Samedi 31 janvier 2015
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Soirmagazine : ATTITUDES
Rebelle


Par Naïma Yachir
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Elle est sur ses gardes, elle la suit d’un regard discret. Elle surveille ses moindres gestes. Pas facile d’être éducatrice dans un centre de rééducation pour jeunes filles mineures. Sassia, la cinquantaine bien entamée, exerce dans cette institution depuis 20 ans. Elle en a vu et continue de voir de toutes les couleurs.
«Le plus important c’est de les mettre en confiance. User à la fois de douceur, leur donner toute l’affection dont elles ont été privées, savoir les écouter mais aussi être ferme et avoir l’autorité morale, qui, seule, peut nous sauver d’un quelconque dérapage.» Celle qui demande le plus d’attention et de vigilance, c’est Souad. Sa mère l’a confiée au centre il y a dix ans. Elle ne pouvait plus la nourrir. Le père, alcoolique, disparu depuis la naissance de sa fille, n’a plus donné signe de vie. Il a abandonné ses huit enfants et son épouse.
Huit enfants sur les bras, ce n’était guère une mince affaire pour cette jeune maman, qui a dû recourir à la prostitution et à d’autres petits boulots pour subvenir aux besoins de sa progéniture. En vain.
Un jour, elle a tapé à la porte du centre et nous a déposé ses cinq filles. «Débrouillez-vous avec. Moi je n’ai pas de sous pour leur offrir à manger. Je n’ai même pas un toit pour les abriter.» Vous ne pouvez pas imaginer dans quel état était Souad. Elle était vêtue de haillons, de son corps frêle émanait une odeur d’urine insupportable. Ses cheveux étaient tellement crasseux qu’ils avaient formé une pâte sur sa tête. Elle était pitoyable. Nous avons vite détecté chez cette gamine des signes d’un enfant caractériel. Rebelle, elle refusait de se laver. On s’est mise à deux pour la shampooiner et mousser son corps. Elle hurlait, se débattait comme une forcenée. Elle nous a donné du fil à retordre. Celles qui ont le plus souffert ce sont les nouvelles éducatrices, les plus jeunes. D’ailleurs il y en a qui ont vite abandonné. Prise en aparté par les pensionnaires qui refusaient de se plier au règlement, rouée de coup jusqu’au sang, Fahima en a fait les frais, nous l’avons sauvée in extrémis. Avec moi ce n’est pas pareil, mon âge impose le respect, elle me considère comme sa maman. Mais avec elle il ne faut pas baisser la garde. Au fil des ans elle a réussi à avoir de l’assurance, et de l’influence sur ses camarades.
Ce n’est plus celle qui a franchi le seuil de l’établissement il y a une décennie. Quand elle veut obtenir quelque chose elle l’obtient, quitte à recourir à la violence.
Mais elle sait aussi faire preuve de gentillesse, de compassion et d’attention avec la docile, la silencieuse petite Ouarda, âgée de 15 ans, enceinte jusqu’aux dents.
Le plus difficile pour Sassia, c’est le soir. Ce sont les célibataires, ou les femmes divorcées qui assurent la surveillance de nuit. Le plus pénible c’est surtout en hiver quand la neige s’abat sur la région, que les routes se bloquent.
Il lui est arrivé d’assurer trois jours de suite la garde car ses collègues n’ont pas pu se rendre à l’établissement. Il faut s’armer de patience, et faire preuve de psychologie pour assurer des nuits paisibles sans incident. Comme par exemple la tentation de faire le mur et sortir en vadrouille.
«Bien qu’elles jouissent d’une certaine intimité, puisqu’elles dorment chacune dans sa chambre, profitent de sorties organisées, mais l’évasion, la rue, «la liberté» leur manquent surtout à un âge critique comme l’adolescence. C’est un peu légitime. Mais c’est dangereux pour des filles qui ont été livrées à elles-mêmes et qui ont une enfance dévastée. C’est un métier difficile, mais quand on est maman on l’exerce souvent avec notre cœur. Sans ça, et avec les 9 000 DA que l’on perçoit, on aurait abandonné depuis longtemps. Mais on remercie Dieu d’avoir un emploi.»
Aujourd’hui, la rebelle, mais néanmoins ambitieuse, potasse pour décrocher son bac.

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