Jeudi 23 avril 2015
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Contribution : Des statues et des hommes

Par Badr’Eddine Mili
Maintenant que les lampions de la fête tant languie par les Constantinois, depuis les semaines glorieuses de juillet 1962, se sont, provisoirement, éteints, force est de constater que plusieurs interrogations demeurent posées quant aux sens politique, culturel et historique que les cercles de la décision (?) ont cru devoir donner aux réalisations inaugurées à l’entame de la manifestation «Constantine, capitale de la culture arabe 2015».
1)- Devrait-on, par exemple, comprendre que la baptisation du nom d’Ahmed Bey de la salle des concerts est suggérée comme étant une façon de rattraper l’impair commis lors de celle du Transrhumel du nom de Salah Bey ?
Les Constantinois, historiens et hommes de culture, s’étaient, en effet, perdus en conjectures, à l’époque, à propos du choix porté sur un des dirigeants ottomans du beylick de Constantine le moins éligible à figurer au «Panthéon» de la République algérienne démocratique et populaire.
Bien qu’estimé en raison de son esprit d’indépendance vis-à-vis du dey d’Alger qui voyait, en lui, un rival en puissance, Salah Bey ne s’était distingué par aucun haut fait d’armes qui l’aurait prédestiné à être pérennisé dans la mémoire collective algérienne, sur un support aussi prestigieux.
N’eût été sa tragique disparition dans une embuscade tendue par ses ennemis du Diwan, le deuil observé par les femmes drapées, depuis, d’un voile noir et la chanson de geste qui lui fut dédiée, il aurait plongér dans le même anonymat que les autres gouvernants turcs qui l’avaient précédé au pouvoir.
Par contre, Ahmed Bey, Algérien de naissance, stratège militaire et résistant émérite, est resté dans la légende pour avoir sauvé Constantine, lors de la première bataille de 1836, en repoussant, en compagnie de Belbdjaoui et Benaïssa, la puissante armée française lancée à l’assaut de la ville par le duc de Nemours et le général Damrémont, l’un des premiers gouverneurs d’Algérie.
Près de deux siècles après, à part le palais qu’il fit construire, considéré comme un sommet de l’art architectural du 18e siècle, aucun autre repère culturel ou historique de la ville ne porte son nom.
La place de la Brèche, centre de la seconde bataille de 1837 qui emporta la cité et son rempart, sous les coups de boutoir du général Lamoricière, aurait, parfaitement, pu correspondre à son profil et être débaptisée de son nom pour la postérité.
Au lieu de cela, les cercles de la décision (?) ont préféré le loger au fronton d’un music-hall.
Mais par Dieu ! que vient faire un farouche homme de guerre dans la galère de la musique, un art majeur, certes, mais conçu… pour adoucir les mœurs ?
C’est comme si – c’est une référence proche de nous géographiquement – le Zénith ou l’Olympia, de hauts lieux de l’art en France dont les dénominations renvoient à la course du soleil, pour l’un, et au royaume de Zeus, pour l’autre, avaient été baptisés du nom du général Leclerc, libérateur de Paris ou de Vercingétorix, le malheureux belligérant de Jules César, son vainqueur à la bataille d’Alésia. C’eût été reçu, là-bas, au mieux comme une vulgaire faute de goût, au pire comme une véritable hérésie.
2)- Les centres de décision (?) – c’est un constat qui remonte aux premiers jours de l’indépendance – semblent, contrairement à ceux d’Égypte, d’Irak, de Syrie ou de Tunisie, fâchés avec les statues, on ne sait si c’est en raison de la frilosité qu’ils ressentent vis-à-vis de la question, vu que la représentation de la personne humaine par la pierre, le bronze ou l’image passe pour être peu recommandée par la religion ou si une telle indifférence relève de la simple ignorance des valeurs et des normes de la sculpture et des arts en général. Sinon, par quel argument sensé pourrait-on expliquer le scandaleux forfait perpétré à l’encontre de cheikh Abdelhamid Ben Badis statufié dans une position et des proportions humiliantes pour l’envergure d’un leader qui marqua, de son empreinte, le mouvement de la Nahda islamique en Algérie et dans le monde musulman ?
Pourquoi avoir été cherché au Portugal, un pays qui ne connaît rien de l’Algérie, hormis, peut-être, Gomez et Mario Soarez, une prestation artistique, presque ordinaire, dont se serait acquitté, haut la main, n’importe quel sculpteur algérien du talent et de l’expérience d’un Ahmed Benyahia, le premier artiste national du genre et auteur de la statue de Zighoud Youcef mise au placard dans les années 1960-1970 ?
Le fait aurait été classé dans la colonne des malfaçons qui peuplent, si inconsidérément et si ostensiblement, notre environnement, s’il n’était pas venu s’ajouter à la longue liste des ratages de cette espèce, on pourrait penser au traitement infligé à l’émir Abdelkader dans la première et dans la seconde statue, qui lui furent consacrées, nanifié dans la version originale et momifié dans la suivante, sans parler du «parvis» inesthétique, mal dallé où elles furent, successivement, implantées.
L’avant-dernière production de la série à signaler, sous ce rapport, est la statue élevée en «hommage» à Mostefa Ben Boulaïd dévoilée, en grande pompe, au-dessus de l’avenue Asselah-Hocine, à l’occasion du soixantième anniversaire du 1er Novembre 1954. Cette «statue» constitue une véritable injure à un si valeureux moudjahid, trop grand et trop majestueux pour consentir à se laisser couler dans le métal de cette figurine d’opérette d’à peine un mètre vingt.
On se demande quelle est la baguette abrutissante et réductrice qui a frappé, en la circonstance, nos centres de
décision (?), en charge de ces «réalisations» ? Nous éprouvons, en tous les cas, de ce fait, en tant que citoyens, un sentiment de honte face à ces images dévalorisantes renvoyées de nous-mêmes et de notre Histoire aux yeux des Algériens comme à ceux des visiteurs étrangers, amis ou ennemis de l’Algérie.
Pourtant, les statues des moudjahidine et des soldats de l’ANP hébergées dans les niches des trois palmes de Maqqam-Echahid et au sein de ses deux musées, ont été érigées, en leur temps, dans des formes et selon des règles autrement plus conformes et plus honorables qui auraient pu servir d’exemple et d’étalon de mesure. Pourquoi ne l’ont-elles pas été ? La question mérite réponse. Elle est, peut- être, chez le canadien Lavalin.
Plus fondamentalement, parce que le fait semble être lié à une option
d’écriture – ou de réécriture ? — consciemment ou non, arrêtée par on ne sait quel mystérieux donneur d’ordres qui s’arroge le pouvoir de faire relire l’épopée de Novembre à l’aune de grilles et de critères étrangers à l’essence même de la Révolution, on se prend à se demander, légitimement, pourquoi c’est cheikh Abdelhamid Ben Badis qui trône, à travers son effigie, à la place des martyrs et non ceux qui ont résisté, militairement, à la conquête coloniale, et ceux qui ont libéré la ville et le pays, à l’issue d’une guerre sanglante qui a fauché la vie des meilleurs d’entre nous.
Au lieu et place de l’immense statue – près de 5 mètres de haut – du général Lamoricière, montant, sabre au clair, à l’assaut de la ville, qui lui fut érigée par l’armée coloniale, au centre de la cité, et qui disparut, avant le 5 Juillet 1962, on se serait attendu plutôt, à voir honorer le souvenir des moudjahidine, des fidaïyne et des militants qui ont marqué l’histoire glorieuse de Constantine et que les sculpteurs auraient pu faire figurer sous la forme d’un cortège remontant l’ex-avenue Liagre pour récupérer le Rempart violé.
A défaut de ce respect dû au sens de l’Histoire et aux exigences de la mémoire engagée, on serait tenté de croire que la place et la responsabilité des novembristes dans le déclenchement de la Révolution et de la conquête de l’indépendance sont en train d’être, progressivement, amenuisées et déclassées au profit de nouveaux venus présentés – actualité révisionniste oblige, peut-être – comme parties prenantes de la matrice où furent forgés les matériaux originels de la résurrection de la Nation algérienne.
3)- Enfin, autre élément significatif du cercle vicieux qui préside à l’illustration dévoyée des fondamentaux de la personnalité algérienne : le palais de la culture Mohamed-Laïd-El-Khalifa a été «restauré» en se faisant défigurer, à son entrée, par des colonnes et un chapiteau très mal copiés sur ceux des temples de Dionysos et d’Apollon. Que l’on ait voulu rappeler le passé romain de la ville – reconstruite par l’empereur Constantin – ou que l’on ait eu l’intention de convoquer la tradition grecque – Massinissa invitait souvent les philosophes et les musiciens d’Athènes à venir enseigner les sciences et les arts lyriques dans les lyceums de Cirta – c’eût été une excellente manifestation du cosmopolitisme et de la tolérance acquises par Constantine, à travers les âges, attestés, du reste, par la présence, jusqu’à nos jours, de la statue de la Vierge Marie, installée en contrebas du Monument aux morts, dans les années 1950, par le cardinal Duval. Mais le lieu ne se prête pas à ce mélange des genres car il fait face à l’hôtel Cirta construit dans le style néo-mauresque et reconduit, tel quel, dans sa nouvelle mouture, suivi, en cela, par le Marriott, édifié selon les mêmes canons.
4)- L’ensemble de ces écarts, de ces contradictions et de ces contrefaçons requiert que les centres de décision (?) réfléchissent, sérieusement, à gérer tout ce qui relève de la mémoire et de l’Histoire, selon des codes et des protocoles rationnels et dans le cadre de structures capables de regrouper et de faire travailler ensemble, les compétences de la Nation qui ont leur mot à dire sur ces questions ultra-sensibles.
J’avais, il y a quelques années, suggéré, ici même, que l’Etat crée un ministère de la mémoire qui s’occuperait, exclusivement, de concevoir et d’exécuter un programme à même de mettre à l’abri, dans ce registre, l’honneur et la dignité de la Nation.
Or, c’est l’Etat français qui vient de le faire, imitant, en cela, l’Etat d’Israël qui a transformé cette activité en un véritable métier gérant la Shoah, à l’échelle internationale, avec, au débouché, d’énormes dividendes politiques, idéologiques, culturels et financiers. Au nom des six millions de victimes juives du nazisme.
L’Algérie a sacrifié, sur l’autel de la colonisation, 8 millions des siens, l’odieux bilan de 132 ans d’occupation. Jusqu’à nos jours, rien n’a été produit, au niveau de l’Etat algérien, qui plaide et fasse aboutir, de façon convaincante et satisfaisante, la cause de la reconnaissance des crimes commis contre une Nation cruellement meurtrie.
Notre Etat en est, encore, malheureusement, à accepter que des responsables subalternes de l’Etat français viennent, chez nous, tenir, à contre-temps, des discours creux dans ce qui s’apparente, à n’en pas douter, à des ruses perverses faites pour duper méchamment. Et on appelle cela une reconnaissance et des excuses !
La symbolique est, à la fois, une science et un art qui n’émargent ni aux intérêts matériels, fussent-ils stratégiques, ni aux états d’âme évanescents. Avant de s’engager sur son terrain, il faut avoir appris et assimilé ses classiques.
Alors, SVP, qu’on arrête le massacre et qu’on laisse les hommes du savoir s’en occuper comme il sied.
B. E. M.

P. S. : cet article a été écrit avant le déboulonnage de la statue de cheikh Abdelhamid Ben Badis, comme quoi il y a, encore, dans ce pays, des hommes de conscience qui laissent entrevoir, dans un ciel obscurci par l’ignorance et la régression, des lueurs d’espoir.

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