Dimanche 5 avril 2015
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Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Ballade dans le mentir/vrai(49)
Conversations avec Bouzid Kouza à Tizi… Uzès


Par Arezki Metref
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Sans doute jamais Bouzid Kouza n’aurait imaginé qu’on puisse aller le débusquer dans son ermitage – hédoniste, tout de même, voire païen – d’Uzès, dans le sud-ouest de la France, qu’il a baptisé par ironie Tizi Uzès. Et voilà qu’un jour, m’y trouvant en visite et me souvenant qu’il y posait parfois son balluchon de transhumant au long cours, je lui passai un coup de fil. C’est qu’en me donnant son numéro, quelques mois auparavant, il ne croyait pas, plus que moi d’ailleurs, que j’irais le surprendre dans sa tanière au bout du Gard. Ah ce hasard !
Depuis quelques années, habitant quasiment dans un avion, un train, un bus, il vit entre Berlin, Uzès, Paris et Alger, poussant le bouchon jusqu'à Bamako et même Ouagadougou tout en prenant soin de revenir quelques fois à Tighlit, le village des origines, à la Kalaâ des At Abbas.… Bref, les gènes d’errant, jamais ne se taisent…
Cette histoire commence donc avec le hasard d’une soirée où papotant de tout et de rien, il me fournit l’innocente opportunité de poser la question qui me brûlait les lèvres depuis un moment. Le roman L’As de Tahar Ouettar est-il aussi intéressant en arabe qu’il l’est devenu en français ? Intéressant ? Oui, au fond, ça veut dire quoi, intéressant ?
La question est posée, si j’ose dire, à la source, Bouzid Kouza en ayant été le traducteur en 1983.
Je revois Bouzid Kouza réfléchissant un moment, occupé sans doute à peser ses mots. Puis il entreprit une sorte de mise au point avant de répondre : «Depuis ses déclarations sur Tahar Djaout, je me suis brouillé avec Ouettar. C’est inadmissible ce qu’il a dit».
Il en vint enfin à la question elle-même, mais en bottant d’une certaine manière en touche. Modeste, il voulait absolument réduire un maximum son apport, que je soupçonne décisif, au roman de Ouettar. Il commença par vanter les qualités de la langue populaire de Ouettar. Puis, en le harcelant quasiment pour qu’il réponde avec le plus de précision possible, il finit par concéder qu’il fallut tout de même booster quelque peu la traduction française. Heureusement, que poète lui-même, et maître de la langue, Bouzid Kouza put apporter du renfort au texte.
D’ailleurs, quand on connaît l’un et l’autre, on se demande ce qui a pu rapprocher Tahar Ouettar de Bouzid Kouza. Je saurai par la suite que c’était moins la littérature que l’engagement communiste clandestin. Avec Abdelhamid Benzine, Djamal Mesbah et Tahar Ouettar, Bouzid Kouza eut à s’occuper, en 1966, de l’édition en arabe de Saout Echaâb, l’organe central du Parti de l’Avant-garde socialiste (PAGS) qui venait de naître des cendres de l’ORP où prédominaient les communistes du PCA.
Les nécessités de ce travail les faisaient se voir régulièrement. Bouzid Kouza, qui apprit l’arabe d’abord à l’école coranique Sidi Lakhdar puis à l’Institut Ben Badis et enfin à la Medersa (lycée franco-musulman) de Constantine, membre d’un réseau FLN dès le lycée, rencontra le communisme grâce à la lecture de poètes comme Eluard, Nazim Hikmet, Aragon.
Il se souvient de la fascination pré-narcissique de Tahar Ouattar pour les communistes qui avaient combattu pour l’indépendance et qui furent discriminés. Il avait entendu parler de Maurice Laban et de Mohamed Lamrani, cet avocat batnéen qui fut un compagnon d’armes proche de Ben Boulaïd, de Taleb Bouiali. Tous ces communistes qui combattirent les armes à la main firent les frais de l’intolérance idéologique et disparurent dans des circonstances troubles.
Je ne suis pas loin de penser que la cause militante est pour beaucoup dans la décision de traduire L’As. Bouzid Kouza l’admet du bout des lèvres mais il souligne tout de même l’intérêt littéraire du roman.
Revenons à ce papotage anodin qui grimpe, impromptu, d’un cran dans le sérieux. Tant qu’à faire, quand on tient Bouzid Kouza, on a soudain une cascade de questions qui affluent. En réalité je ne les lui ai jamais posées, ce n’est que ces derniers temps que l’idée m’en est venue. Par exemple : pourquoi cet excellent poète, nourri des orpailleurs de la poésie, un des rares avec qui j’ai pu échanger autour de Ritsos par exemple, a-t-il si peu publié ?
A ce propos, j’ai presque envie de citer Smaïl Hadj Ali qui m’a fait remarquer que dire bon poète, c’est en quelque sorte commettre un pléonasme, car être poète suppose être bon. Dans le cas contraire, on ne peut le prétendre. Certes l’œuvre de Bouzid Kouza est de celles qui ne sont pas abondantes(1), c’est peut-être pourquoi elle est digne d’être redécouverte, voire découverte. Sans doute, l’enchaînement d’une vie habitée par le militantisme dans le PAGS dont des années de clandestinité, puis de journalisme professionnel – il fut, entre autre, l’un des responsables de la rédaction d’Afrique-Asie au côté de Simon Malley –, n’a-t-il laissé que peu de place à la poésie.
Récemment, Bouzid Kouza m’a appris qu’il a retrouvé un article sur sa poésie paru dans L’Unité en juin 1979. «Il est signé d’un certain Nazim Mahdi», me dit-il. C’est bien l’un des pseudonymes que j’utilisais pour signer des papiers dans L’Unité dans cette période où j’effectuais mon service national.
Ce soir où à Uzès j’abordai avec Bouzid Kouza la question de sa traduction de L’As, il s’agissait initialement de satisfaire une simple curiosité dans un bavardage anodin.
Petit à petit, je réalisai que nous ouvrions une page de notre histoire littéraire que, je le souhaite, Bouzid Kouza prendra soin de remplir au profit de la mémoire collective.
A. M.

1) Clandestines, Editions Révolution socialiste (PAGS-1968, Alger), Feux de voix, Editions Laila Moulati, 2010, Alger.

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