Lundi 23 février 2015
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Chronique du jour : Kiosque arabe
Haro sur Ibn-Taymia !


Par Ahmed Halli
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Katia Bengana ne lira pas cette chronique qui lui est dédiée. Elle a été assassinée le 24 février 1994 par les croquemitaines de la fatwa. Ils lui ont ôté la vie, juste parce qu'elle refusait de vivre voilée, selon leur désir. Et Dieu n'avait rien à voir dans tout ça !
Des confrères ont posé cette question naïve : comment l'Égypte, au bord de la ruine, va-t-elle payer les avions Rafale qu'elle vient de commander à la France ? Une première réponse de spécialiste : ce sera avec l'argent prêté à l'Égypte par des banques françaises, on appelle ça des crédits fournisseurs, je crois. La semaine dernière, une autre réponse, sans doute la plus pertinente, nous est parvenue, lorsque les Égyptiens ont commencé à bombarder les positions de Daesh en Libye. Le prétexte avancé est l'exécution atroce de 21 Coptes égyptiens par les miliciens islamistes libyens, mais ceci expliquant cela, la décision d'intervenir est bien antérieure à l'annonce du meurtre collectif, dimanche dernier. Au demeurant, il est difficile de croire que les autorités égyptiennes vouent une sollicitude sans faille aux Coptes du pays, sachant la situation qui est la leur. Très opportunément, et pour cause, le sociologue égyptien Sadeddine Ibrahim se réfère aux dernières nominations aux postes de gouverneur, pour mettre en doute le prétexte officiel. Il note que dans la liste des nouveaux gouverneurs, on ne trouve aucun Copte, alors que ces derniers représentent environ 10 % de la population égyptienne. S'agissant des femmes d'Égypte (51 % selon le sociologue), le pouvoir n'a donné aucune bribe d'élément aux bardes ou aux «meddahs», pour qu'ils puissent entonner un refrain en leur honneur.
C'est d'ailleurs, et sans doute possible, le seul élément d'accord, voire de communion, entre les communautés musulmane et chrétienne dans l'Égypte d'aujourd'hui.
Le chroniqueur du quotidien londonien Al-Quds, Salim Azzouz, rappelle lui aussi que c'est depuis le mois d'octobre 2014 que des médias égyptiens ont annoncé des attaques contre la Libye, «dans les mois prochains». Aussi est-il compréhensible que l'initiative du pauvre Sissi n'ait pas eu les effets escomptés, aussi bien auprès des alliés traditionnels que potentiels, et les réactions ont été plutôt glaciales. Les États-Unis, soupçonnés à juste raison de soutenir en sous-main Daesh ont désapprouvé les attaques, sous prétexte qu'un règlement négocié de la crise est préférable. Les Européens n'ont pas été plus indulgents, même si la France de Bernard Henri Lévy se frotte les mains, et les monarchies du Golfe ont fait de sérieuses réserves, dans la foulée du virevoltant Qatar.
En effet, la crise cyclique entre les deux pays est relancée avec les bombardements égyptiens sur Derna, et la campagne médiatique qui s'en est suivie. Des confrères égyptiens sont même allés jusqu'à conseiller au Président Sissi de frapper au cœur plutôt qu'à la périphérie, et de bombarder le Qatar au lieu de la Libye, ce qui n'est pas tout à fait exagéré. Tout le monde sait, désormais, qu'il y a une cloison très mince entre les factions islamistes armées, et qu'une autre, plus perméable encore, les sépare des militants de l'Islam politique. Les deux alliés naturels s'appuient sur les mêmes références religieuses pour justifier leurs actes, leurs rapines et leurs crimes, sous forme de fatwas émises par des théologiens peu inspirés. Comment peut-on demander, de nos jours, à Ibn-Hanbal si l'utilisation régulière du téléphone portable peut occasionner le cancer ?
Les théologiens d'aujourd'hui ne trouvent pas de réponse aux problèmes qui leur sont posés, alors ils vont au plus simple, au plus facile, ils interdisent. «C'est ainsi qu'ils ont interdit le café en 1548 qu'ils ont interdit le vélo, et ont proscrit les postes radio en 1932, en Arabie saoudite, note notre confrère libyen Maged Swehli. L'un de leurs cheikhs a dit : “celui qui fait entrer une radio chez lui est assimilable à celui qui y ramène une prostituée.” Tout ce qui est nouveau et vient de l'Occident, ou d'ailleurs, est décrété illicite, au premier abord, puis il est déclaré licite, et même islamique, par la suite. Ce qui a mis à nu les hésitations et les idées fausses des théologiens, c'est l'apparition, inattendue pour eux, des groupes qui ambitionnent de faire de la religion un système politique. Et là, il ne faut pas faire de distinction entre les Frères musulmans et Daesh, car ils poursuivent tous le même objectif et partagent les mêmes idées. Des idées qui ne varient pas d'un théologien à un autre, mais qui sont plus nettes chez Ibn-Taymia, qui n'aurait pas eu une telle notoriété s'il n'avait pas été réédité et mis en application par les Saoudiens, avec Mohamed Ibn-Abdelwahhab. Sinon, comment expliquer que l'on inscrive sur son drapeau la double profession de foi, et au-dessous, une épée ? Ceci ne veut-il pas dire que l'on a la volonté de propager sa religion par l'épée? Pourquoi alors s'opposeraient-ils à Daesh alors que ce dernier tient le même discours, et qu'Ibn-Abdelwahhab a fait, avant eux, tout ce qu'ils ont fait : il a attaqué, tué, réduit en esclavage, incendié les récoltes et détruit les maisons ?», interroge Maged Swehli.
En fait, les atrocités commises par l'État islamique au Levant, et au couchant, sont un vrai cauchemar pour les islamistes, au pouvoir ou dans l'opposition. Ils ne peuvent pas se taire, devant les horreurs perpétrées en leur nom, et ils ne veulent pas admettre que ces monstres sont nés de leur sein.
Alors, procédant par petites touches, sans avoir l'air d'y toucher, et pour ne pas risquer une guerre avec l'Occident, qu'ils ne peuvent vaincre, et qui leur est nécessaire, ils tentent de timides remises en cause. Ibn-Tayma n'est pas encore près du bûcher, mais les plus opportunistes de ses partisans le montrent déjà du doigt, quand ils n'entassent pas les fagots. Ces derniers jours, est apparu dans la presse locale arabophone un appel à «démanteler» la pensée d'Ibn-Taymia, autrement dit à reconsidérer toutes ses fatwas et toutes ses recommandations. Il est signé de l'ex-femme de Karadhaoui, qui avait attaqué Mohamed Arkoun, lorsqu'elle se nourrissait à la mamelle d'Ibn-Taymia, par l'entremise du cheikh qatari. Notre consœur Hada Hazem s'étonne de ce soudain changement, qui n'est en réalité qu'un recul tactique, alors que la même personne l'avait vouée aux gémonies, il n'y a pas longtemps. C'était lorsque l'éditorialiste du quotidien Al-Fadjr avait eu la hardiesse de demander que l'on brûle les œuvres d'Ibn-Taymia qui ne servent qu'à alimenter l'intolérance et la violence. Il ne faut pas vous étonner, Madame : du point de vue de ces gens-là, seuls les contemplateurs ont le droit de devenir contempteurs. Pour eux, il n'y a que les adorateurs des icônes qui sont habilités à les brûler, quand l'opportunité se fait sentir. N'étant pas de leur bord, ne crions pas haro sur Ibn-Taymia ! N'incitons pas aux autodafés, l'une de leurs armes les plus meurtrières au fil des siècles.
A. H.

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