Contribution : A propos de l’ordre des sourates dans le Coran

Par Nour-Eddine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr

Entre le 24 novembre et le 29 décembre 2014, j’ai publié ici même une série de contributions («Plaidoyer pour une réforme de l’islam», «Peut-on réformer l’islam ?», «Remettre le Coran à l’endroit», «Changer notre vision de Dieu», «Changer notre vision de la raison d’être de l’homme» et «Changer notre vision des autres»).
A la suite de leur parution et des premières salves de réactions hostiles, des journaux et des chaînes de télévision algériennes privées m’ont sollicité pour m’interroger sur la thématique de l’ordre des sourates du Coran qui semble avoir retenu, plus que le reste, l’attention d’une opinion publique ignorant apparemment tout de cette problématique.
Les lecteurs intéressés par le sujet trouveront ces articles et ces vidéos en se rendant sur «noureddineboukrouh.facebook» s’ils désirent avoir une idée précise de ce que j’ai écrit ou dit, former leur propre jugement à la source, ou me corriger en cas de détection d’erreurs ou de déformations de faits historiques, de vérités reconnues, de hadiths ou de versets coraniques. Tout ce que je demande, c’est que les critiques soient appuyées par un peu de «burhan» au lieu d’être une simple plaque de sens interdit. L’Algérien musulman que je suis a beaucoup écrit, entre articles et livres, sur l’islam de 1970 à ce jour mais se considère toujours comme un apprenant. Aux faux «ulémas» qui, dans la presse arabophone, sur la chaîne publique «Canal Algérie» et les ondes de la Chaîne III m’ont traité d’«ignorant», je réponds que je ne demande qu’à apprendre d’eux s’ils veulent bien m’indiquer où trouver leurs augustes écrits. S’ils n’en ont pas, qu’ils s’y mettent devant l’ampleur du péril puisque je suis censé œuvrer à l’éveil de la fameuse «fitna anna’ima».
Je déplore tout spécialement que le ministre des Affaires religieuses qui aurait pu me «corriger» par écrit depuis le 8 décembre 2014, date à laquelle est sorti mon article sur l’ordre des sourates dans le Coran, ait attendu que de faux «ulémas» lui intiment l’ordre de prendre position contre moi par voie de presse (voir Echourouk du 4 avril) pour oser des propos indignes sur mon compte. C’est ardu d’écrire, je le sais, mais c’est peu islamique et très lâche de vouloir jeter le discrédit sur des écrits avec de la vulgaire tchatche. On est bien loin de l’islam de Cordoue que feint de connaître ce ministre de «takhir ezzaman».
Ceci dit, venons-en, ou plutôt, revenons à la problématique de l’ordre chronologique et de l’ordre actuel des sourates dans le Coran en rappelant que ce n’est pas moi qui ai inventé ou découvert cette problématique mais qu’elle est connue de tous les vrais ulémas du monde depuis la mort du Prophète (QSSSL). Mon originalité consiste en ce que j’y ai vu une ressource, l’ultime peut-être, pour provoquer un nouvel élan de réflexion en terre islamique, pour promouvoir une nouvelle vision du monde de l’islam pris en otage par les porteurs d’un «îlm» dévitalisé en termes de dynamique intellectuelle et sociale. Ce «îlm», complètement dépassé, nous a conduits au cours des six derniers siècles à la décadence et à la colonisation et entrave aujourd’hui notre développement intellectuel, culturel, social et mental. Il a réussi à faire de chaque musulman résidant à l’étranger ou voyageant dans le monde un terroriste potentiel. Il est même en train d’engager à leur insu les musulmans dans une guerre mondiale intra-islamique qui détruira leurs pays l’un après l’autre. Voilà l’angle sous lequel cette problématique m’intéresse. Je ne me mêle pas de religion, je parle d’un problème civilisationnel, d’un problème de vie ou de mort à une époque où on meurt sans compter dans le monde musulman pour rien, pour des stupidités issues de l’interprétation ignare du Coran. N’oublions pas nos propres 200 000 morts en relation avec la conception mortifère de l’islam qui s’est répandue dans le monde musulman et au-delà. J’aurai peut-être à développer plus en profondeur cette perspective à l’avenir. Pour l’heure, je propose au lecteur une méthode interactive qui, à travers des questions simples et des faits établis, l’impliquera dans la réflexion sur ce sujet qui le concerne plus qu’il ne peut l’imaginer :
1) Pourquoi trouve-t-on dans les têtes de chapitre des sourates du Coran les mentions «soura makiya», «soura madaniya», et dans certaines éditions le numéro de chaque sourate dans l’ordre chronologique, différent de celui qu’elle occupe dans l’ordre actuel, à l’exception de trois d’entre elles ?
2) Pourquoi l’histoire de l’islam enseigne-t-elle l’existence de «mashaf Hafsa» et de «mashaf Othman» ?
3) Si le Coran existait à l’état de Livre définitif du vivant du Prophète ou après sa mort, pourquoi Omar, après la guerre d’al-Yamama, où est tombé un grand nombre de «sahaba», qui connaissaient par cœur le Coran, a-t-il harcelé le calife Abou Bakr jusqu’à ce qu’il décide d’ordonner le rassemblement des versets du Coran qui étaient en possession de proches du Prophète comme Ali Ibn Abi Taleb, Abdallah Ibn Mas’ûd, Kâab Ibn Obeïd, Zaïd Ibn Thabet et d’autres ?
4) Pourquoi le calife Abou Bakr a-t-il d’abord refusé de prendre cette décision en répondant à Omar qu’il ne pouvait faire quelque chose que le Prophète n’avait pas faite avant de se laisser finalement convaincre, si le Prophète avait laissé derrière lui le Coran à l’état de «mashaf» ? N’est-ce pas là un témoignage décisif émanant des deux plus proches compagnons du Prophète que le Coran n’était pas encore rassemblé?
5) Sinon, pourquoi Abou Bakr aurait-il chargé Zaïd Ibn Thabet et une demi-douzaine de «sahaba» du premier cercle de la mission de réunir les versets détenus par les uns ou les autres en leur recommandant de s’assurer de la concordance des versets avant de les retenir, mission qui allait déboucher sur «mashaf Hafsa» ? Zaïd avait eu la même réaction qu’Abou Bakr devant l’idée de réunir le Coran avant de se laisser convaincre à son tour par les deux successeurs du Prophète. C’est ce qui donne sens aussi à la parole célèbre qu’il a laissée : «Si on m’avait chargé de déplacer une montagne, cela m’aurait paru moins pénible que de compiler le Saint Coran» ? En quoi la tâche aurait-elle été titanesque, comme le laisse supposer l’aveu, si le travail avait été fait avant lui ou s’il avait été de tout repos ?
6) Pourquoi, une fois le travail fait, ni Abou Bak, jusqu’à sa mort, ni Omar qui resta calife pendant dix ans, n’a imposé «mashaf Hafsa» à la communauté musulmane et que les versions appelées «Coran d’Ali», «Coran d’Ibn Mas’ûd» et «Coran de Kaâb» ont continué à circuler librement ? Le «Coran d’Ali» était d’ailleurs classé dans l’ordre chronologique.
7) Pourquoi quinze longues années devaient-elles s’écouler avant que le calife Othman ne prenne la décision, sur le conseil d’un «sahabi», de réunir une fois pour toutes le Coran et d’imposer une seule graphie, l’arabe de Qoraych, pour sa transcription ? Il demanda à Hafsa, la veuve du Prophète et fille de Omar, l’exemplaire en sa possession et le remit à la commission présidée, encore une fois, par Zaïd et comprenant Abdallah Ibn Zubayr, Sa’ad Ibn al-As et Abderrahman Ibn al-Harith. Quand la tâche fut terminée, Othman ordonna de brûler les autres versions. Il fallait attendre encore un demi-siècle avant que Youcef Ibn Hadjadj ne décide de vocaliser le Coran, lui donnant la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.
8) Pourquoi l’histoire de l’islam évoque-t-elle, parmi les causes de l’assassinat de Othman, la manière dont a été recensé le Coran et mentionne-t-elle le rejet de «mashaf Othman» par le «sahabi» et scribe du Prophète, Abdallah Ibn Mas’oud, qui avait fait partie de la première commission au temps d’Abou Bakr, mais a été écarté de la seconde, celle composée par Othman ?
9) Le Prophète a vécu sans discontinuer pendant les treize premières années de la Révélation à La Mecque, de 610 à 622, et c’est là qu’il a reçu les 86 premières sourates, soit les deux-tiers du Coran. Pourquoi, quand on ouvre aujourd’hui le Coran, ne trouve-t-on pas ces 86 sourates classées les unes après les autres ? La logique aurait voulu qu’il en soit ainsi et qu’ensuite viennent dans leur prolongement les 28 sourates révélées à Médine de 622 à 632, elles aussi les unes à la suite des autres. Or, en ouvrant le Coran actuel, on trouve 1 soura makiya, puis 4 sourates madaniya, puis 2 sourates makiya, puis 2 sourates madaniya, puis 3 sourates makiya, puis 1 sourate madaniya, puis 8 sourates makiya, puis 1 soura madaniya, puis 2 makiya, etc.
10) Les traditionnistes affirment que le Coran a été partiellement classé par ordre de longueur décroissant des sourates par le Prophète (QSSSL) avec l’accord de l’Ange Jibril, tout comme il aurait ordonné le transfert de certains versets d’une sourate à une autre. C’est cette partie (les sept premières sourates après «al-Fatiha») qui est qualifiée de «tawkifi» (décidée par Dieu). Mais s’il en est ainsi, pourquoi Dieu ne l’a-t-il tout simplement pas révélé dans cet ordre ?
11) Pourquoi le Prophète a-t-il déplacé des versets révélés durant la période médinoise vers des sourates mecquoises, c’est-à-dire à des distances allant de dix à vingt ans ? Quel était l’intérêt ou la cause de ces mutations ?
12) On trouve dans le Coran un verset où il est question de la réunion du Coran par Dieu : «Ne remue pas ta langue pour hâter sa récitation ; c’est à nous qu’incombent sa réunion (djam’âhou) et sa diction. Quand donc nous le récitons, suis sa récitation. A nous ensuite de l’exposer clairement» («al-Quiyama» v. 16 à 20). Ce verset fait partie d’une sourate qui a été révélée en 31e position (75e dans l’ordre actuel), c’est-à-dire au début de la Révélation, alors que le Coran était en cours de révélation. De mon point de vue, c’est dans ce verset que se trouve la clé du problème : il a été compris comme une dissuasion de recenser les versets du Coran puisque c’est Dieu qui devait y pourvoir.
Contrairement à ce qu’a affirmé à la télévision le ministre des Affaires religieuses dans sa vaste et inadmissible ignorance de l’histoire du Coran (se reporter aux journaux télévisés du samedi 4 avril), le nom des sourates n’est pas le fait de la Révélation, mais des hommes. Le Coran n’a pas été révélé par sourates mais par versets qui ont été regroupés en sourates selon les instructions du Prophète. Comment, sinon, expliquer que 40 sourates hébergent des versets médinois ou mecquois, et que les opinions divergent entre les traditionnistes sur :
- le nom des sourates dont certaines possèdent plusieurs noms comme c’est le cas pour «al-Fatiha», «al-Massad», «al-Ma’ûn», «al-Ikhlâs», «Fâtir», «al-Isra», «Ghâfir», «Fussilât», «al-Mûlk», «Mohammed», «al-Moutaffifin», «al-Insân», «al-Âlaq» et «at-Tawba» ;
- la date et le lieu de révélation de certaines sourates comme «ar-Râad», «al-Insân» et «al-Bayyina»;
- le nombre exact de versets de quelques- unes d’entre elles comme «al-Râad», «an-Naml», «ad-Dukhân», «al-Ahqâf» et «ar-Rahman» ?
Le classement des sourates dans un ordre différent de celui de leur révélation ne permet pas de connaître la succession des évènements, quel fait est survenu avant l’autre, dans quel enchaînement sont venues les obligations et les interdictions, l’ordre d’énumération des prophètes et des communautés révolues et quels sont les versets qui ont été abrogés par d’autres versets (nasakh et mansûkh). Si l’ordre chronologique avait été gardé, n’importe qui pourrait accéder en toute facilité au sens propre et figuré des versets du Coran et connaître les circonstances dans lesquelles ils ont été révélés en suivant simplement le fil de la vie du Prophète et l’histoire de l’islam.
Le remplacement de l’ordre dans lequel ont été révélés les versets du Coran (en laissant de côté les raisons qui y ont conduit, quelles qu’elles soient) a bouleversé beaucoup de choses. Ce qui est venu à la fin de la Révélation s’est retrouvé à son début comme le montrent les quelques exemples ci-après :
1) On rencontre dès la 2e sourate de l’ordre actuel («al-Baqara») les versets relatifs aux obligations (djihad, pèlerinage, jeûne, héritage, mariage, divorce…) et aux interdictions (vin, jeux de hasard, usure…) alors qu’ils ont été révélés en 87e position, dans la treizième année de la mission du Prophète.
Comment Dieu aurait-il commencé la Révélation par une sourate parlant d’évènements qui allaient survenir treize ans plus tard ? Sans parler des sourates suivantes qui peuvent remonter jusqu’à vingt ans.
2) Quand on entend ou lit le verset «Aujourd'hui, j'ai parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous mon bienfait
et j'agrée l'islam comme religion pour vous», deux choses se présentent naturellement à l’esprit : d’abord que ce verset se trouve fatalement à la fin du Coran, ensuite qu’il n’y aura après lui aucune nouvelle obligation ou interdiction.
Or, ce verset se trouve dans sourate «al-Maïda» qu’on rencontre en 5e place dans l’ordre actuel alors qu’elle a été révélée en 112e position. Selon Aïcha, elle serait même la dernière (114e au lieu de 112e) ; selon Ibn Jarir, le Prophète aurait survécu 81 jours à cette révélation ; selon as-Soudy, elle est intervenue à Arafa et aucun enseignement concernant le licite et l’illicite n’est venu après. Comment alors expliquer la présence de la codification des ablutions (wûdhû’) au verset 6, l’amputation de la main en cas de vol au verset 38 et l’interdiction définitive du vin et des jeux de hasard aux versets 90 et 91 de la même sourate ?
Omar Ibn al-Khattab était présent à Arafa aux côtés du Prophète lorsque cette révélation est descendue et a aussitôt éclaté en sanglots.
Le Prophète lui en demanda la raison et Omar répondit : «Nous attendions toujours plus d’enseignements concernant notre religion, mais maintenant qu’elle est devenue parfaite, rien n’est devenu parfait sans qu’il ne commence à diminuer.» C’est alors que le Prophète prononça ces paroles énigmatiques : «Tu dis vrai. L’islam est venu étranger et il reviendra étranger. Que le bonheur soit sur les étrangers.»
Il est à relever que cette révélation capitale qui clôt la mission prophétique n’a pas fait l’objet d’un verset à part, consacré à elle, mais qu’elle consiste en une phrase nichée au milieu d’un long verset (le numéro 3) traitant d’interdits alimentaires, interdits dont il est question plusieurs fois ailleurs dans le Coran alors que cette phrase est unique.
Voici le verset en question : «Vous sont interdits la bête trouvée morte, le sang, la viande de porc, ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui d'Allah, la bête étouffée, la bête assommée ou morte d'une chute ou d'un coup de corne, et celle qu'une bête féroce a dévorée — sauf celle que vous égorgez avant qu'elle ne soit morte. Vous sont interdits aussi la bête qu'on a immolée sur les pierres dressées ainsi que de procéder au partage par tirage au sort au moyen de flèches. Car cela est perversité.
Aujourd'hui, les mécréants désespèrent de vous détourner de votre religion : ne les craignez pas et craignez-Moi. Aujourd'hui, j'ai parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous mon bienfait. Et j'agrée l'islam comme religion pour vous.
Si quelqu'un est contraint par la faim, sans inclination vers le péché alors, Allah est Clément et Miséricordieux.» Ajoutons que les versets le précédant (1 et 2) et lui succédant (4 et 5) traitent également des interdits alimentaires.
3) Quand on lit le Coran dans l’ordre chronologique pour suivre par exemple le processus de création physiologique de l’homme, on constate une logique manifeste : dans «al-Âlaq», première sourate révélée dans l’ordre chronologique, on apprend que l’homme a été créé d’un «âlaq» ; dans «an-Najm», révélée en 23e position, l’image prend du relief : nous avons été créés de terre (comprendre création biologique à partir d’atomes), puis nous avons été des embryons dans le ventre de nos mères où nous avons évolué vers la forme mâle ou femelle ; dans «al-Furqan», révélée en 42e position, il est dit que l’espèce humaine, à l’instar du reste de la création, a été créée à partir de l’eau, ce que ne nierait pas la théorie de l’Evolution ; dans «az-Zumar», révélée en 59e position, nous apprenons que nous sommes créés dans le ventre de nos mères «création après création, dans trois ténèbres», chose qui n’a été découverte par la médecine qu’au XXe siècle ; dans sourate «Nûh», révélée en 71e position, il est spécifié que nous avons été créés «par phases successives» ; enfin, dans sourate «al-Mû’min», révélée en 74e position, on a une vue complète du cycle de formation de l’homme : «Nous avons certes créé l'homme d'un extrait d'argile, puis nous en avons fait un liquide séminal dans un reposoir solide (utérus) ; ensuite, nous avons fait de ce liquide un «âlaq», et de ce «âlaq» un embryon ; puis de cet embryon nous avons créé des os que nous avons revêtus de chair ; ensuite nous l'avons transformé en une tout autre création.
Gloire à Dieu le meilleur des créateurs ! Et puis, après cela, vous mourrez. Et puis au Jour de la Résurrection vous serez ressuscités.» Mais quand on lit le Coran dans l’ordre où il est, on s’aperçoit que cette logique n’existe pas puisque «al-Âlaq» se trouve à la 96e place, «an-Najm» à la 53e, «al-Furqan» à la 25e, «az-Zumar» à la 39e, «Nûh» à la 71e et «al-Mû’min» à la 23e.
4) Voyons maintenant le processus de création historique de l’homme : dans sourate «Sâd», révélée en 38e position, Dieu parle pour la première fois de la création historique de l’homme et de sa raison d’être sur la terre en annonçant aux Anges qu’il va créer un être humain («bacharan min tin») à partir de la terre (argile, boue, poussière, peu importe puisque l’allusion à la composition physico-chimique est évidente) et que quand il lui aura insufflé de son Esprit (âme, raison, intelligence), ils devront lui rendre hommage en reconnaissance de sa supériorité sur eux.
Le dialogue dans les cieux va se poursuivre dans la sourate qui vient tout de suite après, «al-A’râf», révélée en 39e position. Là il n’est plus question d’un être humain mais de l’humanité : «Nous vous avons donné du pouvoir sur terre et vous y avons assigné subsistance…» (verset 10). Puis la jonction entre la création physiologique et la création historique se réalise dans le verset 11 : «Nous vous avons créés, puis nous vous avons donné une forme, ensuite nous avons dit aux Anges : “Prosternez-vous devant Adam”. Dans sourate “al-Isra”, révélée en 50e position, Dieu bénit et honore la descendance d’Adam, c’est-à-dire le genre humain, et lui accorde la précellence sur les autres règnes. Enfin, dans sourate “al-Baqara”, révélée en 87e position, Dieu nous révèle qu’il a fait de l’homme son “lieutenant”, son “vicaire sur la terre” (“khalifatan fil ardh”) après l’avoir pourvu de facultés cognitives dont ne sont pas dotés les êtres énergétiques (les Anges).»
En réponse à l’incompréhension des Anges devant la décision de Dieu de créer une entité intelligente, l’homme, qui allait «faire du mal sur la terre et répandre le sang», Dieu a dit : «En vérité je sais ce que vous ne savez pas… Je connais les mystères des cieux et de la terre.»
Effectivement, l’homme et la femme ne tarderont pas à désobéir à Dieu, entraînant leur exclusion du Paradis. Puis un de leurs deux fils tue l’autre. Néanmoins, Dieu savait à quoi il destinait l’espèce humaine, chose dont nous commençons à peine à nous douter. L’essentiel n’est pas encore survenu, c’est dans quelques siècles seulement que la raison de notre présence dans l’Univers deviendra évidente. Que sont quelques siècles ou millénaires devant l’étendue de temps vécue par l’Univers (14 milliards d’années) ?
La principale qualité de Dieu étant d’être le Créateur suprême, que peut être la mission d’un «lieutenant», d’un «vicaire», sinon celle de créer à son tour et à sa propre échelle ? Créer ses moyens de subsistance et de défense, aménager un habitat, domestiquer les bêtes, découvrir des sources énergétiques, bâtir des cités, des nations et des civilisations, élaborer et perfectionner en permanence les règles de vie en société, valoriser la planète, embellir la vie au moyen des arts et de la culture, inventer des engins pour se déplacer sur terre, sur mer, par air, sous les océans et loin dans l’espace à la recherche d’autres formes d’intelligence, concevoir des systèmes de communication, inventer des automates, mettre de l’intelligence dans la matière inerte, se dupliquer, se cloner à partir de cellules-souches… La courbe ne cesse de monter. Où et quand s’arrêtera-t-elle ? Là encore on constate en lisant le Coran dans l’ordre actuel un renversement des choses, puisque «al-Baqara» occupe la 2e place, «al-A’raf» la 7e, «al-Isra» la 17e et «Sâd» la 38e.
On aimerait bien que de vrais «ulémas» répondent à de tels questionnements car Dieu n’a pas demandé aux hommes d’adorer le Coran ou de rester pétrifiés de peur devant sa splendeur, mais leur ordonne au contraire de l’étudier, le méditer, chercher à travers ses descriptions, ses allusions, ses paraboles, ses métaphores et ses allégories les clés des mystères de la création, de l’univers, de Dieu et de notre raison d’être dans l’univers nous qui, dans notre système solaire et jusqu’à preuve du contraire, sommes les seuls à le peupler, sachant qu’à chaque grain de sable se trouvant sur notre planète, sur terre et sous les mers et océans, correspondent 10 000 systèmes solaires dans la seule partie visible de l’univers pour le moment, soit environ 5%.
Dans la très belle sourate «al-Qamar», il est une demi-douzaine de fois répété : «Nous avons rendu le Coran facile pour la méditation. Y a-t-il quelqu'un pour réfléchir ?» Ma réponse personnelle serait : «Non, mon Dieu, il n’y a presque plus personne dans le monde musulman en perdition pour réfléchir sur Ta création ou Ton Livre.
Le ‘’îlm’’ se réclamant de Toi enseigne que le “salaf”, les ulémas des premiers siècles de l’islam ont tout compris, tout élucidé, tout découvert, et que le “khalaf”, nous autres misérables successeurs, ignares et de peu de foi, n’avons qu’à révérer ce “îlm” aussi sacré et peut-être davantage que le Coran.
Dans notre pauvre Algérie quelques-uns essayent, en dépit du faux “îlm” dominant et du “nifaq” du ministre des Affaires religieuses en poste, de tenter de se hasarder à commencer à appliquer Tes exhortations à méditer sur Ton Livre, Ô Seigneur !» Des intervenants sur ma page facebook ont cité à juste titre des versets attestant que le Coran a été révélé par Dieu, qu’il en est le garant, qu’il est gardé sur une table auprès de Lui, «prototype céleste» et «mère des Livres».
Bien sûr, tout cela est vrai ! Mais si l’on veut comprendre la vraie signification de ces versets, il faut les mettre en corrélation avec d’autres, plus nombreux encore, qui affirment que le Coran est un Rappel, le rappel de la même Ecriture sainte, du même Message ponctuellement adressé par Dieu aux hommes depuis les origines et dont le dernier a été adressé à l’humanité par le biais de notre Prophète (QSSSL).
Ce Message unique et toujours le même a été adressé aux communautés humaines à tour de rôle sous forme de Révélation faite à un envoyé choisi parmi leurs membres et dans la langue en usage parmi eux. Chaque fois qu’une version de ce Message (spécifique à l’époque, à la langue et au peuple concerné) a été perdue (comme «Souhoufs Ibrahim») ou altéré (comme les Ecritures bibliques), un Rappel a été adressé par Dieu à une autre communauté, dans une autre langue et par le truchement d’un autre prophète.
Il faut donc distinguer clairement entre les Ecritures saintes envoyées aux hommes sous le nom de «Souhoufs Ibrahim», «Souhoufs Moussa» (la Thora), «Ez-Zabour» (les Psaumes), «al-Injil» (les Evangiles) et le Coran, et le «Prototype» lui-même qui est écrit dans une langue que personne ne connaît.
Les Ecritures saintes, celles que nous venons de citer ou d’autres, visées allusivement par le Coran (parmi lesquelles, selon un ijtihad personnel, on peut présumer les Védas, les Upanishads, le Tao-To-King, le Code de Hammourabi, l’Avesta, le livre de Salomon («l’Ecclésiaste»), les Lois de Manou et les textes sacrés de plusieurs civilisations précolombiennes). Tous ces noms, tous ces intitulés ne sont en fait que les dénominations portées par ce «prototype» au moment de sa communication à une communauté donnée.
Ce qui est gardé auprès de Dieu, c’est ce «prototype» que personne ne peut toucher ou altérer, et non l’une de ses versions en particulier qui, elle, peut être touchée et altérée de bonne ou de mauvaise foi, avec ou sans volonté de mal faire.
Wallahou Â’lam !D’autres intervenants m’ont demandé pourquoi personne en quatorze siècles n’avait soulevé le sujet ? Il faut, si la chose est encore possible, leur poser la question à eux. Je peux juste, pour ma part, faire remarquer que si chaque fois que quelqu’un a fait une découverte ou une invention on lui avait demandé pourquoi les 80 milliards d’êtres humains ayant vécu avant lui n’y ont pas pensé, on ne serait certainement pas en train de papoter sur les réseaux sociaux car il n’y en aurait pas. Une objection de cette nature ne peut naître que dans l’esprit d’un faux «alem» et ne peut tétaniser («tu’âjjiz») que quelqu’un du niveau de réflexion et d’expression de notre ministre des Affaires religieuses qui promet de restaurer l’islam de Cordoue alors qu’il en est le premier ennemi.
Quant à moi, il faut me juger sur le raisonnement et les arguments que j’ai présentés par écrit et non dans un chuchotement à l’oreille de ma grand-mère. En le faisant, je ne pensais pas aux faux ulémas mais à «dhou-l-albab», ceux évoqués par ce verset : «Nous avons fait descendre vers toi un Livre béni afin qu’ils méditent sur ses versets et que les doués d’intelligence réfléchissent» (Coran, «Sâd», v. 29).
N. B.



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