Mardi 24 mars 2015
Accueil | Edition du jour
 
Actualités
Périscoop
Régions
Sports
Femme magazine
Le Soir Auto
Culture
Société
A fonds perdus
Digoutage
Pousse avec eux
Edition du jour
 
 

Le soir videos


Video sur Youtube

Nos archives en HTML


Chronique du jour : A fonds perdus
Bienvenue au tiers-monde


Par Ammar Belhimer
[email protected]

Le 11 septembre 2001 a affecté la démocratie américaine dans ses fondations. Pour Tom Engelhardt, du quotidien américain The Nation(*), nous assistons à «la naissance d'un nouveau système politique américain», avec pour caractéristique majeure «la concentration croissante de la richesse et de la puissance d'une nouvelle classe ploutocratique» et, en bout de course, une nouvelle façon de gouverner qui n’a pas encore de nom.
Les contours du nouveau système, marqué par «les douleurs de l'enfantement», lui paraissent particulièrement manifestes dans cinq domaines spécifiques : les campagnes politiques et les élections; la privatisation de la Maison Blanche ; la délégitimation du système traditionnel de gouvernance ; l'autonomisation de la sphère de la sécurité nationale «en constante expansion» comme quatrième pouvoir intouchable de l’exécutif ; et la démobilisation des courants politiques se réclamant du «peuple».
1% des électeurs décident des destinées de la plus grande nation. C’est le premier trait qui vient à l’esprit de l’auteur de l’analyse, avec un sentiment de «déjà vu» dont l’illustration la plus évidente est l’entrée en course dans l'élection présidentielle de 2016 de Bush et Clinton, deux noms familiers dont le retour atteste de la dimension «dynastique» et fermée du système : «Si un Bush ou une Clinton devait gagner en 2016 et à nouveau en 2020, un membre d'une de ces familles aura contrôlé la présidence pendant 28 des 36 dernières années.» Les premières primaires, celles qui comptent, se déroulent ainsi «au sein d'un petit groupe de millionnaires et de milliardaires», une nouvelle caste pourvoyeuse de fonds à travers des réseaux complexes de financement des candidats de leur choix.
La première année des primaires républicaines organisées dans des enclaves de villégiature comme Las Vegas, Rancho Mirage, en Californie, ou Sea Island, en Géorgie, a vu défiler des politiciens «à la botte des riches et des puissants». C’est ce 1% du corps électoral qui fait la décision, depuis que la Cour suprême a rendu en 2010 son célèbre arrêt Citizens United. Si la campagne présidentielle de 2012 était la première élection à deux milliards de dollars, celle de 2016 atteindra la barre des 5 milliards de dollars. On est très loin des treize millions de dollars dépensés en 1956… lorsque Eisenhower a remporté son second mandat.
La seconde caractéristique du système naissant est la privatisation de l'État, associée à l’avènement d’une nation tiers-mondiste.
«Un secrétaire d'État américain a choisi de mettre en place son propre système de messagerie privée pour faire le travail du gouvernement ; ce qui n’est pas arrivé dans un Etat du tiers-monde», écrit encore Tom Engelhardt.
La «privatisation en cours de l'État américain» affecte plus spécialement les sphères sécuritaires, avec «l'arrivée à grande échelle de la société guerrière post 9 septembre».
La privatisation de la guerre est le fait des sociétés privées de sécurité. «Ces sociétés guerrières sont maintenant impliquées dans tous les aspects de la sécurité nationale, y compris la torture, les frappes de drones, et emploient des centaines de milliers d'employés contractuels.»
Cette privatisation génère «la corruption, l'escroquerie et le gain facile et illicite», autant d’ingrédients d’une «kleptocratie typique du tiers-monde».
La troisième caractéristique du nouveau système est la délégitimation du Congrès et de la présidence, attestée par un récent sondage. En 2014, la proportion des Américains exprimant une «grande confiance» dans la Cour suprême n’était que de 23% (ils n’étaient que 11% à faire confiance à la présidence et 5% au Congrès – contre 50% pour l'armée).
L’avènement de la sphère de la sécurité nationale comme quatrième branche du gouvernement est visible à travers la latitude qu’elle a prise d’échapper à tout type de surveillance ; elle ne souffre «presque plus d'opposition de Washington». Sa croissance est jugée «phénoménale» et associée à une «militarisation du pays». A elle seule, la communauté américaine du renseignement compte 17 principales agences et sa «capacité croissante à surveiller et à espionner à l'échelle mondiale, y compris ses propres citoyens, est à faire rougir de honte les États totalitaires du XXe siècle».
Conséquence logique de ce processus : «la démobilisation du peuple américain».
Au cours du XIXe siècle, l'excès ploutocratique, la concentration de la richesse et l’accroissement des inégalités ont fait descendre dans la rue les citoyens américains avec une telle détermination et en nombre remarquable sur de longues périodes. Cette réactivité et cette combativité ont laissé place à une léthargie, sur fond d’extension de la pauvreté, de baisse des salaires, et de militarisation. Le processus de démobilisation du public a été aggravé depuis 2001, au nom de la «sécurité».
Depuis lors, «nous, le peuple» – toutes tendances confondues – ne s’est manifesté, de façon bien éphémère qu’à trois occasions : dans le mouvement de gauche Occupy qui, avec ses slogans sur le 1% et les 99%, a remis la question de l'inégalité économique croissante dans la conscience collective américaine ; dans le mouvement de droite Tea Party, «une expression complexe de mécontentement partiellement financé par des agents de droite et des milliardaires» et visant à la délégitimation de la «Nanny State» (c'est-à-dire un «Etat-nounou», nourrice, surprotecteur) ; et la récente série de manifestations post-Ferguson suscitées par l’intervention musclée de la police parmi les communautés noires et latinos.
Voilà qui augure, aux yeux de l’auteur, de «la naissance d'un nouveau système».
«Dans la coque de l'ancien système, une nouvelle culture, une nouvelle politique, un nouveau type de gouvernance est en train de naître sous nos yeux. Appelez ça comme vous voulez, mais arrêtez de faire semblant qu'il ne se passe rien», conclut Tom Engelhardt.
A. B.

(*) Tom Engelhardt , 5 Hallmarks of the New American Order : A new kind of governance is being born right before our eyes. Stop pretending it’s not happening, «The Nation», 19 mars 2015. http://www.thenation.com/

Nombre de lectures : 1

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable

La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec mention explicite de l'origine
« Le Soir d'Algérie » et l'adresse du site