Soirmagazine : Enquête-Témoignages
Je veux tout contrôler


Par Soraya Naili
Leur vie est réglée comme du papier à musique : travail, enfants, foyer... Elles gèrent tout d’une main de maître et ne supportent pas qu’une tierce personne les remplace dans leur rôle. Déléguer : un mot dont elles ignorent la signification et qui est absent de leur vocabulaire. Quitte à être complètement débordées et avoir quatre journées en une, ces femmes au caractère bien trempé veulent contrôler leur vie de A à Z.

Convaincues que nulle autre personne, même parmi leurs proches, ne réussira à être à la hauteur de leurs attentes, elles s’échinent à la besogne. Ménage, cuisine, rangement, courses… Elles sont sur tous les fronts parce qu’elles sont persuadées que les autres passeront à côté de la plaque. Et lorsque la maladie survient et qu’elle les cloue au lit, c’est le drame ! Elles sont d’une humeur massacrante et tirent à boulets rouges sur leurs pauvres maris et enfants qui, vaille que vaille, tentent de maintenir le foyer à flot. Du fond de leur couche, au lieu de leur dire merci, elles les mitraillent de remarques du style : «Ce n’est pas comme ça que je fais. Allez recommence !» Grrrr !

Zeina, 45 ans
«Ma mère est le genre de femme forte qui croit dur comme fer qu’elle est une superwoman. A 66 ans, elle crie à qui veut qu’elle est seule capitaine à bord de son foyer. Elle en a fait voir des vertes et des pas mûres à mon père ainsi qu’à mon jeune frère encore célibataire. Quand ils proposent de lui filer un coup de main, elle refuse catégoriquement. Moi-même lorsque je lui rends visite, j’aime bien la soulager de quelques corvées domestiques. J’étends le linge, épluche les légumes ou passe un coup de balai… Ma mère a cette manie de tout refaire derrière moi. Elle étend les fringues lavées à sa façon sur le fil à linge, examine une à une les patates épluchées et repasse un autre coup de balai alors que je viens juste de le faire. Cela a le don de me faire monter la moutarde au nez. Et quand je lui demande des explications à ce comportement étrange, elle me répond que c’est dans sa tête que cela se passe et qu’elle a besoin de faire les choses elle-même pour se sentir bien. Avouez que c’est bizarre, non ? J’en suis à me demander quelle sera son attitude lorsqu’elle sera plus vieille et n’aura plus la santé pour tout gérer par elle-même. Seul l’avenir nous le dira ! Mais à première vue, ce n’est pas très rassurant !»

Hamida, 51 ans
«Mon entourage me qualifie de perfectionniste, mais je dois reconnaître que je suis excessive. J’ai toujours l’impression que les choses sont mal faites lorsqu’elles elles sont effectuées par d’autres. Concernant les tâches domestiques par exemple, j’ai mes propres habitudes. Aussi, lorsque l’une de mes filles passe la serpillière par exemple je ne suis jamais satisfaite. J’ai les mains qui me démangent. J’ai l’impression que les coins n’ont pas été nettoyés et je dois repasser un coup de chiffon pour me sentir bien. Evidemment, cela provoque l’ire de ma fille qui me reproche de saborder ses efforts et de ne pas lui faire confiance. Afin d’éviter ces frictions, il m’arrive d’attendre d’être seule à la maison pour refaire le ménage. Je ne me sens apaisée que lorsque je fais tout par moi-même.
Quand mon mari rentre du marché, je passe au scanner le panier et lui reproche le manque de fraîcheur des fruits et légumes. Je suis tellement ronchonne, qu’il a fini par me laisser faire les courses moi-même. J’aime avoir le monopole sur tout car j’ai l’impression que tout ce que font les autres est bâclé. Ne dit-on pas qu’on est jamais mieux servi que par soi- même !
» (sourire).

Nabila, 29 ans
«Avoir une maman qui veut tout gérer est insupportable, confie Nabila 29 ans. J’en connais un bout, puisque j’en ai un ‘‘prototype’’ à la maison. Le plus dur c’est lorsqu’elle est obligée de garder le lit. Récemment ma mère a subi une intervention chirurgicale et a dû rester alitée pendant deux semaines. Au lieu de se laisser chouchouter et dorloter pendant sa convalescence, elle s’est transformée en petite furie. Elle voulait tout contrôler. Elle n’acceptait même pas qu’on lui donne ses médicaments. Elle lisait attentivement la posologie, nous demandait une bouteille d’eau et prenait elle-même ses pilules. C’est comme si elle ne nous faisait pas confiance. A ses yeux, rien n’était fait convenablement : la soupe était fade, la tisane infecte, la maison mal rangée, la dalle de sol crade… Sa convalescence a été un enfer pour ma fratrie ainsi que pour mon père. Il fallait la voir se tortiller dans sa couche, rouler de gros yeux impuissants, prier Dieu de la guérir au plus vite et nous ordonner de refaire les choses encore et encore. D’ailleurs, n’y tenant plus, elle s’est levée à plusieurs reprises aussitôt que nous avions le dos tourné pour rejoindre la cuisine et inspecter ‘‘le chantier’’. Une vraie ‘‘gendarmette’’…»

Ne jamais mandater, ne jamais déléguer des tâches à de tierces personnes par peur d’être déçu. Ce comportement ne traduit-il pas quelque part un profond mal-être ?





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