Jeudi 22 janvier 2015
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Actualités : Lettre à Djaâd
J'ai oublié de te dire…


Par Ahmed Halli
Aucune femme n'a réussi à te dompter, mais la dame faucheuse a eu raison de toi, à ma grande stupeur. Tout comme un petit nombre d'amis, j'étais en effet persuadé que tu nous enterrerais tous, tant tu respirais la vie, et faisais montre d'un optimisme joyeux, ponctué de crises aiguës d'hilarité. Qui n'a pas assisté à tes crise de fou-rire, à te rouler par terre, entre la Grande-Poste et le boulevard Montparnasse, ne t'a vraiment pas connu. Je me souviens du jour où tu m'avais raccompagné chez moi, quand je suis revenu à Alger. En voyant ma maison, adossée au cimetière, tu avais ironisé : «Au moins ici, on n'aura pas de difficultés pour t'enterrer, on te sortira directement par le jardin.»
Je me souviens t'avoir répondu que je comptais justement faire «souffrir» mes amis, en me faisant enterrer, comme toi, chez moi sur les «Hauts de Hurle-Vent», nom que j'ai donné au cimetière haut et glacial de mon village. Depuis, j'ai changé d'avis comme tu l'as su, et sans doute parce que je n'ai pas eu la chance, comme toi, d'échapper à la malédiction des familles nombreuses. C'était la période où tu nous avais littéralement embrigadé Bénelhadj, dit Lemsougueur (je l'ai surnommé ainsi, et pas seulement parce qu'il est natif de Sougueur), dans la résurrection d'Algérie-Actualités. Nous avons fait tant, et si bien comme dirait Brel, que le projet a coulé, torpillé par des mains, au mieux jalouses de notre commune et humble notoriété. L'excuse officielle pour refuser le tirage du journal, après seulement cinq numéros, était que l'imprimerie avait des commandes trop importantes de livres scolaires, à honorer en priorité. Message reçu : nous nous sommes dispersés, avec des fortunes diverses, et sans espoir de retour, parce que tous nos efforts pour reparaître nous auraient épuisés en vain.
Les échecs, même provoqués par des complots ourdis de l'extérieur, entraînant toujours des conflits d'arrière-garde, nous avons eu des frictions et des mots que Nadia, ton épouse d'alors, s'empressait de gommer. Mais remontons plus loin, et revenons à ces jours d'octobre 1980, où nous avions appliqué la consigne de «Thlatha ouarbat» (Un chef pour diriger la manœuvre et trois mousquetaires pour l'exécuter) chère à notre ami Maâchou Blidi, après le tremblement de terre d'Al-Asnam. Je me souviens qu'en nous voyant, Maâchou et moi, au milieu des survivants, essayant de recueillir des témoignages, tu avais remarqué d'un ton moqueur : «vous avez vraiment l'air de sinistrés.» Tout ça pour nous dire que même au milieu des décombres et des ruines, tu restais élégant, et tiré à quatre épingles, et j'ai une photo de nous deux, pour le prouver. Le soir, au bivouac, tu as été saisi d'un fou-rire, lorsque j'ai raconté, qu'après avoir interrogé un survivant qui avait perdu femme et enfants, à la cité «Nasr», celui-ci m'avait demandé «si je n'avais perdu personne». Et pourtant…
Puis, nous avons réalisé le dossier sur «Al-Asnam», et cette lettre admirative d'un enseignant français nous est parvenue, saluant la qualité des écrits, et surtout cette très belle photo de couverture (une petite fille, au milieu des ruines, tenant une tirelire cabossée), que nous devions au regretté Lazhar Moknachi. Cette lettre, tu t'étais empressé de la mettre au tableau d'affichage, plus comme un défi, qu'un stimulant à l'adresse de la seconde équipe qui s'apprêtait à partir sur les lieux. Je me souviens que tu n'arrêtais pas de répéter que cette équipe, c'était l'USMA parce que l'équipe algéroise, chère à notre ami Kheireddine Ameyar, venait de rétrograder en deuxième division. Bon prince, Kheireddine ne t'en a jamais voulu, même lorsque tu en as rajouté, mais je me réserve le droit d'en raconter les détails, lorsque tu seras bien installé là-haut.
Tu m'avais révélé, à ce moment-là, ce côté compétiteur que je ne connaissais pas alors, et qui allait te pousser, beaucoup plus tard, vers d'autres performances. Tu avais sans doute assimilé plus vite et mieux que nous cet aphorisme de Mark Twain qui voulait que «le journalisme mène à tout, à condition d'en sortir». Toutefois, je dois reconnaître que si tu as essayé quelquefois de suivre ce conseil à la lettre, tu ne t'es jamais abandonné complètement à la soif d'entreprendre et à la frénésie d'engranger. Au fond, les quelques satisfactions matérielles que t'a procurées la «Formule Twain» n'ont jamais remplacé, à tes yeux, le plaisir d'écrire, et plus encore la jouissance d'être lu. Heureusement pour nous, et pour toi, que ce naturel que tu faisais mine de chasser revenait à la charge, et que tu t'empressais alors de le laisser te guider. Au moment où nous allons te laisser reposer pour l'éternité là-haut dans ce village d'Ighil Ali que tu aimais tant, et que tu as chanté dans ton premier «Lieu dit», dans notre cher Algérie-Actualités, je veux te dire ceci : j'ai lu de belles choses que tu as écrites, durant toutes ces années, mais ton meilleur «papier», en ce qui me concerne, c'est ta lettre d'amour à l'une des femmes de ta vie. Lorsque tu me l'avais donnée à lire, en exclusivité me semble-t-il, et que tu m'avais demandé si les doux aveux me semblaient convaincants, je t'avais dit que c'était une œuvre d'art, une lettre pour séduire toutes les femmes et pas seulement l'une d'elles en particulier. J'ai ajouté que si j'étais une femme, j'aurais déchiré la lettre pour en conserver tout le bénéfice et en accaparer le bonheur.
Pour en terminer, avec ce propos, mais pas avec toi, puisque je n'ai pas tout dit, et comme nous n'avons pas eu le temps de nous demander mutuellement pardon, je veux te dire, ici, toute l'affection, compte non tenu de l'inflation, que j'avais, que j'ai pour toi. Je devrais t'en vouloir de m'avoir tenu dans l'ignorance de la gravité de ton état de santé, mais je m'en veux surtout à moi-même d'être resté sur une réserve injustifiable. Après Kheireddine Ameyar et Djamal Benssad, tu es le troisième confrère et ami qui s'en va, me laissant en gage de douloureux instants de nostalgie. Et la liste reste ouverte…
A. H.

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