Mercredi 14 janvier 2015
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Contribution : Une journée particulière

Naoufel Brahimi El Mili
Paris capitale du monde. Le ton est donné ce dimanche 11 janvier. Alors qu’avec mon tropisme algérien je croyais que Paris était le centre de soins privilégiés de certains Algériens et non des moindres. Ai-je oublié de mentionner Grenoble ? Peu importe.
Journée historique, inouïe, magnifique, la course aux superlatifs est lancée quoique justifiée. 2015 peut enfin commencer alors que l’année écoulée s’est terminée autour du débat sur le suicide français. La preuve du contraire est donnée, j’ai envie de dire, aux quatre millions de Français qui ont manifesté dimanche : «Merci pour ce moment.» En effet, jusqu’à dimanche midi, j’étais très pessimiste pour moult raisons. Antisémitisme et islamophobie s’installaient dans un dangereux face-à-face. Il est à préciser que l’antisémitisme est parfois, voire trop souvent, meurtrier. L’islamophobie commençait à s’exprimer virilement à travers une vingtaine d’attaques contre les mosquées. Le couple islamophobie-terrorisme s’inter-fécondait et ce n’est sans doute pas fini. Aussi étais-je inquiet par le niveau dérisoire des débats et polémiques anté-manifestation (le Front national boycotté et qui a fini par s’auto-isoler, des articles sur une relation entre une ancienne secrétaire d’Etat et le directeur de Charlie Hebdo) publiés ici et là.
Cependant, en me dirigeant vers la place de la République, j’étais plus frappé par un marchand de merguez qui s’appelait Charlie que par l’immense foule. Oui, j’étais obligé de revoir à la baisse mon pessimisme. Sans pour autant verser dans la béatitude car une fois que nous aurions quitté la planète «Charlie» et serions redescendus sur la planète «Terre», où nous avons un peu plus nos habitudes, qu’allons-nous faire ? Changer notre prénom d’état civil ? C’est compliqué. Postuler pour devenir policier ? Ce n’est pas simple. Se convertir au judaïsme ? C’est très complexe.
Mais retenons le slogan : «la France debout.» Cette même France qui a réussi la prouesse d’organiser un G50 en 48 heures. Bravo. Scène internationale exceptionnelle où le Président algérien ne pouvait se rendre pour des raisons de santé que les Français connaissent très bien. Abdelaziz Bouteflika se fait représenter par son ministre des Affaires étrangères. Très bonne décision. Pour une fois qu’il applique le slogan de son feu patron, Houari Boumediène : «L’homme qu’il faut à la place qu’il faut.» Tollé dans une partie de l’Algérie car une délégation du pays du million et demi de martyrs sera aux côtés du Premier ministre israélien. C’est un détail de l’Histoire, avais-je envie de rétorquer. Avez-vous oublié que, fraîchement élu pour la première fois, Bouteflika était desservi par un excellent agenda funéraire qui lui a permis de réapparaître sur la scène internationale. Mort de Hassan II : notre président a échangé des mots avec Ehud Barak, alors Premier ministre d’Israël. Mort du roi de Jordanie : que du beau monde. Mort de Hafez Al-Assad : il y était. Alors au nom de quoi l’Algérie se devait-elle d’être absente ce dimanche 11 janvier ? La seule question qui se pose éventuellement est l’absence du Premier ministre Sellal qui avait représenté l’Algérie à Washington lors du sommet Etats-Unis- Afrique et qui était venu à Paris avec 15 ministres dégainant leurs stylos pour signer tous les accords possibles et imaginables par les Français. Aussi, Sellal arborant : «je suis Charlie» aurait été harmonieux tant que ce prénom renvoie au surnom d’un célèbre comique muet. Quoique Sellal parle. Hélas ? Lamamra était présent sans être visible. Belle performance. Il est un acteur incontournable de la diplomatie régionale, c’est indéniable, quitte à être Charlie à Paris, le temps d’un dimanche, le premier dimanche des soldes. Tout n’est donc pas perdu.
Mais hormis les deux ou trois chefs d’Etat qui ont été plus convoqués qu’invités, certains n’avaient pas leur place dans cette manifestation. A commencer par le Qatar, pays d’où a été lancée, dès juin 2011, une fetwa pour le djihad en Syrie. Ce même pays a inventé le concept de djihadiste-défenseur des libertés. Il s’agit en fait d’un recyclage conceptuel des djihadistes qui combattaient le soldat soviétique en Afghanistan. C’était une autre époque avec guerre froide et sans internet. Des représentants libyens y étaient aussi, mais cette fois-ci sur la place de la République, loin de l’hôtel Raphaël où BHL les conviait. Le Premier ministre turc y était aussi. Son prédécesseur Erdogan a dénoncé violemment le Danemark, pays qui a publié pour la première fois les caricatures de Mahomet. Au point où Erdogan s’était farouchement opposé à la nomination de Anders Fogh Rasmussen, comme secrétaire général de l’Otan, car il était danois donc forcément complice des caricaturistes. Le président américain, Obama, était obligé de se déplacer à Ankara pour qu’Erdogan fléchisse. Et dimanche le Premier ministre turc se proclamait Charlie.
Quittons la planète Charlie. Les quatre millions de manifestants n’étaient pas dans une logique «Love and Peace» mais ils exprimaient aussi une demande de sécurité. Comment y répondre ? Par un «Patriot Act» à la française ? Ou encore comme l’avait déclaré, sur un ton bushien, François Fillon : «faire la guerre au terrorisme» ? Non, le terrorisme est une affaire de renseignement et de police et non l’occasion d’augmenter le nombre d’heures de vol des Rafales. La mission est très difficile d’autant plus que les cibles sont trop nombreuses et ne peuvent être indéfiniment protégées. En 2015, on découvre que les prisons françaises sont des universités d’été permanentes pour des djihadistes en herbe. Alors que 20 ans auparavant avec l’affaire Khaled Kelkal, impliqué dans les attentats de 1995, la prison française était déjà pointée du doigt. L’école est défaillante car des enfants n’ont pas respecté une minute de silence. Non, ce n’est pas «un chahut de gamins» (pour reprendre une expression d’un responsable algérien qualifiant les émeutes d’Octobre 1988), le mal est plus profond.
Oui, l’Algérie était présente à ce G50 quasi-improvisé. D’autant plus que les médias n’ont pas hésité à rappeler les origines algériennes des frères Kouachi, auteurs de ces innommables actes. Du coup, les musulmans d’origine algérienne sont doublement suspects, et de par leur confession et de par leur attachement affectif territorial. C’est la double peine. Lamamra avait le bon profil pour remplir cette mission : efficace et discret. Tant pis si son Premier ministre voit en lui un successeur, certes mais de qui ?
Oui, dimanche était une journée particulière. Un peu comme le film d’Ettore Scola qui se termine par l’arrestation de Gabriele (Marcello Mastroianni), homosexuel intellectuel et par le retour d’Antonietta (Sophia Loren) à ses servitudes conjugales.
N. B. E. M.

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