointe des pieds, comme pour ne pas déranger, encore une fois. Lui qui a accompagné le combat amazigh dans son segment enseignement, lui le pionnier de la promotion Mammeri, lui qui m’a accompagné, un moment, et de quelle manière ! mes quêtes identitaires.
Y. M.

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