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Contribution : Hommage à Assia Djebar
Femme de réflexion, engagée, lucide et romancière hors pair


Par Kamel Bouchama
«À Paris, les étudiants de l’Ugema, l’Union générale des étudiants musulmans algériens, décident la grève des cours. Vous êtes à Sèvres, un brillant avenir universitaire s’ouvre à vous, mais, vous aussi, vous dites non. Vous suivez le mot d’ordre de grève, vous ne passez pas vos examens, mais parce que vous ne sauriez perdre votre temps, vous écrivez votre premier roman. Et la jeune Fatma-Zorah, vingt ans, décide, pour ne pas choquer ses parents, de s’appeler Assia Djebar : Assia, c’est la consolation, et Djebar, l’intransigeance. Quel beau choix ! Assia Djebar est née au mois de janvier 1957, chez René Julliard.»
Pierre-Jean Rémy dans son discours de réception à l’Académie

Évoquer Assia Djebar, dans cet écrit qui lui est réservé, c’est retourner inévitablement au bercail, à cette cité millénaire, métropole antique, pour situer cette auteure-académicienne qui, après d’illustres personnages qui ont fait la gloire et la réputation de Iol-Caesarea-Cherchell, a porté haut le drapeau algérien par son apport à la culture nationale et universelle que représente une quantité d’œuvres littéraires qui, pour le bonheur de ses admirateurs, ont été traduites dans plusieurs langues à travers la planète. Et c’est ainsi, qu’aujourd’hui, son souvenir revient dans la région de ses parents et de ses ancêtres, pour nous rappeler que la capitale de Juba II continue à briller à travers les siècles, par la présence de ses personnages et les événements par lesquels ils nous gratifient, pour ne pas faillir à ses traditions, depuis ce royaume numide qui était une puissance dans le «concert des nations», pour utiliser le langage moderne. Mais au fait, qui est Assia Djebar ? Cette question, n’est pas posée évidemment aux personnes de notre âge…, elle est posée, particulièrement, aux jeunes qui ne savent rien de leur Histoire et de ceux qui l’ont faite – mea culpa – ; parce que c’est nous qui n’avons pas accompli sérieusement notre devoir de transmission et de formation. Il faut le reconnaître ! C’est pour cette raison que je signalais en exergue, il y a bien longtemps, dans mon premier ouvrage, cette défaillance dont nous sommes, encore une fois, coupables… Je la signalais en cette phrase, sibylline pour certains, en tout cas pleine de sens pour moi et pour ceux qui savent lire entre les lignes : «J’écris pour les jeunes, les autres lecteurs m’intéressent moins parce qu’ils connaissent la vérité…» Et pour ce qui concerne Assia Djebar, cette vérité nous la connaissons, mais hélas nous l’avons occultée en nous désengageant de cette vertu qu’on appelle le courage d’exprimer clairement nos opinions.
Aujourd’hui, après sa mort, les langues se délient et les esprits s’échauffent et s’excitent pour aller au-delà du dithyrambe. Tant mieux, disent tous ceux qui n’aiment pas les situations conflictuelles ! Car l’essentiel, disons-nous, est que nous puissions la présenter aux jeunes, qui ne la connaissent pas, afin qu’ils aient cette fierté de savoir qu’une Maghrébine, une Algérienne, une fille bien de chez nous, a été, de son vivant, au summum de sa gloire, en «femme de réflexion, engagée, lucide et romancière hors pair», comme la décrivait Pierre-Jean Rémy, membre de l’Académie française. Oui, l’essentiel est qu’ils sachent que nous avons du bon produit depuis toujours — et qu’il faille avoir, à un certain niveau du pouvoir, cette volonté «politique» pour le présenter convenablement et le mettre à leur disposition pour qu’il soit une meilleure et concrète émulation, celle qui les mènera vers plus de réussite dans un pays qui regorge de potentialités. Alors, après ce petit discours, un peu nostalgique peut-être, en tout cas sincère et désintéressé, allons vers eux et parlons-leur de cette bonne dame et ce qu’était sa place dans la société algérienne et ailleurs, avant d’être rappelée dans le vaste royaume du Tout-Puissant Seigneur.

Eh bien, Assia Djebar, de son vrai nom Fatma-Zohra Imalhayène, a de qui tenir. Et cela ne nous étonne pas qu’elle devienne célèbre comme ses ancêtres, les Berbères de la capitale de la Numidie, ceux-là mêmes qui ont brillé par leur érudition. Nous avons en mémoire le roi Juba II, architecte, célébrissime homme de lettres et de sciences, Macrinus ou (Amokrane), enfant de Caesarea et qui, des livres de droit, a acquis le renom d’un jurisconsulte savant et intègre et est devenu empereur de Rome, Priscianus Caesariensis ou Priscien, également enfant de Caesarea, éminent grammairien qui a enseigné à Constantinople et dont la scolastique a émerveillé le Moyen-Age, et bien d’autres savants qui nourrissaient un véritable intérêt à la littérature et à la culture en général. Plus tard, c’est-à-dire des siècles après, on ne peut s’étonner que cette même région d’Assia Djebar ait pu enfanter ou adopter de célèbres combattants, de grands érudits, d’illustres politiciens et d’autres hommes de culture. Ceux-là nous viennent à l’esprit, un à un, nous comblant de fierté et de bonheur. Nous avons nommé le saint et éminent savant Sidi-Braham El- Ghobrini, docteur en théologie et brillant disciple du Cheikh El-Bekri de l’université d’El-Azhar, l’intrépide combattant Malek El- Berkani, fougueux révolutionnaire dans toute la région des Béni-Menaceur jusqu’à Cherchell et au-delà, et Mohamed Ibn Aïssa El-Berkani, calife de l’Émir Abdelkader pour la région du Titteri, les grands-parents d’Assia Djebar. Il y a aussi le docteur Mohamed Ibn Lerbey (ou Benlarbey), premier médecin algérien pendant la colonisation, fervent patriote et militant de la cause nationale, très apprécié par le non moins illustre Victor Hugo, son ami, qui l’a honoré de sa présence à la soutenance de sa thèse de doctorat en médecine à la Sorbonne. Bien plus tard, ce chapitre des gloires nous révélera Ahmed Benhamouda, un autre Sorbonnard, le professeur agrégé d’arabe, spécialiste en grammaire et en astronomie, auteur de plusieurs ouvrages en ces matières. Avec ceux-là, bien sûr, dans cette liste, qui n’est surtout pas exhaustive, il y a Assia Djebar, celle qui fait l’objet de notre écrit. Ainsi, dans cette partie, nous allons donner l’essentiel de ce qu’était cette grande Dame, l’intransigeante Assia, au niveau de ses études, pour nous permettre de la présenter, amplement, dans ses œuvres. D’emblée, nous disons aux jeunes, pour qu’ils prennent le bel exemple sur cette battante qui s’est engagée dans la vie de l’Algérie, que depuis le collège de Blida et le lycée Bugeaud – aujourd’hui Émir Abdelkader – où elle est admise en hypokhâgne, puis le lycée Fénelon à Paris et l'École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres, une école de grande renommée où elle est la première jeune Maghrébine à l’intégrer, Assia Djebar n’a jamais cessé d’apprendre, de s’appliquer, de se perfectionner et d’évoluer pour «faire de la littérature le lieu de tous les combats». Et en évoquant ce combat, nous n’oublions pas de leur enseigner qu’elle se définissait par cette éducation familiale, celle qui lui venait de ses aïeux.

Son père Tahar Imalhayène, instituteur de profession, adhère, depuis sa création, au parti de Ferhat Abbas, l’UDMA, aux côtés d’autres instituteurs qui ont eu une réelle et concrète participation pendant la révolution pour l’indépendance de notre pays. Il est conseiller général de Cherchell et délégué à l'Assemblée algérienne, élu dans le deuxième collège sous l'étiquette de son parti, l’Union démocratique du Manifeste algérien. Il démissionne de cette Assemblée en septembre 1955, avec 41 de ses collègues algériens, en guise de protestation contre la politique d’oppression et d’avilissement instaurée par les Français en notre pays. Son fils, Samir, rejoint l’ALN. Il est arrêté et sauvagement torturé. Il sera ensuite transféré en France et détenu dans plusieurs prisons.
La jeune Assia Djebar – la fille et la sœur — décide en 1956, pour être en harmonie avec l’esprit de famille, d’hypothéquer son avenir et d’interrompre ses études comme des milliers de jeunes Algériens, en suivant l’appel du FLN pour une grève générale décidée par l’UGEMA (l’Union générale des étudiants musulmans algériens). Là, son militantisme est avéré.
Il persistera à l’être, authentiquement nationaliste, et des années après, en 2006, elle affirmera lors de son entrée parmi les «Immortels» à l’Académie française, qu’il y a eu énormément de drames humains pendant cette longue et affreuse période de colonisation de l’Algérie, son pays. «Il fut vécu, sur ma terre natale, un lourd passif de vies humaines écrasées, de sacrifices privés et publics innombrables, et douloureux, sur les deux versants de ce déchirement. Le colonialisme vécu au jour le jour par nos ancêtres sur quatre générations au moins a été une immense plaie !»
En réalité, tout son discours était basé sur la résistance de son peuple, sous cette coupole de l’Institut de France. Elle ne reprendra ses études qu’après avoir marqué sa présence dans le FLN. Elle les reprendra pour obtenir sa licence d’histoire et préparer, sous la direction de Louis Massignon, un diplôme d'études supérieures dans la même matière. En mars de l’année 1958, elle convole en justes noces, avec Ahmed Ould-Rouïs, un militant actif du FLN, qu’elle rejoint à Tunis où il vivait dans la clandestinité sous le pseudonyme de Walid Carn. Elle collabore en même temps à El-Moudjahid, organe central du FLN, avec Frantz Fanon, où elle s’occupe des enquêtes auprès des réfugiés algériens à la frontière algéro-tunisienne. C'est là, à cette période, en 1959, qu’elle supervise une série de textes-documents, sous le titre : Journal d'une maquisarde, des textes qu’elle reprend entièrement pour les mettre en ordre, dans une meilleure rédaction.

De 1960 à 1962, elle est assistante d'histoire de l'Afrique du Nord à l'Université de Rabat, où elle a, comme doyen, son ancien professeur à la Sorbonne, Charles-André Julien. À l’indépendance, elle rentre au pays. Elle enseigne, de 1962 à 1965, l’histoire moderne et contemporaine de l'Afrique du Nord à la Faculté d’Alger, et s’occupe des activités culturelles dans le cadre d’organisations nationales. En 1965, elle réside à Paris mais regagnera l’Algérie en 1974. En 1975, elle divorce d’Ahmed Ould-Rouïs. En 1980, elle se marie avec le poète Malek Alloula et s’installe dans la banlieue parisienne. Elle continue de produire dans son domaine. Elle ne s’arrêtera pas d’écrire, en même temps qu’elle enseigne chez elle, en Algérie, puis en France, et en Amérique à partir de 1995, à Berkeley University of California, à l’université de Bâton-Rouge en Louisiane (Etats-Unis) où elle a dirigé le Centre d’études françaises et francophones. Elle quitte la Louisiane pour la New York University en 2001. De cette grande activité, elle sera bien récompensée par ceux qui savent apprécier la culture et la mettre à la place qui est sienne. De ce fait, Assia Djebar sera également docteur honoris causa des Universités de Vienne (Autriche), de Concordia (Montréal) et d’Osnabrück (Allemagne). Après ce bref parcours sur ce qu’ont été ses études, sa participation à la révolution et ses activités professionnelles, faisons découvrir à nos jeunes sa production dans le cadre de la littérature et ses distinctions internationales qui l’immortalisent et la grandissent dans le cœur de chaque Algérien et des autres, dans le monde du savoir.

1956, elle a à peine 20 ans quand elle se jette à l’eau. La grève décidée par le FLN aidant, elle va s’aventurer dans le champ fertile de l’écriture. Elle ne peut pas rester inactive car, outre son militantisme au sein des cellules de l’UGEMA et du FLN, elle fait paraître son premier roman, La Soif. En 1958, elle va renouveler son expérience avec son deuxième roman Les impatients. En 1960, elle écrit des poèmes, et son troisième roman, Les Enfants du nouveau monde, paraît en 1962.
Ne dit-on pas que l’appétit vient en mangeant ? Eh bien, Assia Djebar a un solide appétit, puisqu’elle va publier des études et des articles dans plusieurs périodiques algériens. Elle sera également à la Radio algérienne pour apporter sa positive contribution. En 1965, elle séjourne à Paris et publie son quatrième roman : Les Alouettes naïves. Elle se dirige ensuite vers le théâtre et produit avec son mari Walid Carn (Ahmed Ould-Rouis) une pièce intitulée Rouge l’aube qui sera traduite en arabe et présentée au Premier Festival panafricain, en juillet 1969. Sans répit, elle poursuit ses activités de critique littéraire et cinématographique dans la presse algérienne, en même temps qu’elle se livre à des activités théâtrales à Paris en tant qu’assistante de mise en scène et adaptatrice. Et c’est cette expérience qui la mène à réaliser en 1977, pour la télévision algérienne, un long métrage, La Nouba des femmes du mont Chenoua, après trois mois d'enquête auprès des femmes de sa région et six mois de tournage. Le film est prêt en 1978. Une année plus tard, en 1979, il obtient le Prix de la Critique internationale à la biennale de Venise.
En 1980, elle publie Femmes d'Alger dans leur appartement et, en 1981, elle s’associe à la traduction de l’arabe au français du roman de l’Égyptienne Nawel Es Saâdaoui : Ferdaous, une voix en enfer, une traduction qu’elle agrémente d’une importante préface. Et en 1982, elle signe un nouveau film : La zerda et les chants de l'oubli, un film à caractère historique et musical.
Assia Djebar est au Centre culturel algérien ainsi qu’au Fonds d’action sociale à Paris où elle se consacre à aider ses compatriotes, les émigrés. Ce qui ne l’éloigne pas du tout de ses colloques universitaires, de ses voyages et de ses œuvres romanesques. C’est dans cette ambiance de travail que viennent les autres romans : L'Amour, la fantasia, Ombre sultane et aussi Le Blanc de l'Algérie. Elle produit encore et encore. Elle livre à ses lecteurs : Loin de Médine, Les Filles d'Ismaël, Oran, langue morte, Vaste est la prison, La Femme sans sépulture, enfin Ces Voix qui m’assiègent et Nulle part dans la maison de mon père.
Tout ce travail remarquable qui témoigne du parcours d'une femme en écriture, celle «qui écrit, pour se faire comprendre des autres dans une langue riche et belle», a été honnêtement et fidèlement récompensée. Nous donnons ci-après quelques prix et titres internationaux dont Assia Djebar a été la lauréate :

  • Le Prix de la critique internationale à la Biennale de Venise pour le long-métrage La Nouba des femmes du mont Chenoua, en 1979 ;

  • Le Literaturpreis des Ökumenischen Zentrums de Francfort (Allemagne), pour Ombre sultane (1989) ;

  • Le Prix Maurice-Maeterlinck à Bruxelles en Belgique (1995) ;

  • Le Prix Marguerite-Yourcenar (Boston, USA, 1997) ;

  • Le Prix de la paix à Francfort-sur-le-Main (1999) pour Ces Voix qui m’assiègent ;

  • Le Prix de la Paix des libraires allemands (2000, Francfort) ;

  • Le Prix international Pablo-Neruda (Italie, 2005) ;

  • Le Prix international Grinzane Cavour pour la lecture (Turin, Italie, 2006).
    De même :

  • En 1993, elle est élue à l’Académie royale de Belgique, au fauteuil de Julien Green ;

  • En 1999, elle est élue membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique ;

  • Le 16 juin 2005, elle est élue à l'Académie française, au fauteuil n°5 du professeur Georges Vedel.

C’était le parcours de celle que célèbrent aujourd’hui, après sa mort, le monde de la culture, des sciences et des arts, et nombre de citoyens qui aiment cette femme de talent, cette adepte du devoir impérieux de transmission, celle qui a écrit pour défendre la cause des femmes. Nous aurions voulu dire plus, pour satisfaire leur besoin de savoir, de comprendre, mais aussi pour traduire leur amour à cette Dame que la littérature a anoblie et dont elle a gravé le nom dans le marbre des sommités, mais d’autres combleront cette insuffisance, parce qu’ils l’aiment autant que nous…, nous qui savons respecter les valeureux personnages de notre pays et d’ailleurs.
Mais cependant, et au-delà de ce désir de faire connaître, amplement, celle qui vient de nous quitter, il est un point sur lequel nous nous devons de nous appesantir pour dissiper ce semblant de scepticisme qui l’accompagne car, à l’opposé de ce que laissaient à penser ses contradicteurs ou ses rivaux, c’est selon, Assia Djebar n’a jamais failli à son éducation et à sa réputation de fille de «grande tente». Et n’en déplaise à ceux qui, pour des raisons subjectivement égocentriques, lui ont envoyé des flèches, ou l’ont indélicatement ignorée lors de sa consécration en tant qu’académicienne, elle se faisait, de son vivant, un devoir de toujours présenter à la société qu’elle aimait, la sienne, et pour qui elle écrivait, une image d’auteure combattante et déterminée à poursuivre éloquemment cette sacrée mission de réveiller les consciences et d’émanciper la femme, tout en gardant l'Histoire comme une source de son inspiration. Ce qui faisait dire à un grand journaliste étranger pour la sublimer : «Quel est donc ce peuple pour avoir une telle femme !»
En effet, une grande Dame, la fille à «Si Tahar Oumelha», Tahar Imalhayène, son père ! Elle était d’une conscience telle qu’elle ne pouvait abandonner ses principes et ses valeurs pour vivre d’autres émotions et vivre avec d’autres comportements auxquels elle ne pouvait s’accommoder. Était-elle assez naïve, plutôt sans sentiment aucun, ou encore fâcheusement égoïste, pour réagir de la manière la plus abjecte qui pousse un personnage de renommée, comme elle, à renier ses valeurs, à se détourner de ses principes, et aller tout bonnement au-devant de la cassure ? Ne s’était-elle pas inspirée de la morale de ses ancêtres, les «Brakna ou les Berkani», de valeureux et intrépides combattants, ainsi que des conduites d’anciens, qui voyaient clair dans le monde où ils vivaient et ne manquaient pas d’instruire leurs semblables dans ce style : «Dans toutes les existences, on note une date où bifurque la destinée, soit vers une catastrophe soit vers le succès.» Cette pensée est de La Rochefoucauld-Liancourt. Et Assia Djebar, de par son nationalisme, sa perspicacité, sa confiance et son honnêteté intellectuelle, a fait le bon choix – ce qui est inné chez elle –, celui qui l’installait parmi celles qui s’étaient distinguées par leur excellence dans les domaines des sciences, de la littérature, du droit, de la médecine, de la philosophie et bien d’autres champs du savoir et du progrès…, ces femmes glorieuses qui ont atteint un très haut niveau dans leur domaine de spécialité.
Cependant, si d’aucuns lui reprochaient ce prétendu caractère, et qui est celui d’avoir vécu en conformité avec sa conscience et ses principes, c’est-à-dire en démocrate, lorsqu’elle dénonçait de difficiles situations dans son pays et ce rapport obscur entre le «devoir de dire» et le «ne jamais pouvoir dire», nous disons, avec la franchise qui est nôtre, qu’on ne peut ne pas la respecter pour avoir été une intellectuelle jalouse de la profondeur et de la justesse de ses écrits. Oui, on ne peut que l’admirer car toute sa vie, elle a été «une ouvrière avec mille vertus», comprendre par là : une écrivaine qui produisait et qui pensait d’une manière originale, qui se créait, à chaque œuvre littéraire, un compromis entre ses lecteurs et elle, et qui, enfin, concevait que le devoir et la tâche s’exprimaient par la traduction du réel, du patent et du concret. Mais laissons toutes ces petites morgues de côté et, pour ne pas dramatiser et leur donner de l’importance, appelons-les «incompréhensions» ou «sautes d’humeur», des réactions qui existent cependant à l’encontre d’illustres personnages, et qui les accompagnent, quelquefois, jusque dans leurs tombes. C’est la loi de la nature et l’être humain est ainsi fait, car jamais il ne peut se défaire de cette jalousie morbide qui devient pathologique. On n’y peut rien. Ne dit-on pas que nos antagonistes naturels sont justement chez ces apôtres de la vengeance et du ressentiment ? Assia Djebar qui, aujourd’hui, est honorée chez elle — mieux vaut tard que jamais — mérite largement cet hommage puisqu’elle laisse une riche production qui la rend éternelle dans le souvenir des gens.
Eternelle en effet, parce qu’elle nous lègue de belles œuvres et des idées fortes qui témoignent à jamais de son caractère de battante, de femme-courage qui rejoint le gotha de celles et ceux que le Seigneur Tout-Puissant a gratifiés, à cause de leur érudition, de cette merveilleuse appellation de «Ahl el ‘ilm». Et c’est ainsi le destin de notre Assia Djebar, parce qu’elle a personnifié cette femme savante, entreprenante…, cette femme qui a toujours fait montre d’un désir de s’instruire davantage, d’aller à la quête du savoir et d’exceller dans son travail de tous les jours, à travers ses romans, ses nouvelles, ses poésies, ses essais et son généreux apport au théâtre et au cinéma. Assia Djebar, en croyante convaincue, savait que de nos jours et, depuis toujours, les échecs et les épreuves de notre communauté ne sont que les fruits – amers – de l’ignorance. Le Prophète (QSSSL), bien qu’il fût un océan de savoir et éduqué sous l’autorité divine, lui-même invoquait Allah en ces termes «Ô ! Mon Seigneur, accroît mes connaissances !» (Coran 20/114). Ce sont autant de vertus et de mérites, préservés jalousement par cette Dame, qui ont fait que de l’autre côté de la Méditerranée, elle a été consacrée en tant qu’immortelle, en faisant son entrée dans ce sanctuaire de l’intelligence en qualité d’académicienne.
C’est un classement hautement supérieur et valeureux pour une étrangère qui, de surcroît est Algérienne, et qui, tout au long de sa carrière littéraire, a adopté «le refus de mentir sur ce qu’elle savait et la résistance à l’oppression», deux engagements difficiles à maintenir chez ceux qui perdent leur personnalité, par la démagogie et la complaisance dans leurs écrits. C’était la première fois qu’une femme d’un pays du Maghreb, et du monde arabe, faisait son entrée à l’Académie française, pour s’asseoir à côté de trois autres femmes, Jacqueline de Romilly (helléniste), Hélène Carrère d’Encausse (historienne), Florence Delay (écrivaine), et porter le célèbre «habit vert» que les académiciens revêtent, avec le bicorne, la cape et l’épée, lors des séances solennelles sous la Coupole. Cependant, pour ce qui est de l’épée, cette arme de combat, il faut que tous les Algériens sachent – et les jeunes plus particulièrement, pour qui nous écrivons – que notre Assia Djebar a tenu que son épée soit algérienne, datant du XIXe siècle, pendant la résistance, et faite dans les fonderies de l’Emir Abdelkader. Oui, qui dit mieux, sur le plan de l’audace…, du nationalisme ! Et cette épée, elle l’a reçue, trois jours avant son entrée sous la Coupole, grâce aux bons soins et à la diligence du patron de la galerie d’art le Minotaure, située au Télemly, à Alger. Qu’il soit remercié pour sa contribution concrète à cette action pleine de symbole, engagée par notre académicienne… Et Assia Djebar méritait cette consécration qui l’a grandie, non pas parce qu’elle lui venait des Français, nos anciens colonisateurs – et avec lesquels, et de surcroît, nous avons encore un lourd contentieux historique –, mais parce que ceux-là ont su la regarder à sa juste valeur, du fait qu’ils respectent la culture et..., l’Autre, quand il présente les «performances» pour monter sur le podium. D’ailleurs, les nombreux témoignages d’intellectuels sont des rapports éloquents qui s’ajoutent à son parcours, indéniablement, apologique. Qu’ils viennent de l’Occident ou de notre aire géographique, particulièrement de notre pays, ils dénotent cette symbiose naturelle dans l’analyse du contenu littéraire d’Assia Djebar et la situent dans une ambiance de combat permanent, qui est la sienne. Et comment ne pas lui témoigner cette reconnaissance après tant et tant d’écrits où le courage et la détermination s’exhalent des pages rédigées avec une charge de sincérité et de conviction ?
Dans Assia Djebar ou la résistance de l'écriture. Regards d'un écrivain d'Algérie, Mireille Calle-Gruber dit en substance : «L'œuvre d’Assia Djebar, retraversée ici dans son ampleur pour la première fois, n'a cessé de faire de la littérature le lieu de tous les combats : pour une mémoire algérienne occultée par l'histoire militaire française ; pour la liberté des femmes dans l'islam ; contre la violence et pour une Algérie des différences et des pluralités culturelles.» Dans Assia Djebar ou l'impossible exil, Leila Zhour lui emboîte le pas et va raisonner dans l’esprit de l’auteure : «Assia Djebar, c'est une rencontre infinie. Elle est carrefour et je me présente devant des textes qui me dépouillent de toutes les prétentions de l'illusion. J'y plonge jusqu'à trouver une main vivante, parole de l'Autre en chemin aussi. Je me réconcilie au-delà de l'impuissance de chaque propos avec l'acte si doux, si dur, de dire la vie en son insoutenable densité, de lire la vie, cette nécessité intègre.» Quant à Paul Valéry, il témoigne avec forte croyance de ce caractère sincère et intransigeant de l’académicienne : «Assia Djebar était vraiment cette auteure classique qui portait en elle un critique et l’associait intimement à ses travaux.» Alors, que pouvons-nous dire, après avoir évoqué son parcours, d’une façon modeste, et rappelé les affirmations de gens de lettres, en des témoignages qui lui reconnaissent, encore une fois, cette voie de l’éternité littéraire ? Que notre académicienne aurait pu être reine chez elle, ou, à tout le moins, une source souvent sollicitée pour de grands dossiers, ceux de l’éducation, de la culture et de l’Histoire ? Ou peut-être serait-il plus sage de ne jamais titiller ces fantasmes, car dans notre culture, dite populaire, nous déclinons l’adage : «Nul n’est prophète en son pays», dans le mode et le temps de la fatalité… Mais est-ce possible quand le pays a besoin de tous ses enfants, et quand lui-même vit une situation tragique, sous le poids des inégalités et des besoins, conséquences d’une mauvaise gestion que nous appréhendons, de surcroît, avec beaucoup d’indifférence et de mépris ? Oui, tout est possible quand l’intelligence et la sagesse viennent à manquer, dans un pays qui regorge de potentialités dans tous les domaines. Et ce sont enfin ces situations, en particulier, que fait entendre Assia Djebar, dans certaines «œuvres tragiques où esthétique et réalité n'ont nulle complaisance l'une envers l'autre». Ainsi, et en attendant que viennent ces démonstrations de civilité, que les esprits s’apaisent, que le respect règne chez les grands et les petits, nous souhaitons que les œuvres d’Assia Djebar soient réappropriées au profit des jeunes pour être étudiées dans leurs programmes scolaires, de manière officielle et continue. Et nous l’espérons bien pour le dynamisme et le progrès de notre enseignement et pour la mémoire de celle qui, par son universalité, entre de plain-pied dans l’Histoire pour rester immortelle.
Enfin, et après un long périple à travers les années, un voyage autour du monde…, de la littérature et de l’expression libre, vraie et aux côtés des causes justes, Assia Djebar ou, si vous voulez, Fatma-Zohra Imalhayène, revient chez elle, dans la cité de ses parents. Elle revient – selon ses dernières volontés – pour tenir compagnie à ses parents, notamment son père, dans son éternel repos, ce père qui semblait l’interpeller pour lui dire : «Regarde autour de toi. Comme un livre ouvert, tu as là, en face, tant d’Histoire et d’histoires !» Car là, dans sa dernière demeure, tout parle, la terre, les pierres, les arbres, les fleurs, les oiseaux dans leurs cris et leurs élans.
Cette terre est plusieurs fois millénaire. Les maillons d’une chaîne généalogique s’emboîtent progressivement…, un puzzle dont chaque élément trouve patiemment sa place. En effet, elle revient chez elle…, à son pays qu’elle aimait tant, vers son père qu’elle chérissait et pour lequel elle a écrit d’émotives tirades, dont celle-ci, à titre posthume, le décrivant dans sa jeunesse, dans sa fougue, ses ivresses, appels symptomatiques d’un retour aux origines :
«De là-haut, du sommet de sa cité, de la capitale antique et rousse, avilie et asservie, oui, là-haut, il ne peut voir la mer, ni même le port autrefois englouti, sauf le vieux phare de vingt siècles, ce phare vers lequel lui, le jeune homme qu’il fut, dans un crawl impeccable ou en brassées régulières, il nageait et parvenait, souffle soutenu, jusqu’à la pierre rougie, illuminée le soir… Il fut champion de natation un jour, lui, le fils du pauvre ; il connut dans cette cité de rois ses premières victoires, ses ivresses ; également sa nuit de noces.» Ah ! cette sacrée Assia Djebar…, quelle leçon d’Histoire !
K. B.

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