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Chronique du jour : A fonds perdus
La France et ses djihadistes


Par Ammar Belhimer
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Le Sénat français vient de clore une longue enquête, dirigée par Jean-Pierre Sueur, sur la menace djihadiste en provenance de l’Hexagone. Le rapport d’enquête intitulé «Filières djihadistes» : pour une réponse globale et sans faiblesse»(*) est un document de près de 200 pages qui établit un état des lieux, caractérisé comme étant «une crise sans précédent», avant d’envisager des propositions d’action pour «prévenir la radicalisation et adapter la réponse répressive».
L’état des lieux, jugé extrêmement préoccupant, passe en revue les mutations du terrorisme djhihadiste (un défi nouveau pour les pouvoirs publics) et apprécie de façon critique la réponse tardive qui lui a été apportée par ces derniers (elle peine encore à répondre à l’ampleur du défi).
L’action — forcément multisectorielle et synchronisée — est envisagée en 110 propositions orientées dans six directions : prévenir la radicalisation, renforcer la coordination et les prérogatives des services antiterroristes, contrer le djihad médiatique, tarir le financement du terrorisme, mieux contrôler les frontières européennes, et enfin adapter la réponse pénale et carcérale.
Aux origines de la crise actuelle est la zone de conflit syro-irakienne qui exerce une forte attraction sur les combattants étrangers, notamment français. Selon le rapport de la Commission, «les services de renseignement français avaient recensé un total de 1 432 ressortissants français partis vers les zones de combats syro-irakiennes, 413 se trouvant effectivement dans les zones de combats, dont 119 femmes. Un total de 261 personnes auraient quitté le territoire syro-irakien, dont 200 pour regagner la France. 85 seraient présumées décédées sur place et 2 seraient emprisonnées en Syrie. Bien que la motivation affichée par ces personnes pût être de rejoindre des organisations humanitaires ou de participer aux côtés de l'Armée syrienne libre au combat contre Bachar El-Assad, la plupart ont rejoint des groupes terroristes (…) Un tel phénomène n'est pas sans précédent dans notre pays, de tels départs vers des zones de combats ayant déjà eu lieu par le passé, notamment vers la Bosnie, l'Afghanistan, la Somalie ou encore le Mali. Son ampleur est, en revanche, inédite.»
Les candidats au djihad sont «principalement des jeunes âgés de 15 à 30 ans, parmi lesquels on compte de plus en plus de mineurs (66 mineurs formellement identifiés se trouveraient en Syrie). Ils sont en majorité d'origine maghrébine, et, dans une moindre mesure, subsaharienne. Ils sont originaires de l'ensemble du territoire français, y compris ultramarin. La prévalence du phénomène s'observe cependant principalement dans six régions (Provence-Alpes-Côte d'Azur, Rhône-Alpes, Nord-Pas-de-Calais, Ile-de-France, Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées), les principaux foyers étant situés à Paris, Strasbourg, Toulouse, Lyon et Grenoble».
Idéologiquement, ils se recrutent dans trois grandes familles des mouvements islamistes : primo, le courant salafiste, qui correspond à la religion officielle d’Arabie Saoudite ; secundo, l'islam politique, né avec la création de la confrérie des Frères musulmans en 1928 ; tertio, la famille djihadiste, fondée sur les écrits de Sayyed Qotb qui prône le renversement par la violence des pouvoirs existants pour les remplacer par un État islamique ressuscitant le califat des premiers temps de l'islam.
Tous ces courants concourent à consolider la nébuleuse Daesh qui, « de fait, constitue aujourd'hui bien plus qu'un simple groupe terroriste et peut revendiquer plusieurs des caractéristiques d'un État. »
A l’appui de cette appréciation de Daesh, les sénateurs français recensent les arguments suivants : «Il peut s'appuyer sur des structures politiques souples mais solides, organisées sur un modèle féodal entre les groupes combattants locaux et les infrastructures centrales. Il rend d'ores et déjà ce qu'il considère comme une forme de justice - et qui n'est qu'un ensemble de pratiques expéditives. Il dispose d'une armée forte de 20 000 à 50 000 hommes, dont les cadres sont aguerris — qu'il s'agisse de prisonniers libérés par Bachar El-Assad, d'anciens militaires irakiens ou encore de transfuges d'Al-Qaïda — et qui continue à recruter. Grâce aux victoires remportées, notamment en Syrie ou à Mossoul, il dispose d'un matériel militaire moderne, principalement composé cependant d'armes de petit calibre. Daesh bénéficie par ailleurs d'un financement important, qui provient principalement des ressources financières des territoires qu'il contrôle (notamment à travers les impôts, le racket ou le pillage), des fonds versés par des personnalités des pays du Golfe agissant à titre privé (*), ainsi que de la vente de pétrole à bas prix au marché noir. Daesh constitue enfin un véritable pôle d'immigration. Il apparaît comme le meneur de premier plan de la rébellion sunnite, statut renforcé par le symbole que constitue le rétablissement du califat disparu en 1258 lors de la prise de Baghdad par les Mongols. Utilisant parfaitement les ressources de la propagande, il exerce une force d'attraction considérable non seulement sur les groupes islamistes qui se rallient à lui, mais également sur les jeunes djihadistes qui, venus du monde entier, s'engagent principalement sous sa bannière.»

Comment contrer le discours djihadiste ?
Prenant exemple sur leurs voisins européens, les autorités françaises estiment avoir jeté, avec le lancement du site internet stop-djihadisme.gouv.fr.le 28 janvier 2015, «les premières bases d'une campagne de contre-discours officiel».
Cela ne semble pas être suffisant pour venir à bout de la nébuleuse djihadiste : «Si elles sont absolument indispensables à la déconstruction de la propagande et du prosélytisme des terroristes islamistes, les actions visant à contrer le discours djihadiste sont particulièrement délicates à mettre en oeuvre. Ce type d'action nécessite dès lors de mener en amont un important travail de réflexion visant à identifier le message des contenus qui doivent faire l'objet du contre-discours, à déterminer les acteurs qui doivent en avoir la charge, ou encore à fixer les modalités de cette communication particulière.»
Il reste à déterminer les acteurs d’une telle entreprise : «De l'avis général des personnes entendues par votre commission d'enquête, la parole publique de l'État serait vouée à l'échec en ce domaine : les individus radicalisés, sous l'effet notamment de la doctrine complotiste qui leur est inculquée par les recruteurs, deviennent peu à peu insensibles au discours des médias comme à celui des autorités. Ainsi, le format même de l'adresse du site internet stop-djihadisme.gouv.fr nuirait à son crédit auprès de publics souvent en rupture, ou en passe de le devenir ; l'outil serait en définitive plus utile à l'entourage des individus directement touchés par la radicalisation, et remplirait auprès de celui-ci davantage un rôle d'information. De la même façon, l'origine militaire de la campagne américaine «Think again, turn away» nuirait à la réception de son propos. Les expériences étrangères tendent à montrer que le contre-discours serait plus efficace dès lors qu'il est porté par des acteurs de la sphère civile, et notamment du milieu associatif.
La fondation Quilliam, qui se présente comme un think and act tank spécialisé dans l'antiterrorisme, a développé un mode d'intervention original : «Elle conduit des actions, notamment dans le domaine du contre-discours, en lien à la fois avec le gouvernement britannique et des organisations privées.
La souplesse de son mode d'intervention lui permet de faire évoluer ses méthodes très rapidement en fonction des résultats empiriques constatés. Il est à noter que cette fondation s'appuie sur le témoignage de terroristes repentis en grand nombre (300 personnes, qui se trouvent en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en Afrique du Nord, interviennent dans ce cadre), mais aussi sur la parole des mères, des soeurs ou des épouses.
Cette organisation bénéficie de financements à la fois publics, de la Grande-Bretagne comme de l'Union européenne, et provenant de dons privés ; elle travaille par ailleurs avec Google, Facebook et Twitter, qui offrent des espaces de contre-discours sur internet. Elle a enfin développé une méthode d'évaluation de son action reposant sur l'analyse des contenus vus sur les réseaux sociaux.»
Outre ces pôles d’élaboration du contre-discours, il est attendu des autorités religieuses musulmanes qu’elles jouent «un rôle crucial dans la déconstruction du discours djihadiste», à partir d'une analyse approfondie des contenus développés par les propagandistes djihadistes. Une connaissance encore très imparfaite de cette parole représente encore un handicap.
A. B.

(*) Rapport n°388 (2014-2015) de M. Jean-Pierre Sueur, fait au nom de la CE moyens de la lutte contre les réseaux djihadistes, déposé le 1er avril 2015. http://www.senat.fr/rap/r14-388/r14-38813.html

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